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542 articles avec fables

22 avril

Publié le par Carole

22 avril
Je passais hier dans cette rue populaire que j'ai toujours appelée la "rue aux boucheries" - parce qu'elles y étaient deux, autrefois, deux vieilles boucheries aujourd'hui désaffectées qui saignent encore en façade leurs peintures écarlates et leurs céramiques rouge boeuf. 
Cela m'a toujours étonnée, cette quantité de vieilles boucheries fermées qu'on voit dans les vieux quartiers ouvriers. Autant que de cafés murés. A croire que le sang et le vin ont fait tourner comme l'eau des moulins les usines de jadis, et qu'ils ont aujourd'hui cédé à la marée montante d'autres flux plus ardents.
 
Cette boucherie-ci n'était plus à vendre ni à louer. Elle était devenue, par la grâce d'un chevalet planté en pleins reflets sur l'ombre de la vitrine, boucherie artistique. 
 
Dans la trouble obscurité du dedans, un jeune homme s'affairait et marchait en tous sens.
C'est qu'il allait inaugurer le lendemain. Qu'il n'y avait pas grand chose à exposer. Qu'il avait peur de ne pas être prêt. Peur qu'on oublie de venir. Peur que ce ne soit pas vraiment une boucherie, son 22 avril, mais juste un four obscur.
C'est qu'il était plein d'espoir. Qu'il allait travailler pour l'amour des arts. Qu'il allait vendre ici de la chair vive de bon boeuf-sur-le-toit, et de fermes bavettes taillées saignantes et crues sur l'étal d'avant-garde.
 
J'ai trouvé fabuleuse cette inauguration, en pleine fièvre électorale, d'une galerie d'artistes pauvres.
Et je me suis dit que nous vivions dans un monde, comme cela, où certains tremblent d'avidité, à l'idée d'inaugurer sur toutes les télés un règne à l'Elysée, tandis que d'autres s'agitent et se tourmentent, risquant leurs économies maigres et leur tirelire éphémère, seuls et déjà vaincus, anxieux d'inaugurer quand même leur petit temple des arts.

Publié dans Fables, Nantes

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Le bonheur

Publié le par Carole

Le bonheur
Où est-il ? Où est-il ? Par ici ou par là ? Par là ou par ici ?
Certes pas dans la cage, peut-être dans la rue, sûrement pas à vendre dans les vitrines en soldes, probablement caché quelque part dans les ombres, à moins qu'en ce reflet... car après tout, qui sait ? Il pourrait être ici tout aussi bien que là. Il pourrait être là tout aussi bien qu'ici. Comment savoir où le trouver ?
 
Quelquefois je me dis que c'est tout autre chose, que c'est tout autrement. Que c'est lui qui nous trouve. Et nous, qui nous trouvons par ici ou par là, par là ou par ici, sur son grand chemin bleu, il nous prend par la main et nous conduit sans hâte où nous devons aller. 

Publié dans Fables

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Le mieux est de savoir

Publié le par Carole

Le mieux est de savoir
A Blois, ville de Ben, j'ai rencontré cette maxime, copiée par un amateur de lumière sur un compteur à gaz :
 
LE MIEUX
EST DE
SAVOIR
 
A Blois, ville du doute, accroupie en Diogène devant un compteur à gaz qui philosophait dans la rue, je me suis demandé si.
 
Car savoir, est-ce vraiment le mieux ? Qu'est-ce que c'est donc, savoir ? Est-ce même que cela existe ? Et le pire n'est-il pas de croire savoir alors qu'on ne peut savoir que si peu, ou rien ? 
Et savoir, à supposer que cela soit tout de même possible, est-ce que ce n'est pas terrifiant, aussi ? Est-ce que cela ne l'a pas fait trembler, lui-même, celui qui a posé sur son compteur ce R prêt à tomber, ce R tout hésitant, au bout de son élan, avec son long jambage entraîné vers le vide, comme un funambule en danger ?
Car est-ce que savoir ne mène pas à forcément à pouvoir qui bouleverse l'ordre du monde ?
Et est-ce que savoir, en définitive, ne débouche pas sur l'évidence des catastrophes, sur l'explosion des désastres, et sur la certitude atroce de cette mort à quoi tout nous conduit, mais que nous ne pouvons contempler davantage que le soleil ? 
 
Pourtant, il y a en nous, toujours, cette force qui veut. Ce désir obstiné, qu'on ne peut arrêter, roulant depuis des siècles sur le chemin obscur comme un tonneau dans son rond de lanterne. Qui nous pousse en avant, qui nous dit que le mieux, oui, que le mieux, toujours, quoi qu'il en soit, quoi qu'il en coûte, c'est quand même de continuer. 
Que le mieux, malgré tout, c'est encore d'essayer et d'essayer encore
de savoir.
 

Publié dans Fables, Blois

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Pierres tassées

Publié le par Carole

Pierres tassées
C'était un de ces tas de pierres qui tiennent lieu de murets, dans nos banlieues rapidement poussées. Juste un de ces gabions de pierres irrégulières, aiguisées à la pioche ou à la dynamite, avant d'être jetées en vrac et brutalement encagées.
 
Il aurait très bien pu s'écrouler, écraser les passants en renversant sur le trottoir sa cargaison mutinée.
Ou rester obstiné tourmenté et sétrile à peser sur ses grilles, tas de cailloux aigu remâchant ses blessures.
Qui s'en serait préoccupé ?
 
Mais ces pierres-là se sont tassées les unes sur les autres, les unes sous les autres, les unes avec les autres. Puisqu'on les avait jetées là ensemble, ensemble elles ont cherché leur place.
Et peu à peu l'informe a commencé à prendre forme. La mousse a maçonné les angles, les oiseaux, les insectes et les feuilles ont façonné le terreau, et on a vu pousser contre les grilles les premières récoltes de lierres et de fleurs.
 
Ce n'est toujours pas un mur stable, me direz-vous, ça ne tiendra jamais qu'encadré et contraint. Mais c'est peut-être le début d'une autre histoire. D'une de ces vieilles histoires de socles et de fondations.
Une histoire très humaine, comme savent en écrire quelquefois les cailloux, sur les chemins des hommes.

Publié dans Fables

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A la peinture dorée

Publié le par Carole

A la peinture dorée
Ce n'étaient que des feuilles de lierre sur un mur de banlieue.
Mais un passant généreux avait jeté sur elles un peu de peinture d'or, et elles se frottaient au soleil du trottoir, luisantes comme des louis.
 
Je me suis souvenue de cette histoire bizarre, de pinceaux d'or et de flacon magique, que Delahaye raconte dans ses souvenirs sur Verlaine. 
C'était peu de temps avant sa mort. Le poète avait emménagé avec son Eugénie dans un pauvre appartement de poète. Et pour vêtir cette ombre qui venait dans ses yeux de mourant se coucher toute grise comme un chien fatigué, il avait eu l'idée d'acheter un pot de peinture dorée. Il en avait d'abord badigeonné son cordon de sonnette, puis le garde-feu de sa cheminée, et la cage à oiseaux d'Eugénie, et les pots de fleurs d'Eugénie... enfin, la richesse lui venant en dorant, il s'en était pris aux chaises du logement - mais la peinture était fragile et s'en allait en poudre, si bien que tous ses visiteurs emportaient avec eux, mêlée aux moutons du tapis et à la suie des rues, un grain de cette poussière lumineuse à laquelle ils étaient venus se frotter.
 
 
La sonnette d'un roi sur la porte du pauvre.
Un foyer de pépites pour tous ceux qui ont froid.
Des chaises enluminées pour chaque visiteur.
Et ces feuilles à l'or fin sur les murs des cités.
 
 
Peindre le monde tout repeindre
badigeonner les ombres
à la peinture dorée
comme font les poètes
et les passants qui songent
 
pour que retombe en grain
de poussière ou de pain
l'or des fous l'or soleil
l'or oiseau l'or abeille
des rêves
qui sème le chemin
des hommes.
 

Publié dans Fables

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Quijada de burro

Publié le par Carole

A la Folle Journée, j'avais découvert, en écoutant les Tembembe, invités dans la Grande Halle, un étrange instrument de percussion : une mâchoire d'os crépitante qui mêlait son rire jaune aux doux accents du théorbe et de la guitare. 
 
Bien sûr, m'a expliqué tout à l'heure le chanteur mexicain : c'est une mâchoire d'âne. Una quijada de burro. C'est fréquent au Mexique. On râcle les dents, et le son résonne très fort.
D'ailleurs, c'est toujours comme ça, quand on chante. Vous ne saviez pas ? La voix sonne à travers les os. Ce sont les os qui font résonner la voix, en réalité. Oui, tout à fait, les os. L'occipital, le frontal, le pariétal, le temporal, le sphénoïde, l'ethmoïde, le maxillaire, les nasaux, les lacrimaux, les mandibules...
Les mots claquaient comme les ossements d'Arthur, le vieux squelette tremblant de la salle de sciences naturelles qui m'effrayait tant, autrefois. J'ai entendu courir sur le pavé les vieilles danses macabres, les squelettes en folie frappant leurs tibias sur leurs crânes. J'ai vu passer la mort hideuse, riant grinçant de toutes ses dents jaunies...
 
Le musicien a fait une pause pour avaler son chocolat. Il a poursuivi, inlassable : la clavicule, l'humérus, les vertèbres, le sacrum, le sternum... Tandis qu'il montrait à mesure chacun de ces os où grandissait sa voix profonde, ses doigts avaient l'air de danser, de danser, sur toutes les dents de l'âne...
 
Et j'ai senti soudain, dans chacun de mes propres os vivants, frémir ces racines tranquilles qu'ils pousseront un jour comme un chant dans la terre, j'ai entendu claquer sur la tombe des heures le talon tournoyant des matins et des soirs.
 
Una quijada de burro. C'est si beau en effet. Une longue mâchoire cueillie à la carcasse palpitante d'un vieil âne épuisé d'esclavage, une paire de mandibules séchée au soleil des cadavres, bien décidée à rire et à claquer du bec, pour battre avec ses dents le grand pouls éternel de cette vie qui est la mort, de cette mort qui est la vie, inextricablement mêlées, dans l'immense fandango du monde.

Publié dans Fables

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La mare

Publié le par Carole

La mare
Il faisait si froid ces jours-ci.
Chaque matin et chaque soir, moi qui me hâtais de foncer quelque part, je passais devant eux qui n'allaient nulle part, je courais devant eux qui attendaient toujours, posés sur la glace de la mare, communiant immobiles dans la même patience.
Qu'attendaient-ils, ainsi groupés ? Que l'eau dégèle, libérant les poissons d'en-dessous aussi immobiles et figés qu'eux-mêmes ? Qu'un grand vent de printemps tout chargé de pollens et d'insectes les emporte à nouveau, en long V de victoire, jusqu'au bord des nuages ? Ou simplement que la tiédeur revenue les autorise enfin à nager, à aimer et à cancaner, à dépenser comme de petits soleils cette énergie qu'ils tentaient, pour durer dans le froid, de contenir en eux  ? 
Tout cela à la fois, sans doute.
 
Ils attendaient patients, car il faut bien attendre, quand pour survivre on doit se tenir immobile, se serrer comme un poing sur sa propre chaleur, et refermer ses ailes et replier son coeur, à se faire oublier de la mort aux yeux blancs, ce hibou qui s'abat sur tout ce qui remue.
 
Ils attendaient ensemble, car on n'a jamais jamais pu le passer seul, quand le monde est de glace, le pont tremblant de givre qui mène au lendemain.
 
 

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Rien sans peine

Publié le par Carole

Rien sans peine
L'inscription ornait un de ces pavillons de petite banlieue que les métropoles d'aujourd'hui promettent à la démolition.
 
Rien sans peine...
 
Les lettres de fer semblaient trembler de rouille, de froid et de vieillesse. Comme ceux qui vivaient encore là. 
 
C'était le temps où les maisons de banlieue parlaient, où elle racontaient de modestes histoires de réussite et d'espérance, où elles s'appelaient "Sam suffit", "Mon rêve" ou "do mi si la do ré". Le temps où l'on bâtissait soi-même son petit pavillon ouvrier pour que les enfants en héritent. Le temps de l'Ecureuil et des Castors et du Crédit Foncier. Le temps où l'on croyait dur comme fer forgé aux lendemains qui chantonnaient que la peine en valait la peine 
 
mais qu'on n'a rien sans peine...
 
Dans les périphéries lointaines où se terrent aujourd'hui les modestes demeures du bonheur populaire, qui donc irait encore écrire cela, au fronton de son pavillon à crédit? 
Ce n'est pas que la peine ait disparu. Ce n'est pas non plus que la peine n'en vaille vraiment plus la peine. C'est plutôt qu'elle est devenue toute honteuse et anxieuse, tout à fait silencieuse, la pauvre peine des gens de peu. Qu'elle a cessé de chantonner et de fanfaronner, en serrant ses gros poings d'ouvrière. Et qu'elle tremble à le voir s'approcher de ses maisonnettes de paille, de ses maisonnettes de bois, de ses maisonnettes de brique, le grand diable goulu que l'on tire par la queue pour qu'il se tienne coi, le jeune loup aux dents longues qui a nom "avenir".

 

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Les noeuds

Publié le par Carole

Les noeuds
"Oh, l'filin dans nos mains fait craquer la peau"
 
(Henry-Jacques)
 
 
Je n'ai jamais pu passer près d'un de ces anciens bateaux de voiles, de cordages et de noeuds, sans penser à tous ceux qui ont si patiemment filé, si savamment tressé, si fortement noué les liens où s'accrochaient leurs vies. A ceux qui sans jamais se lasser ont serré, resserré, et toujours renoué les noeuds qui s'épuisaient. A ceux qui sans fin courbés sur la tâche ont réparé dans la tempête les fils qui se cassaient, les liens qui s'écartaient, les bouts qui s'emmêlaient.
 
Car il n'y a rien de plus important, sur le bateau qui tangue, sous le vent qui fait rage, que ces liens et ces noeuds qui tiennent en leur pouvoir toute la vie des hommes.
 

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Le château de l'araignée

Publié le par Carole

Le château de l'araignée
Dans le froid, dans le gel, je l'ai vu ce matin,
le château de tricot de l'araignée du temps,
le beau filet de givre arrimé sur les branches
par l'obscure pêcheuse qui veille patiente
 
à nouer immobile un fil à l'autre fil,
pour en faire sa demeure,
à crocher en silence une maille à l'autre maille,
pour y pendre les heures.
 
C'est un monde parfait, c'est un monde glacé
c'est un monde divin, c'est un monde araignée,
ce monde où nous dansons,
ce monde où nous aimons,
ce monde où nous pleurons,
ce monde où nous mourons,
ce monde sans raison
 
où nous sommes les moucherons.

Publié dans Fables

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