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597 articles avec fables

Le vieux peintre

Publié le par Carole

Le vieux peintre
    Le vieux pommier fourbu refleurit au jardin. Quelques bouquets encore ont poussé cet avril, pistillant de printemps le linceul des lichens, sur les branches qui penchent et que l'on croyait mortes.
    Frêles chandeliers roses et balancés de brise, perlant de lueurs mauves la carcasse gris tendre du vieillard vacillant.
 
    Il se meurt, le bel arbre, chaque année un peu plus, mais il part en vieux peintre, et pose en s'en allant ses couleurs sur la toile
     où nos regards se prennent comme chair de pétales.
 

Publié dans Fables

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Espoir !

Publié le par Carole

Espoir !
Il y avait du bruit dans la cuisine.
Quelqu'un cognait au carreau.
Très fort. Et à coups redoublés.
Un malheur ? un voleur ?
 
C'était un rouge-gorge, entré là puis resté prisonnier, qui s'élançait à la fenêtre, croyant y voir le ciel, et s'assommant avec ardeur.
Mais toujours il recommençait - puisqu'il croyait au ciel.
 
J'ai ouvert la fenêtre.
Une fois encore le rouge-gorge s'est élancé - vers le grand ciel ! Son vol était parfait, droit et pur, fidèle au coeur intact qui battait sur la vitre le tam-tam résolu de la vie.
 
Saluant cet élan de l'oiseau, dans la raison et la déraison dans l'angoisse et la joie toujours le même, le même exactement que rien n'avait pu tordre, cet élan fou et pourtant si certain, cet immense élan répété, qui aurait pu le tuer et qui l'avait sauvé,
j'ai fermé la fenêtre.
 
La nuit tombait déjà.
 
Sur le carreau il ne restait que cette trace 
cette marque emmêlée de détresse et de force
cette empreinte brouillée où glissait une patte
désolée minuscule intrépide et savante
souillure d'une angoisse souvenir d'une foi
une tache un peu grasse à effacer d'un doigt
presque rien rien qu'un mot ce vieux mot dans le noir
qui cherche la lumière et s'écrit quand on crie :
- Espoir !
 

Publié dans Fables

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La belle du Calcutta

Publié le par Carole

La belle du Calcutta
Je l'avais admirée au musée, dans cette exposition, il y a déjà si longtemps...
Aussi l'ai-je aussitôt reconnue, cette belle de James Tissot, penchée à la rambarde d'un paquebot d'autrefois.
 
Si souvent on se dit : "S'ils nous voyaient, de loin, ceux du passé, s'ils revenaient, fantômes, nous regarder et nous juger, s'ils pouvaient contempler le monde tel qu'il est devenu après eux..."
 
Et voilà qu'elle était là, devant moi, la belle du Calcutta, fantôme de papier qu'on avait, je ne sais pour quoi, affiché sur ce mur, pour lui faire surplomber, depuis son bateau d'autrefois, la ville d'aujourd'hui. Et qu'elle ne paraissait ni surprise ni effrayée, ni choquée ni admirative. Qu'elle ne regardait pas du tout, du haut de son passé, ce vaste monde à venir qui était devenu notre présent.
 
Qu'elle semblait seulement se préoccuper de ce coin décollé du papier sur le mur, de ce coin minuscule, détrempé de pluie et soulevé par le vent, dont elle ne pouvait détourner les yeux pour regarder au loin, et dont elle savait bien, malgré son élégance encrinolinée, malgré son chapeau à rubans, malgré son profil délicat, malgré son éventail de soie, malgré l'admiration des passagers, malgré son dédain calculé, malgré la douceur de ce jour,
 
qu'il lui promettait 
et rien d'autre
de s'éloigner de s'éloigner
sur son grand paquebot d'autrefois
de s'en aller
s'en retourner
oh bientôt, si bientôt
dans le grand vent
indifférent
                                       au néant.
 
 

Publié dans Fables, Nantes

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Automne

Publié le par Carole

Automne
Automne au ventre roux
Aux bras de terre brune
 
Automne au regard jaune
Aux joues de paille grise
 
Automne aux cheveux blancs
De forêt sous le givre
 
Automne aux doigts violets
De bourgeons et de fruits
 
Automne aux lèvres oranges 
De vergers pourrissants
 
Automne au sari rouge
Sur les chemins de brume
 
Automne au dos courbé
Sous la hotte d'or fauve
Où tombent un à un
Les faisans mordorés
 
Quand le cerf mis à mort
Sur sa couche de feuilles 
Sèches et piquées de rouille
Dans son sang râle-brame
 
Automne tu t'en vas
Où il nous faut te suivre
 
- Mais le bleu de naguère
Oh ce bleu tout ce bleu
 
Oh, quitter tout ce bleu !
 
 

Publié dans Fables

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Juste avant (version 2)

Publié le par Carole

Juste avant (version 2)
Il a posé sa tête
Sur l'épaule des vagues
Attendant que la nuit
Tranche son cou brûlant
 
C'est l'instant juste avant
 
La noire cérémonie
Qui peint le monde en rouge
Et fait rouler le jour
 
Dans la trappe à néant
Où les ombres se jettent
Comme fumier de cendres
 
C'est l'instant juste avant
 
Et nous sur le rivage
Quand s'effacent nos pas
 
C'est l'instant juste avant
 
— Pourquoi l'aimons-nous tant ?
 

 

Publié dans Fables

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Juste avant (version 1)

Publié le par Carole

Juste avant (version 1)
Pourquoi l'aimons-nous tant
cet instant juste avant
 
quand la terre s'enroulant
sur la corde du temps
 
tire sur le soir lent
le rideau du néant
 
pourquoi l'aimons-nous tant
cet instant se posant
 
expirant se dressant
sur la scène des vagues
 
comme un point qui s'attarde
au bout de la tirade ?
 
 
 

Publié dans Fables

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Sous les feuilles

Publié le par Carole

Sous les feuilles
Si souvent, c'est ainsi qu'on grandit, incertain et timide, sous le couvert tranquille des ombres protectrices serrées comme des mains sur tous les coeurs qui n'osent.
 
Il faut tant de courage, ensuite, pour tourner vers le ciel son visage enhardi, et tant de cruauté, pour froisser de ses poings le nid tendre des feuilles et la soie des ombrages,
 
se dresser solitaire
 
 
être soi-même enfin 
mortel et invincible
lumineux et fragile
 
ouvrir les yeux sans crainte
à l'instant éternel
où se fane et fleurit
 
la vie
 
la vie
 
la vie
 
suspendue dans le temps 
comme une fleur sans tige
 
suspendue dans le vide
et roulant vers le rien
 
comme un grain de rosée 
sur la peau du matin.
 
 
 

Publié dans Fables

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Le bonheur du jour

Publié le par Carole

Le bonheur du jour
Un bonheur du jour, ce fut d'abord l'un de ces petits secrétaires où les dames d'autrefois s'adonnaient au bonheur d'écrire - une lettre, un roman, un poème, une page de journal intime, un petit rien de chaque jour que leur plume brodait et rebrodait en rondes sur un papier parfumé, dans le calme secret de cette "chambre à soi " que Virginia Woolf leur souhaitait à toutes.
Marc Augé nous le rappelle au début du livre qu'il a consacré aux "Bonheurs du jour", qu'il appelle aussi les "bonheurs malgré tout", et même parfois les BMT, si minces et si légers dans leurs abréviations bourdonnantes d'insectes, humbles souffles de joie qu'on peut cueillir partout, même aux terres arides de la souffrance, du deuil ou du simple ennui.
 
Le bonheur est maintenant une idée à la mode en Europe et ailleurs, et nous nous croyons tenus de le cultiver dans les parterres ordonnés et modernes de nos programmes de "bien-être" et de nos manuels de "bien-vivre", pour le faire fructifier et grandir en bons propriétaires, écartant de lui la douleur et l'échec comme vils parasites, avant de le replanter comme un chou lorsqu'il décline, à la mode nouvelle de chez nous, dans un terreau de meilleur rendement. 
 
Souvenons-nous, pourtant, qu'il n'est de vrai bonheur que celui qui surgit et se fane comme un beau jour qui passe. 
Et de ces plumes anciennes et démodées, courant sur le papier dans cette poussière de soleil où tournoie la mémoire, maladroites, délicates, légères et obscures comme un destin de femme, essayant chaque soir de le dire, de l'écrire, d'en retenir un peu l'éclat.
Pour que vécu une première fois, il soit vécu une deuxième fois encore, 
l'humble bonheur du jour,
et commence en nos coeurs son petit bout de chemin vers cette éternité qu'il n'atteindra jamais.
 
 

Publié dans Fables, Lire et écrire

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Après

Publié le par Carole

Après
C'était étrange de les voir démontés et défaits, dans la boutique à louer, les mannequins footballeurs qui avaient si longtemps fait la haie.
 
C'était si curieux, aussi, ce soir, de voir chacun se passionner pour "son" équipe, d'entendre qu'on disait "nous" qu'on disait "on", et qu'on disait "la France" et qu'on disait "la Croatie", comme si vraiment onze artistes du ballon pouvaient, modernes Horaces ou modernes Curiaces, être à eux seuls leur peuple.
C'était si troublant, ensuite, de voir tant de gens secouer des drapeaux comme au temps des grandes guerres. Et plus troublant encore, à la  télé, de voir un coq géant s'afficher sur le vieil arc des triomphes napoléoniens...
 
C'était un peu la guerre, au fond. Et justement, non : ce n'était pas, ce n'était plus la Guerre. 
C'était le bonheur d'être ensemble, de se passionner pour le même spectacle, de crier les mêmes mots, de retrouver enfin, riche ou pauvre, la vieille égalité des conscrits et des "bleus". Sans les canons et sans les morts.
Alors, comment ne pas s'en réjouir ?
 
Tout de même. Je me demande s'ils ne vont pas, d'un coup, se sentir un peu seuls, demain, ceux qui étaient si heureux tous ensemble devant leurs écrans géants. Ceux qui faisaient la fête et qui nous klaxonnaient leur joie.
Quand tout sera vraiment fini.
Qu'on rangera dans le carton aux souvenirs les cris de victoire et les trompes des klaxons.
Dans l'ombre et la poussière de leur décor défait, comme au fond des vitrines qu'on démonte,
un peu seuls un peu tristes. 
 
 
15 juillet 2018, au soir de la finale de la Coupe du Monde de football
 

Publié dans Fables, Divers

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A sac

Publié le par Carole

Décor "absurdographe" composé par J. Rigaudeau pour le Voyage à Nantes

Décor "absurdographe" composé par J. Rigaudeau pour le Voyage à Nantes

Mais qui donc - passant blagueur ou employé farfelu ? - qui donc avait eu l'idée de ce décor étrange, qui donc avait organisé là-haut cette curieuse mise à sac
A coup sûr celui-là avait lu dans son enfance ces histoires de Picsou où un vieil oiseau déplumé, aussi cupide et hargneux qu'un humain, transporte ses piscines de $$$$ dans de grands sacs à noyer le bonheur, sur lesquels, esclave de lui-même, il lui faut veiller nuit et jour - car gare - argh... grrrr ! - aux sombres Rapetout.
 
Sans doute en effet devrions-nous plus souvent nous rappeler ces bandes dessinées de notre enfance, et nous souvenir, quand nous rêvons sottement d'épargner pour plus tard, qu'aucun avare n'entassa jamais que des bulles - Oups !? - qu'effaça toujours le mot FIN - Couic !
 
-Et qu'on n'empoignera plus son pognon, et que le pèze ne pèsera plus rien de rien, quand on n'aura que les os sur la peau ? Tout de même... qu'un banquier nous le dise... 
-Un banquier, pourquoi pas ?
 
 
Quand je suis repassée, l'ara s'était envolé.
 
-Peut-être s'était-il souvenu qu'il était aussi bleu qu'un ciel en joie...
-Et qu'il savait voler !
-Et les sacs ?
-Sans doute s'étaient-ils renversés, conformément aux lois de la gravitation universelle, pour aller s'éventrer sur le sol - Boum ! Craac !! Pschiitt... - révélant aux passants ébahis leurs entrailles de paille.
-Il n'y avait donc vraiment rien dans ces sacs ?
-Il n'y a jamais rien.
-Mais ce rien, au moins reconnaissez-le, ce rien-là est si lourd...
 
 

Publié dans Fables

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