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Rouge et vert

Publié le par Carole

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Rouge et vert
Vert et rouge
 
Bourgeons et incendies
Braises et tranquilles pluies
Au jardin qui se noie
Automne qui flamboie
 
Flammes et tendres pousses
Se meurtrissent et s'enlacent
Et toutes choses se renversent
Et les heures sont des miroirs
 
Vert et rouge
Rouge et vert
 
Le peintre joue à tout repeindre
Rien n'est jamais que son contraire
Le temps tournoie
Derviche sage
 
Mais nous sur le chemin des feuilles mortes
Avançant vers le noir et rampant vers le gris
Suivant l'hiver de nos mains tâtonnantes
Reverrons-nous le printemps de notre âme ?

Publié dans Fables

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Une vitrine

Publié le par Carole

 

vitrine antiquités 5
    "Au premier coup d'oeil les magasins lui offrirent un tableau confus, dans lequel toutes les oeuvres humaines se heurtaient. Des crocodiles, des singes, des boas empaillés souriaient à des vitraux d'église, semblaient vouloir mordre des bustes, courir après des laques, grimper sur des lustres. [...]
    Il étouffait sous les débris de cinquante siècles évanouis ; il était malade de toutes ces pensées humaines, assassiné par le luxe et les arts..."
(Balzac, La Peau de chagrin)
 
 
Etrange boutique, qui ressemblait si fort au magasin d'antiquités de La Peau de chagrin, que j'ai cru un instant à un vacillement des genres et des siècles, qui aurait fait glisser dans l'humble roman de ma vie de moderne les vues allégoriques et la profonde métaphysique d'un Balzac...
Masques africains, musicienne japonaise, christ en croix, bouddhas sereins et nymphe dénudée, cavalier du désert et crocodile du Nil, chouettes et requins, visages furieux, risibles, héroïques, souriants, mystérieux, meubles d'acajou, tableaux encadrés d'or, bijoux et brimborions, lampes à huile et boîtes à double fond... le monde entier, avec ses peuples, ses cauchemars, ses effrois, ses espoirs, ses religions, ses arts, ses traditions, ses légendes, ses objets quotidiens, ses bibelots de luxe... Tout était là entassé, accumulé, serré contre les banals reflets de la rue voisine, dans un désordre stupéfiant, terni et poussiéreux, sombrement dépourvu de tout sens.  
Cela m'a d'abord paru effroyablement laid, et surtout parfaitement absurde.
Puis je me suis dit qu'après tout, c'était peut-être la juste image du monde, en ces temps égarés et confus de mondialisation désordonnée : un magasin, un grand musée bradé, où acheter ce que bon nous semble, parmi les trésors accumulés par les civilisations, revendus à vil prix, usés mais lourds encore de leur poids très ancien de désir, de rêve ou de méditation.
 
L'antiquaire approchait, petit vieillard sec et maigre... j'ai hésité entre le bouddha au double rang de perles de strass et la geisha d'ébène serrée dans son obi d'or mat... Et après tout, pourquoi ne pas les prendre tous les deux - sagesse indienne pour les matins agités, grâce dorée pour les soirs d'ennui morne ?  A moins que je ne jette plutôt mon dévolu sur ce masque de toute vie, ce bouddha tibétain, à face de douleur et profil de bonheur... Mais au fond je pourrais encore choisir tout autre chose : ce beau cavalier fringant couvert du sable saharien, par exemple... qui sait si je ne trouverais pas, galopant derrière lui, là-bas, dans l'antique désert, à l'appel nocturne de la chouette aux ailes déployées, ou sous la voix assoiffée et solaire de la déesse africaine aux seins comme des gourdes, l'oubli de ma misère terrestre...
 
J'ai hésité, puis j'ai passé mon chemin. L'antiquaire, derrière la vitre, souriait à ma fuite. Il faudra que je réfléchisse encore un peu, avant de faire mon choix. 
Je reviendrai demain.
Il m'attend.

Publié dans Fables

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Les échafaudages de la cathédrale

Publié le par Carole Chollet-Buisson

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On a dressé un nouvel échafaudage contre le mur de la cathédrale. Cela m'a vraiment fait plaisir... Car, voyez-vous, c'est si étrange à dire, peut-être ne me comprendrez-vous pas... : comme tout le monde j'admire le travail des tailleurs de pierre, lorsqu'il apparaît au grand jour, et pourtant... pourtant elle me plaît davantage, la vieille cathédrale, dans ses atours de chantier, soutenue de ces tours de métal, de ces balustrades de bois, de ces voiles de plastique, de ces contreforts d'escaliers et de passerelles dont on avait cru bon, pour quelques mois, de la débarrasser.

Il y a dix ans, quinze ans, cent ans, deux cents ans , cinq cents ans, mille ans peut-être - plus personne ne sait - que la cathédrale est habillée d'échafaudages. Il ne peut pas en être autrement.

On la restaure, on la retape, on la recrée sans fin, bergère usée que la guerre amputa, qu'un incendie défigura et que chaque jour ride de crasse et de mousses. Par pans tout blancs et dentelés, elle montre parfois son charmant minois refait à neuf, et l'on repose l'échafaudage un peu plus loin, car il reste encore bien du travail - dix ans, quinze ans, cent ans, mille ans - personne ne sait plus ce que les journaux avaient annoncé -. Mais j'ai confiance, j'espère, - non, je sais que la cathédrale sera toujours ainsi, en travaux, en chantier, qu'on ne la dépouillera jamais tout à fait de ses échafaudages.

Comme la Sagrada Familia de Gaudi, fidèle à l'espérance placée dans ces plans médiévaux que les maîtres d'oeuvre ne concevaient que pour les transmettre à d'autres maîtres d'oeuvre, c'est ainsi qu'elle doit nous apparaître : en travaux, en devenir, à jamais inachevée, absurde et lente, soutenue de projets et de tiges, légère comme une flamme sous l'armature de fer, forte comme un arbre planté dans la terre, et grimpant vers le ciel sur l'échelle des hommes - semblable à la foi des enfants, à l'élan des artistes. Comme toute oeuvre véritable - work in progress. 

Publié dans Nantes

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Derrière la porte

Publié le par Carole

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On a, parfois, l'impression, que le mystère est là tout près, qu'il nous a invités, qu'il nous attend derrière la porte. 
Il suffirait de passer le seuil. Peu à peu nos yeux s'accoutumeraient à l'obscurité.
Il serait là, souriant de notre étonnement. Il serait calme et familier, hospitalier, et si discret aussi.
Il nous dirait d'entrer, de faire chez lui comme chez nous.
Ce serait simple comme un rêve. Il serait l'ami trop longtemps oublié, et enfin retrouvé, l'ami d'enfance, et il nous parlerait avec les mots d'avant, ceux qui disent les choses sans oublier leur ombre. Nous l'écouterions murmurer ses secrets, et ce serait simplement comme si tout pouvait recommencer, derrière la porte que parfois la réalité nous entrouvre, et qui mène derrière les miroirs, pas très loin, juste de l'autre côté.

Publié dans Fables

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A cinq heures

Publié le par Carole

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Paul Valéry refusait de commencer ainsi, de façon parfaitement aléatoire, ce qu'on aurait ensuite appelé un roman : "La marquise sortit à cinq heures..." Car n'importe quel monde aurait pu après ces mots se construire, sans autre ordre ni raison que le caprice inconsistant de l'écrivain. N'importe quel monde, où aurait pris forme sans nécessité n'importe quelle marquise, allant d'un pas alerte ou vieillissant dans le grand monde ou dans le demi monde. 
Pourtant, la vie écrit-elle autrement l'histoire des marquises, et des autres ?
 
Ainsi, voilà qu'il était cinq heures ce soir-là devant l'église Saint-Nicolas et que l'absurde écrivain qui avait disposé la scène, plus capricieux qu'aucun romancier balzacien, non seulement avait choisi au hasard les personnages, mais n'avait placé aucun d'eux dans le même roman, au même endroit, dans le même monde...
Pourquoi, du reste, dit-on toujours le monde ? alors qu'il n'y a que des mondes, tant de mondes, qui n'existent que dans l'emboîtement infini de leurs reflets et de tous leurs possibles.
 
Il était cinq heures ce soir-là devant l'église Saint-Nicolas. Dans le monde du café du Passage un homme lisait une revue, des amis bavardaient. Dans le monde parallèle de la place Fournier, au débouché de la rue Saint-Nicolas, des passants passaient, des voitures attendaient, des boutiques s'offraient, une marquise peut-être sortait en hâte d'un immeuble voisin. Et, là-haut, du côté de ce qu'on appelle l'autre monde, tous les saints de l'église priaient sans fin pour tous. Il était cinq heures au café, l'éternité au portail de Saint-Nicolas, et, dans la rue, l'heure de tous les passages et de tous les reflets.
 
Nous ne venons au monde qu'afin d'en sortir aussitôt, nous ne sommes au monde que pour n'y être pas, nous sommes de ce monde faute d'être d'un autre. Il n'y a que des mondes, je vous dis, tant de mondes, où se pose un instant notre image qui passe. Tant de mondes, et dans ces mondes tant de romans de nos vies, sans autre raison d'être ici ou là, à cette heure ou une autre, que le caprice mystérieux d'un obscur écrivain qui pour toujours dédaigne de s'expliquer à nous.

Publié dans Fables

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Gargouilles

Publié le par Carole

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La vieille église s'était enracinée pendant des siècles dans le sol du village accroupi sur son ombre, avec ses morts et ses vivants, ses tempêtes oubliées et ses promesses en fleurs, et tous ses grands jardins pleins de cailloux osseux et de fruits mûrissants.
Et la gargouille devenue branche aux feuillages du ciel, le monstre au cri béant de bouquets et d'oiseaux, à la gueule noircie de pluies battantes et de nids, nous disait, tout là-haut, que douleur et violence se domptent peu à peu, et lentement s'érodent, et se couvrent de mousse, et s'apaisent de feuilles, et puis s'unissent enfin, sur l'écorce du temps, au grand arbre du monde, qui pousse sa mâture sur les terres d'Harmonie.

Publié dans Fables

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Mouettes criardes

Publié le par Carole

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Je traversais l'île Gloriette, un livre sous le bras, rentrant de la bibliothèque Jacques Demy. Soudain j'ai été tirée de mes réflexions par un vacarme aigu. Un groupe de mouettes se disputait avec rage un morceau de pizza. Le morceau volait de bec en bec, fiévreusement agité, se brisant peu à peu en miettes. Mais les mouettes criaient et se bousculaient de plus belle : elles luttaient avec tant de vigueur pour s'approprier le morceau contesté qu'à mesure qu'il s'amenuisait, il leur semblait plus désirable. Celle qui vaincrait, fatiguée, blessée peut-être, en aurait tout à l'heure à peine une becquée, minuscule et souillée de poussière... pourtant, échappée aux autres et arrachée de haute lutte, cette infime becquée lui paraîtrait le plus délicieux des festins... 
J'ai poursuivi ma route, lasse de cette bagarre aussi piaillante qu'absurde et trop humaine, et j'ai vu le pigeon...
 
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Il se tenait silencieux, solitaire et prudent, indifférent aux mouettes qu'on n'entendait plus guère dans ce recoin éloigné du parking.
Près du paquet ouvert, il lorgnait une part restée intacte de la pizza, sans doute tombée au sol dès le début de la bagarre. C'était, ma foi, un beau morceau de bonne taille, et joliment garni - une pièce de choix pour un sage pigeon... Il avançait sans se hâter. Son repas n'aurait pas, à coup sûr, la saveur de celui qu'emporterait là-bas la dernière mouette, mais, du moins, il serait copieux et tranquille.
 
- La morale de cette histoire ?
- Il y en a, je crois, plus d'une... et c'est à vous à y réfléchir.
Voici la mienne, qui peut-être ne sera pas la vôtre :
 
Nous ne désirons bien souvent que ce qu'autrui désire, dédaignant, pour l'ombre de tant de proies dérisoires et qui nous échappent à jamais, les richesses oubliées qui sont à notre portée. Méprisant cette part que nous pourrions sans peine faire nôtre et savourer, mais à laquelle manqueront toujours le trouble arôme de l'envie et le piquant de la conquête. 
Si nous pouvions, hélas ! comme l'heureux pigeon, nous en tenir aux paisibles conseils de notre raison et de notre appétit, depuis longtemps nous serions devenus des sages - juste un peu gras peut-être. 
 Mais nous ne sommes, hélas ! que de pauvres mouettes criardes...

Publié dans Fables

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Vita in motu

Publié le par Carole

réédition revue

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Cadran solaire posé sur le sable - 2012 - Parc de la Beaujoire.
 
 
Alors que je photographiais le cadran solaire, dans le parc désert, par un jour gris d'automne où l'ombre trempée de pluie ne dessinait sur la pierre que l'heure unique de la nostalgie, un très vieil homme qui passait est venu me parler.
"Un beau parc, hein ? et un beau cadran solaire... Quand on est arrivés ici, y avait rien. On est là depuis 56. Rue Millau... on a fait construire en 55 !"
Il était seul mais disait "on" comme font ceux dont le couple a si longtemps vécu qu'ils ne peuvent plus se penser ni se désigner seuls.
"Rien du tout. Y avait rien. 
Rien... et maintenant ! c'est beau... c'est si beau ..." Son bras balayait l'air bruineux, les arbres défeuillés, les tiges tronquées des rosiers et les chemins boueux, bien loin, jusqu'à des printemps bleus d'iris, des étés de roses suaves, des saisons de jeunesse qu'il voyait, là-bas, encore vivaces, immenses et débordantes.
"Oui, on est arrivés ici en 56..." Un petit chien que je n'avais pas aperçu courait autour de nous, joueur.
Le vieil homme m'a saluée, et je l'ai regardé s'en aller, silhouette voûtée noire et lente qui s'effaçait de brume, près du petit chien blanc.

Publié dans Nantes

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Où allons-nous ?

Publié le par Carole

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      "D'où venons-nous ? qui sommes-nous ? où allons-nous ?" (Paul Gauguin)
 
 
Où allons-nous ? Nous allons vers demain, qui s'en va vers plus tard, qui s'en va pour jamais.
Où allons-nous ? Nous allons vers l'oubli, qui s'en va vers tant d'ombres, où aujourd'hui n'est pas.
Où allons-nous ? Nous allons vers l'automne, qui descend vers l'hiver son grand rideau de pluies.
Où allons-nous ? Nous allons vers le jour, qui fera le printemps, tout semé de soleils ventrus comme toupies.
Où allons-nous ? Nous allons vers l'été, qui rougira de roses, et lèvera ses blés comme drapeaux au vent.
Où allons-nous ? Nous allons vers la nuit, qui fermera nos yeux avec son éteignoir d'étoiles en diamant.
 
Que voulez-vous savoir ? Ainsi s'en va la vie, qui ne sait où elle va, qui ne sait d'où elle vient, qui fait sur le chemin sa grande roue de pétales aussitôt dispersés, et ne sait pas pourquoi.

 

Publié dans Fables

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Cinq notes

Publié le par Carole

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- Rue de Feltre - 8 mars 2012 -
 
Le 8 mars, j'avais écrit ce petit texte, que j'avais intitulé "Quatre notes" (http://carole.chollet.over-blog.com/article-quatre-notes-101196393.html) :
 
 
"En remontant cet après-midi la rue de Feltre, j'avais le coeur léger. J'ai vu ces quatre notes ailées.
Vertes comme le mois de mars que célébraient les vitrines, ondulant sous le vent comme des voiles au loin, quatre doubles croches avaient posé soudain, dans le vacarme de la ville, la légère harmonie de leur rythme rapide, quatre petits drapeaux avaient planté, dans le fracas d'une rue commerçante, leur fragile désir de beauté.
Quatre coups de timbales au sacre du printemps.
Quatre coups de baguettes sur le tambour d'un dieu.
Quatre brins de fougères dans la forêt du jour.
Quatre graines germées dans le champ de l'espoir.
Quatre petites caravelles avançant de conserve en quête d'un nouveau monde.
Quatre notes échappées des grilles de la portée,  qui avaient décidé d'aller dans l'autre sens.
On nettoiera bientôt ces graffitis, ou bien la pluie les lavera, le soleil les éteindra : c'est dans l'ordre et beaucoup s'en réjouiront.
Pourtant, il est bon de sentir qu'il suffit de si peu...
Qu'un enfant malicieux, qu'un étudiant rieur, chef d'orchestre de nos rêves enfouis, s'amuse à dessiner, avec un pochoir de carton, sur un mur terne, quelques notes colorées,
et aussitôt quelque chose en nous se met à chanter."
 
 
Puis j'avais cessé d'y penser... Et voilà qu'aujourd'hui j'ai vu que mes quatre notes étaient cinq maintenant à danser comme des feuilles sous la pluie d'octobre :
 
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- Rue de Feltre, 19 octobre 2012 -
 
Cinq faînes envolées qui voguaient à tribord, cinq brindilles au vent qui s'égouttaient aux branches de la ville d'automne.
Et cette note neuve, toute jeune, encore frêle, cette petite cinquième qui était venue rebondir un peu trop bas, goutte de pluie trop bleue sur le pan de mur gris, cette note nouvelle, maladroite, rompant l'ordre de la portée, si décevante d'abord au milieu des autres, il m'a semblé qu'elle était finalement bien à sa place dans la mélodie. Il m'a même semblé qu'elle était, là, parmi ses soeurs ailées, comme le jeune élan volubile de la fantaisie - cette fleur née de rien qui s'enracine en tout, cette flammèche d'espérance, ce petit caillou rond jeté sans y penser sur le trottoir boueux, et qui sème, sans s'en soucier, un regard, une perle, un bijou de printemps, ou un bout de chanson, dans la foule qui va, dans l'hiver qui s'en vient.

Publié dans Nantes

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