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Le bonsaï de novembre

Publié le par Carole

Le bonsaï de novembre
Limé et raboté
rabougri et meurtri
le bonsaï de novembre
 
battant de ses bras nains
sa danse de l'automne
toute engourdie de larmes
 
au temps d'hiver qui vient
aux haines qui se figent
aux ombres qui attendent
 
offre ses bouquets rouges
sème ses feuilles mortes
comme des coeurs humains.
 
Mais dans ses mains d'enfant
mais dans les pieds enflés
de ses vieilles racines
 
la sève file encore
son petit air de flûte
ses ruisseaux de bourgeons
de mousse et de printemps
 
traçant le lent chemin
 
qui mène au lendemain.
 

Publié dans Fables

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Le byooki

Publié le par Carole

      Il y avait si longtemps qu’ils se connaissaient.
    La première fois qu’ils s’étaient rencontrés… ou du moins, la première fois que monsieur Primo avait aperçu le byooki et deviné sa puissance, il était encore tout jeune, presque enfant. Cela s’était passé il y avait si longtemps, si longtemps, qu’il peinait à s’en souvenir. Il le revoyait cependant très bien, à peine terni par les années, ce drôle d’insecte qui s’était posé un soir sur la lampe, dans sa chambre d’autrefois, projetant sur les murs son ombre étrange. Il s’était penché vers la lampe pour regarder de plus près. C’était… qu’était-ce donc, au juste ? Jamais il n’avait vu un tel insecte, une sorte de mite de couleur sale, aux ailes atrophiées, presque une larve encore, dont le corps à demi transparent révélait les organes répugnants. Seuls les yeux semblaient achevés, si noirs, si intenses. Et il avait eu l’impression bizarre que l’autre le regardait [...]
 
Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Publié dans Récits et nouvelles

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Le cadran des Lumières (réédition)

Publié le par Carole

cadran solaire seiches 3
 
    Nous étions à S., sur la route de Tours, arrêtés au feu rouge.
   Levant la tête j’ai aperçu sur la vieille, haute maison du carrefour, l’ancien cadran solaire. Comme à chacun de nos passages, il disait : " Sol omnibus lucet anno1779 ".
    "Le soleil brille pour tous... " : une belle parole des Lumières... Le soleil également réparti entre tous les hommes, leur donnant à tous même dignité, éclairant les âmes d'un même éclat...  Et cette flèche hardiment tendue vers l'avenir... En 1779, de telles pensées, de tels symboles menaient loin sous leur apparente banalité.
    Ce matin-là il faisait sombre à S., et aucune heure ne s’écrivait sur le vieux mur gris. Mais les mots du cadran auraient pu suffire à éclairer le ciel bas.
 
    Nous avons l’habitude d’écouter, pendant les longs trajets, de la musique ou des livres lus. Du lecteur de CD est montée tout à coup la voix d’Alain, le philosophe, toujours si juste, si prophétique même – c’était l’acteur Jean-Pierre Lorit qui lui donnait corps - : "Je vois un progrès qui se fait et se défait d'instant en instant, qui se fait par l'individu pensant, qui se défait par le citoyen bêlant. La barbarie nous suit comme notre ombre. En chacun de nous, d'abord. C'est une erreur de croire que l'on sait quelque chose ; on apprend, oui, et, tant que l'on apprend, on voit clair ; mais dès que l'on se repose, dès que l'on s'endort, on est théologien ; et comme les songes reviennent avec le sommeil, ainsi, avec ce sommeil d'esprit, reviennent l'injustice, la guerre, la tyrannie. [...] Cela tombe comme une nuit en nous et autour de nous..." 
    Le feu est alors passé au vert. Une dernière fois j'ai levé les yeux vers le cadran solaire.
   Il est beau que cette ancienne inscription où vibre l’espérance de nos pères accompagne encore notre route de voyageurs, elle mérite bien qu'on l'admire au passage.
    Mais souvenons-nous des paroles d’Alain : la lumière ne luit pas pour tous, mais seulement pour ceux qui la conquièrent sur leurs ombres. Elle se cherche et ne se possède pas. Elle n’est que notre effort. La flèche ardente qui doit maintenir éveillé tout ce qui en nous voudrait s'arrêter - aux habitudes, aux certitudes, aux conforts et aux conformismes -, tout ce qui croit savoir, s'égare à affirmer, se ruine à répéter. 
     Progresser c'est aller, sur le chemin que chacun de nos pas recrée.

Publié dans Fables

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Sphère

Publié le par Carole

Sphère
Dans les Fleurs bleues de Raymond Queneau, Cidrolin dit que "les actualités d'aujourd'hui, c'est l'histoire de demain".
En effet. Mais cette actualité-là, l'histoire en train de se faire, on nous la raconte aujourd'hui en boucle, en une et sans répit, bien avant que les historiens, demain, ne nous l'écrivent au clair, en événements et en chronologies, en fiches et en programmes de baccalauréat. On nous la déroule et l'enroule en tant d'images et de récits que ce n'est pas simple, non, que c'est vraiment toute une histoire pour y démêler quelque chose.
Bien sûr, c'est parce qu'on est dedans. Perdu sous le flot des images et des mots qui partout nous poursuivent, à la télé, dans les journaux et sur le "Net". Comment voir clair au milieu de l'orage ? On ne perçoit plus rien, que ciels brouillés et horizons voilés, bâtiments près de s'effondrer, foules suivant d'incompréhensibles trajets, silhouettes déshumanisées qui rampent et qui menacent derrière de grands pans d'ombres.
On tente le recul, on s'écarte un moment pour regarder de loin, espérant savoir à la fin.
Mais sur la vaste sphère du monde, on ne peut pas bien lire, on ne distingue encore que des formes étranges, des perspectives déformées, des foules qui attendent, beaucoup d'obscurité. Tout cela est trop loin, mobile et mystérieux, sur la sphère illisible.
On s'en revient dedans,
que pourrait-on faire d'autre ?
Dans l'orage incessant
de nos écrans en boucle
et de l'histoire en une.
 
Et de nouveau le sens
le sens le sens le sens
et l'avenir
 
échappent.
 
Et c'est cela, je crois,
bien plus que le danger
qui affole qui fait
 
peur.
 

Publié dans Fables

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Ce matin

Publié le par Carole

Ce matin
Il y a des jours
où tout est gris
si déglingué
piqué de rouille
comme de sang
des jours sans fin 
des jours sans tain
où ça fait mal
tout ce qu'on voit
si mal au coeur
si mal encore
qu'on ne sait plus
où regarder
où la chercher
la flèche verte
vers demain
l'issue qui dit
qu'on peut sortir.
Ce matin
Alors ces quatre mots
ce matin dans la rue
se levaient-ils sous la pluie et le vent
comme un appel
comme un rappel
comme un cliché du vieux Doisneau
comme un baiser d'hôtel de ville
comme un poème du grand Prévert 
ou bien comme un pauvre drapeau
tout criblé de tempêtes
sur ses haubans meurtris ?
Je ne sais pas.
Mais au moins ils flottaient
sur notre jour d'après
comme un dernier baiser
comme un mouchoir en larmes
 
comme un linceul
 
pour eux.

Publié dans Divers

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En berne

Publié le par Carole

En berne

Mon blog restera en berne dimanche et lundi. Il me semblerait indécent de poursuivre ma mince quête poétique au lendemain des massacres perpétrés à Paris le 13 novembre.

Ce matin, j'ai appris avec stupeur, comme vous tous, les attentats qui ont touché Paris hier soir. 
Rien à en dire, bien sûr, tant le choc est violent.
Sinon ceci, peut-être : 
J'ai lu la revendication de Daesh, encadrée de deux sourates, qui se félicitait au nom d'Allah de la mort des "croisés". Et j'ai cru être au moyen âge, au milieu de je ne sais quelle épidémie de peste.
J'ai vu une vidéo tournée rue Amelot face à la sortie de secours du Bataclan. Et j'ai cru assister à la liquidation du ghetto de Varsovie en 1944.
J'ai entendu les médecins de Lariboisière parler de "chirurgie de guerre". Et j'ai cru être à Verdun en 1917.
Puis je me suis souvenue que Daesh fanfaronnait sur Twitter, que la vidéo avait été postée sur YouTube, que j'écoutais sur un journal en ligne le rapport des chirurgiens. Et j'ai pris conscience que nous étions, finalement, au XXIème siècle.
Le fanatisme et le meurtre ne sont d'aucune époque, ils sont de tous les temps, et les confondent tous dans leur sinistre nuit. 
 
Mais l'espérance.
Souvenons-nous, elle veillait à la lucarne du ghetto, derrière la vitre souillée de sang. Elle accrochait son grand soleil du paradis au-dessus des tréteaux de l'enfer dans les mystères du moyen âge. Elle grattait dans le noir à la porte blindée des tranchées de la Marne. Et elle file encore sur Twitter et Facebook, aujourd'hui, son trait de funambule, sur la toile infinie.
L'espérance. Elle non plus n'est d'aucune époque et vit dans tous les temps, cantinière sans âge, petite mère courage.
Le coeur gros comme un poing, elle murmure : "demain", quand le fanatisme hurle : "hier" dans tous les haut-parleurs. Elle s'acharne tenace quand le meurtre se lasse. Elle n'est pas héroïque. Elle est bien trop vaillante. Elle est la bonne hôtesse, celle qui a souffert et sait le prix des vies, l'ange du quotidien, qui rebâtit les mondes dans son café du coin, avec les gestes simples et les humbles efforts de chaque jour qui passe. 
 
Seulement voilà, pour aujourd'hui, il est fermé, le café Espérance. Il rouvrira, je ne sais pas bien quand, mais n'ayez crainte, il rouvrira ses portes.
En attendant, il doit pleurer ses morts.

Article fermé aux commentaires.

Publié dans Divers

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Pas de côté

Publié le par Carole

Grue Jaune - Anciens Chantiers navals de Nantes - 9-11-2015

Grue Jaune - Anciens Chantiers navals de Nantes - 9-11-2015

Tout à l'heure, on travaillait sur la Grue Jaune, redevenue machine sur les chantiers de l'île. Des ouvriers, là-bas, s'agitaient à nouveau, si haut dans les nuages, par-dessus l'estuaire, qu'ils devaient voir loin sur la mer les bateaux d'autrefois.
 
Un peu plus tard, quand j'ai passé le pont, le Belem revenu, patient sous sa mâture comme un grand cerf portant ses bois, attendait à l'attache, retrempé dans l'or frais qu'il avait bu au fleuve, aussi vaillant qu'au jour où il sortit des cales.
 
Et c'était comme si ce soir-là, le soleil en rêvant, après avoir joué sur son ancien Pleyel sa fatale ritournelle, avait osé, distrait, avant de s'en aller, un petit pas de côté,
un léger pas chassé sur la pédale douce
qui aurait fait glisser le lent clavier des heures.
Laissant vibrer
note après note
les jours d'avant.
Laissant danser
claires et vivantes
toutes les ombres 
mortes.
Le Belem, lancé à Nantes en 1896 et revenu au port - 9-11-2015

Le Belem, lancé à Nantes en 1896 et revenu au port - 9-11-2015

Publié dans Nantes

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Les Centaures (réédition revue)

Publié le par Carole

le centaure 5

 

   La ville est peuplée de Centaures. Ils sont bien vieux, ne galopent plus guère, mais se tiennent assis, nonchalants et rêveurs, revêtus de lichens, de feuilles mortes et de vert-de-gris, dans les allées des jardins et des parcs.
    Ce sont des bancs de bois, de vieux bancs de rondins cerclés de fonte, achetés en nombre vers 1930 à la maison Wasmer et Cie de Bischaviller - ou à la maison Graff et Cie de Kogenheim. On lit très bien leur nom dix fois repeint, inscrit en grandes majuscules par le moule de l'usineur : LE CENTAURE.
    Comme les sphinx, c'est de profil qu'il faut les admirer, à l'ombre d'un grand magnolia ferrugineux ou d'un fier tulipier : ils ont encore si forte allure, avec leur encolure sinueuse, leur grand front pur, leurs larges pattes et leurs reins solides.
    Immobiles et doux, ils emportent au loin des vagabonds errants et des mères fatiguées, des veuves et des veufs, et de jeunes Achille endormis sur leur croupe. Des chiens fous, des chatons, des pigeons, parfois des hommes aussi, déposent leur engrais comme une offrande sur leurs pieds rivetés. Impassibles ils regardent, là-bas, ce que nous ne savons plus voir.
    Quand le soleil les frappe, rayant le sol de tous les barreaux de leur ombre, ils se souviennent. Ils revoient en pleurant les vallées d'Arcadie, les cieux vibrant d'étoiles et d'oiseaux, les forêts ondoyantes, les libres étendues d'avant. Dans la lumière qui flambe, tout recommence et tout finit. Et c'est encore ce grand combat contre les Lapithes, et cette lutte sans merci, cette défaite impitoyable qui vit mourir leur peuple et disparaître, à jamais, l'ancienne alliance de l'homme et de la nature, sous les coups acharnés de la civilisation et de la raison nouvelle. 
   Alors le jardin tout entier frémit, dans un long et muet hennissement humain.

Publié dans Nantes

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Diptyque

Publié le par Carole

 
Aujourd'hui, deux nouvelles en diptyque sur mon blog
cheminderonde.wordpress.com :
"La Clé"
et
"Le Gâteau".
 
A moins que ce ne soit plutôt
"Le Gâteau"
et 
"La Clé"
?

Publié dans Récits et nouvelles

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Expression

Publié le par Carole

Expression
Cette fois c'est sûr et je le sais.
Qu'on nous l'a condamnée la maison d'autrefois.
Sur le portail de fer j'ai lu le grand faire-part.
Alors c'est vrai c'est donc bien vrai.
Que c'est permis que c'est possible. 
 
De démolir d'un coup de croc
le cerisier trapu et le prunier aigu
les rires des jeunes filles et les pleurs de l'enfant
le grand perron de pierre qui mène à la cuisine comme il irait au ciel
et la cave profonde qui glisse vers la peur
les cheveux noirs et bleus de ma jeune grand-mère 
et le linge bien blanc qui sèche dans le vent
la ronde du poisson les signes de la main
de mon grand-père là-bas sur le quai de la gare
et la balançoire folle qui fait le tour des heures
et tant de nuits bercées par le fracas des trains qu'on n'entend même plus
mais qui s'en vont au loin emportant notre vie.
 
C'est vrai que c'est permis ?
Est-ce que c'est bien possible 
De mordre dévorer
la tendre joue des jours
de douceur et d'amour.
De mâcher sans démordre
d'une sombre bouchée
les joies les bavardages
et les pleurs les disputes
qui se pendaient aux rires
comme l'ombre aux jardins
grandis dans le soleil 
 
Ragoût de bulldozer,
consommé de poussière.
Permis. C'est donc permis.
Permis de démolir.
De tout saisir en ruines dans les mâchoires du temps.
Expression
En approchant plus près, au fond de la boîte aux lettres éventrée crucifiée, j'ai aperçu un mot, rouge et couché dans l'ombre :
"Expression"
Expression ?
Expression. Je demande la parole. Expression, votre Honneur.
Qu'avez-vous donc à dire ? l'affaire est entendue. Mais nous vous écoutons.
Rien d'autre à exprimer, à dire et à écrire, à redire à récrire, que cette plainte, sans cesse enregistrée, et jamais prise en compte,
mon témoignage indéfectible
ma déposition inlassable
contre le temps, 
ce tueur dément,
contre le temps,
ce loup voyou,
contre le temps,
ce vieux filou.
Expression

Publié dans Enfance

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