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321 articles avec nantes

Soir jaune

Publié le par Carole

Soir jaune
Hier soir il y avait dans le ciel de chez nous une étrange lueur jaune.
Quelque chose de crépusculaire et d'épais, lumière et ombre enlacées dans le jaune d'un étrange baiser où le monde paraissait se suspendre.
Un bain d'automne où tout n'était que feuilles mortes et poussière d'horizon.
Cela a duré longtemps. Bien plus qu'un coucher de soleil. Une heure, deux heures peut-être.
 
Il paraît que c'était, au large de nos côtes, la trouble queue dragonne de cette terrible tempête Ophélia, en route maintenant vers le Nord de l'Europe, après s'être trempée dans le sable du Sahara, puis roulée dans le feu des incendies du Portugal.
 
Grains de malheur et pluies de cendres
Eclairant notre paix de leur long sourire jaune,
Pour que nous le sachions, dans ce lent crépuscule
que le malheur des uns pourrait bien être nôtre.
 
 
Les humains sont d'ici et de là,
mais le vent
 
le vent est de partout
et la Terre est la même toupie
sous les pas de tous ceux
qui tournent dans le vent.
 

 

Publié dans Nantes, Divers

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Concert

Publié le par Carole

 

 
Hier soir, nous étions au concert. Chez nous, à Carquefou, à l'auditorium des Renaudières.
Je connaissais déjà Anne Réjiba au violoncelle. J'ai découvert Chara Iacovidou au piano. J'ignorais que nous avions à Nantes des pianistes de ce niveau.
 
C'était si beau, si brûlant de passion, qu'il m'a semblé que l'âme de Brahms était vraiment revenue, là, près de nous, avec nous, sur la scène, dans la salle - dans l'élan tout vivant de la musique.
Et pourquoi pas ? Interprêter, c'est peut-être cela : non pas s'effacer devant celui qu'on joue, mais arracher de soi, de tout son art et de tout son être, la force qui doit l'incarner.
 
Alors, le vieux fantôme qui se penche sur l'épaule du musicien, qui lui bat la mesure, et qui guide sa main,
chacun de ceux qui l'écoutent sent battre en lui son coeur ardent
de vivant.
 
 

Publié dans Fables, Nantes

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Les ganivelles

Publié le par Carole

Les ganivelles
Ce matin, mon bus était dévié. 
Ça ne m'arrive jamais de passer devant la préfecture à huit heures du matin. 
En levant la tête, soudain, j'ai vu ces gens derrière ces barrières de police - il paraît qu'on devrait dire barrières Vauban, mais ici, à Nantes, on les appelle des ganivelles - un drôle de nom chantant comme bartavelle, migrant comme hirondelle, grinçant comme citadelle, puissant comme manivelle, étrange et démuni comme Cadet Rousselle.
J'ai d'abord cru à une manifestation.
Le bus a ralenti. Non... non... c'était autre chose.
 
C'étaient eux, ceux qui attendent, le matin, qu'on leur ouvre les grilles, pour avoir enfin des papiers, les papiers - ces papiers qui sont devenus la matière même, si fragile et pourtant si rigide, de nos vies classifiées, enregistrées et tamponnées.
 
Ils attendaient en ligne, debout derrière les ganivelles, depuis on ne sait quelle heure du petit matin, pour être sûrs d'entrer à temps, de prendre la queue avant qu'on en ferme l'accès, et de se présenter quand il fallait au guichet qu'il fallait.
Je ne les avais jamais vus, ça ne m'arrive jamais de passer par là à huit heures du matin, ça ne m'arrive jamais d'aller attendre là derrière des ganivelles. Ce n'est pas mon chemin.
 
Le bus a redémarré brutalement. Une moto est passée en trombe. Les gens sont pressés, le matin.
 
Je me suis juste dit que c'était cela, sans doute, aujourd'hui, bizarrement, être un privilégié : avoir le droit de foncer vers où on croit vouloir aller, pouvoir suivre en vitesse son petit chemin d'homme pressé. Pendant que d'autres, coincés debout derrière des ganivelles, n'ont que le droit d'attendre, pendant des heures, qu'on leur entrouvre des grilles.
 
Mais, bon, j'avais à faire, moi, ce matin. Un bus dévié, beaucoup de temps perdu. Je n'ai plus repensé à tout cela. J'étais bien trop pressée.
 

Publié dans Divers, Nantes

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Le Shtandart

Publié le par Carole

" Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !"

" Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !"

C'était hier. Nous voulions le voir avant son départ, le visiter peut-être...
Car c'était le Shtandart, venu à Nantes pour peu de jours - le Shtandart, la réplique du bateau de Pierre Le Grand - le tsar qui s'était fait charpentier.
Mais il était presque sept heures. Nous avons vu les derniers visiteurs remonter sur le quai.
Une mère près de nous, pour consoler ses enfants déçus qui s'obstinaient à ne regarder que lui, leur expliquait que les nuages, là-bas, au-dessus de l'estuaire, du côté de la mer, étaient splendides, qu'il fallait regarder les nuages, qu'ils étaient aussi beaux que le bateau.
Soudain nous avons entendu le moteur. Les matelots se sont affairés à détacher les amarres, à remonter les défenses. Et déjà le pilote, sur son petit canot, l'a poussé et tiré.
 
Il est parti vers les nuages, là-bas... le couchant l'a repeint de soleil un instant, puis l'horizon l'a retrempé de brume, et il a disparu.
Comme un bateau d'autrefois quittant le port, il est parti au loin, laissant à terre l'amer désir du large - et des nuages, là-bas.
Et nous, comme des enfants, qui courions sur le quai pour le suivre, dans les ombres du soir.
Le Shtandart

Publié dans Nantes

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L'ange de l'éphémère

Publié le par Carole

Place Sainte-Croix à Nantes - mosaïque clandestine anonyme, attribuée (par la rumeur publique) au street artist Invader...

Place Sainte-Croix à Nantes - mosaïque clandestine anonyme, attribuée (par la rumeur publique) au street artist Invader...

J'avais vu dans les journaux qu'on volait partout à Paris les carrés de céramique d'Invader... Alors, vite, je suis allée voir mon ange.
Mon ange de la place Sainte-Croix, celui qui déploie ses moignons d'ailes bleues sous les grandes ailes dorées des grands anges du beffroi, celui qui tend sa petite auréole jaune comme une sébile propitiatoire au-dessus des mendiants de l'église. Mon petit ange aux yeux de braise dans son aube de pixels carrelés, mon petit ange au corps blanc crénelé de vieux château hanté.
Ouf... il était toujours là, un peu usé, un peu passé, un peu cassé et ébréché, mais toujours là quand même. Il ne s'était pas envolé, il vieillissait tranquille, sous la cape effrangée de ses ailes rognées, mon petit Pac Man Angel d'ici...
 
Un FMR farceur avait laissé tout près sa signature, juste devant cette Ombre que le Temp(s) avait posée, comme sans y penser, sur la gouttière où gargouillait la pluie qui les effacerait bientôt tous, humains et spectres, pixels, angels, carreaux et petits papiers.
 
Et j'ai soudain compris ce qui m'avait toujours troublée, face à ces créations de céramique dont les murs de nos villes se recouvrent par les nuits sombres : ce désir fou de se tenir en équilibre entre le caractère éphémère de l'art des rues, et la solidité bien cimentée du carrelage. Entre un fantôme et son éternité. Entre l'acceptation du transitoire et de la disparition, et l'espoir de laisser ce qu'on appelle une oeuvre.
 
Dans les journaux qui m'avaient appris qu'on dérobait les fantômes d'Invader, j'avais lu aussi qu'il s'ingéniait désormais à n'utiliser que des carreaux friables, pour qu'on ne puisse plus les arracher des murs sans les briser définitivement.
 
Finalement, ces idiots de voleurs nous auront au moins enseigné cela : que nul artiste, qu'il soit de rue ou de salons, ne pourra jamais rien laisser d'autre, en fait d'oeuvre, que les grains de poussière éphémères qu'un instant de lumière peut dérober parfois à l'ombre longue du temps.
Et que c'est la loi de ce monde, de transformer toutes nos éternités en petits fantômes aux ailes ébréchées.
 
 
 
 

Publié dans Fables, Nantes

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Dans l'herbe

Publié le par Carole

Rue de la Fontaine Launay - Rezé - fresque de Lydie Piffeteau

Rue de la Fontaine Launay - Rezé - fresque de Lydie Piffeteau

Ce qui me frappe souvent dans le trompe-l'oeil, ce n'est pas sa capacité à nous tromper, bien qu'elle soit quelquefois admirable et troublante, mais tout au contraire sa capacité à révéler le vrai, à diriger notre regard vers une réalité banale et sans éclat qui nous aurait certainement échappé, en lui faisant faire un détour par l'image de cette même réalité.
 
Il est midi et on rentre chez soi. On passe par le petit raccourci de la ruelle, on admire au passage, sur le mur au trompe-l'oeil, le beau linge blanc attendant, dans son seau de métal, avec ses plis d'ombres fraîches qui sentent encore la rivière, qu'on l'étende au soleil.
Et on admire, évidemment... Que tout cela est bien fait, on pourrait s'y tromper... Mais... ce petit souffle de vent n'a-t-il pas fait vibrer l'une des tiges ? et cette étincelle soudain allumée par le soleil... qu'est-ce donc ?... cette petite renoncule, et cette herbe folâtre, font-ils vraiment aussi partie du tableau ?
On se penche, et soudain on les voit, réellement posées sur la fausse prairie, frémissantes et vivantes, la renoncule d'or, et l'herbe au vent empanachée de graines. On les voit, comme on ne les avait jamais vues, ces plantes folles du trottoir, ces merveilleuses méprisées compissées par les chiens.
Et on comprend, soudain, que c'est cela, la divine tromperie et la vraie magie de ce qu'on appelle l'art : nous tendre comme un miroir l'image où le réel se réfléchit, pour qu'enfin il nous soit possible de le voir.

 

Publié dans Fables, Nantes

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Le champignon d'Hectot

Publié le par Carole

Jardin des Plantes de Nantes - Le magnolier d'Hectot

Jardin des Plantes de Nantes - Le magnolier d'Hectot

Je l'ai déjà photographié, celui-là.
Au début, j'ai cru qu'il s'agissait d'une fantaisie nouvelle de Claude Ponti.
Qu'on avait dessiné un visage à notre arbre, pour amuser le passant, et bien lui rappeler que les arbres et les hommes forment un même peuple...
Puis j'ai compris que non. Que c'était un vrai champignon. Un lignicole, un lignivore, un polyphore, un ganoderme, un saprophyte, une fistuline ou un... je ne sais pas...
 
...mais je suis sûre qu'il grossit. Saison après saison. Inéluctablement. Qu'il noircit. Qu'il s'enkyste et qu'il s'alourdit. Qu'il l'entraîne, notre biséculaire magnolier d'Hectot, de son poids de tortue, de son grand bec d'oiseau des îles, de ses lèvres serrées de coquillage.
Qu'il l'entraîne, mais vers quoi ?
Vers cette boue d'en-bas où tous les géants de ce monde finissent par s'étendre, vaincus?
Vers le ciel où le vieil arbre lance encore, lui le grandiflora, ses fleurs de nénuphar aussi légères et blanches que des nuages d'été ?
Ou vers la mer, là-bas, d'où jadis il nous vint, dans le grincement du vent et l'enchantement des îles, et l'angoisse des naufrages ?
 
Je n'en sais rien, 
mais l'arbre, peu à peu, je le vois bien, docile et las, il se laisse tirer par ce poids sur sa peau, par ce chancre grossi comme un coeur sur son corps tout palpitant d'insectes.
 
 
On dit que les grands champignons des troncs poussent sur les blessures des arbres, comme des cicatrices qui s'abreuvent de sève.
On dit aussi que tous ne sont pas mortels.
Celui-là n'est peut-être après tout qu'un parasite inoffensif, venu en profiteur pour taper le carton avec son vieux copain d'Hectot et boire à sa santé son riche alcool de sève...
 
Seulement j'ai toujours l'impression qu'il ressemble à la bouche du temps.
Chaque saison plus sèche, plus dure et plus vorace. Mâchant la vie pour en faire de la mort, mâchant la mort pour en faire de la vie. Mâchant le bois pour lui donner sa forme. Mâchant le monde pour lui donner pâture.
Et qu'il a poussé là pour nous en avertir : l'arbre si vieux que nous avions fini par le croire immortel, las de porter son bel habit d'éternité, quand les lèvres du temps l'auront bien remâché, 
comme un géant vaincu, comme une feuille éteinte échouée sur le sable, comme un bateau perdu sur ses vagues fantômes,
comme tous les arbres en ce monde,
comme chacun de nous,
un jour,
bientôt peut-être
se couchera
laissant ses fleurs, au loin,
dans un dernier baiser,
s'en aller vers le ciel,
s'en aller ver la mer,
s'en aller vers la terre,
s'en aller.
 
 

Publié dans Nantes

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Le triomphe du charcutier

Publié le par Carole

Le triomphe du charcutier
C'était comme un arc au triomphe tranquille, accoudé en vieil artisan sur un coin de vitrine, au milieu du pâté effondré des maisons démolies.
Deux piliers de passé en tablier bien rouge et en bleu de faïence. Une transparence de vitrine éclatée où flottaient encore vaguement des sourires de comptoir, des salutations de quartier derrière la caisse enregistreuse, et des frémissements de balance pesant à sous de pauvres gens chaque gramme de viande.
 
On ne démolit plus, à Nantes, ces façades de petits commerces que les Italiens de chez Jean Cortina sertirent de céramiques bon marché, colorées et inventives comme des bijoux Art Déco. Et ce bel arc, avec ses camaïeux de rouge, ses feuilles d'acanthe géométriques et ses lettres lamées d'argent, triomphe du travail bien fait et de la patience du carreleur, valait vraiment la peine qu'on s'était donnée pour le sauver, à coups de classements et de directives patrimoine.
 
J'ai essayé d'imaginer de quoi elle aurait l'air plus tard, une fois construite, la façade du grand ensemble en chantier, avec sa porte charcutière au triomphe d'arc modeste, hissant les couleurs du passé sur le béton grisâtre du présent.
Ce serait une étrange chimère, à coup sûr. Mais pas plus que nos rues piétonnes et muséifiées, pas plus que nos châteaux-forts restaurés tout confort, pas plus que...
Car c'est ainsi, aujourd'hui. De même que les villes du moyen âge, terrifiées par les raids à venir, bâtissaient leurs remparts avec la pierre des monuments romains, nous autres les Modernes, pleins du remords d'avoir détruit des mondes pour les rebâtir en poussière de béton, nous tentons de sertir nos existences grises dans les pans de beauté et de vies effondrées que nous sauvons des ruines. Espérant sans y croire, en nos coeurs mécréants de démolisseurs, que ces arches trop fragiles nous sauveront nous-mêmes de notre écroulement programmé.
 

Publié dans Nantes

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L'amour bleu

Publié le par Carole

A la sortie du cinéma, sur le mur qui sentait l'urine, quelqu'un avait écrit :
 

En ronde bleue, les lettres s'élançaient à l'assaut du ciment. Trempé dans l'encre de là-haut, l'amour s'écrivait sur les ombres et courait bleu de ciel, comme un lierre en été sur son pan de mur gris.

Un peu plus loin, il y avait encore ce message, encore ces grandes lettres nouées et enlacées à déliés et à pleins, comme on s'embrasserait, emportées vers leur ciel :
 

Dans toute la rue, sur les compteurs à gaz, sur les bornes ennuyées et les murs délaissés, sur tout le laid qui écrasait la joie, cela grimpait, battait et bleuissait, comme le sang vivant remontant vers le coeur :
 
 bleu 
l'amour bleu
l'amour bleu l'amour bleu
amour
 
Je me demande toujours qui nous écrit ces messages.
Qui donc nous aime assez, nous, les indifférents, les passants de la ville,
pour nous l'écrire obstinément
en ronde en bleu
en gras
en grave
en hâte
en douce
en bleu
en rond
en pleins
et en déliés
encore encore encore encore.
 

Publié dans Fables, Nantes

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La famille Carex - réédition revue d'un texte paru le 5-05-2012

Publié le par Carole

La famille Carex - réédition revue d'un texte paru le 5-05-2012
...au Jardin des Plantes
où l'on avance comme en poésie,
sur les chemins tournants de l'analogie,
qui entraînent nos pas rêveurs.
 
 
   Au Jardin des Plantes vit et prospère une famille que je connais bien, pour l'avoir rencontrée souvent, en promenade dans mon propre jardin, et dans tant d'autres lieux qu'elle fréquente à ses moments perdus... Une famille que vous connaissez sans doute un peu vous aussi : je veux parler de la famille Carex.
   Ils y sont tous, ou presque, je crois, au Jardin des Plantes, ces Carex. Ils vivent là tranquilles, dans leurs petits logements de ciment, derrière des panonceaux proprets - rangés comme au cimetière, et pourtant si vivants, si coriaces.
 
  Une grande famille, figurez-vous... Issue de la branche des Cyperacées, par les Monocotylédones, rien de moins. Une grande et vaste famille qui compte parmi ses membres des personnalités aussi marquantes et diverses que le jeune et chlorotique Carex pâlissant, le malheureux Carex penché, le vieux Carex courbé et l'inquiétant Carex vésiculeux - sans oublier le Carex lisse, le sévère Carex noir et le noble Carex élevé.
    Certes - mais n'en va-t-il pas ainsi dans toutes les familles ? - on déplore parmi eux de criantes inégalités : ainsi le Carex appauvri cousine amèrement avec le Carex luisant, tellement plus fortuné ; quant au pauvre Carex écarté, qu'on n'invite jamais, son sort n'est pas beaucoup plus enviable, vous l'avouerez, que celui du misérable Carex puce, contraint de brocanter tristement sa pénible existence.
    Hélas, le Carex paradoxal vous le confirmera, rien n'est simple, rien n'est un en ce monde...
 
   On compte parmi ces Carex, je crois, tous les caractères qu'identifia jadis Théophraste, le vieux naturaliste : les hypocondriaques, comme le Carex à pilules ; les inconsolables, les mélancoliques, tel le Carex en deuil ; les glauques et les rampants, grouillant à l'ombre du Carex bas ; les angoissés, les terrifiés qu'un rien accable, groupés serrés sous la bannière tremblante du Carex panic ; et puis tous les hésitants, les velléitaires, les tourmentés, émules du Carex divisé... J'en connais d'irascibles, aussi, de ces Carex : le Carex hérissé, par exemple, qu'un rien fait se dresser sur ses ergots. Il y en a qui vous tiennent la dragée haute, comme ce Carex pointu ou ce terrible Carex terminé en bec - des gens très âpres, ceux-là, très coupants en paroles, qui tiennent du reste de leurs ancêtres, puisque les Carex sont issus lointainement d'une gens Caro, ainsi surnommée à Rome, dit-on, pour son côté tranchant. Et puis, c'est inévitable, certains ont les dents longues : tel ce Carex des renards. D'autres fanfaronnent un peu, mais ces prétentieux-là sont vite remis à leur place : voyez ce Carex presque en queue de renard, hirsute et défraîchi...
 
    Une grande famille, cette famille Carex, une très grande famille, et si humaine, au fond.
 

Publié dans Fables, Nantes

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