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15 articles avec japonisme

Gyotaku

Publié le par Carole

魚拓 - gyotaku - empreinte de poisson - foire-exposition de Nantes, avril 2017

魚拓 - gyotaku - empreinte de poisson - foire-exposition de Nantes, avril 2017

Le Gyotaku, c'est si étrange, si compliqué.
Ce n'est pas un dessin, c'est une empreinte. C'est, précisément, le "développement" du poisson : Gyo - taku.
魚拓
Il paraît que ce sont les pêcheurs qui ont inventé cela. Pour garder la mémoire de leurs plus belles prises. On voit que, là où nous autres Occidentaux ne penserions qu'à empailler, les Japonais, dont les songes sont faits de papier et de soie, pensent d'abord à imprimer.
 
La technique du Gyotaku est délicate et très rare.
On nettoie, tout d'abord, au vinaigre ou au sel, le poisson fraîchement pêché, puis on le sèche et on le prépare, pour que toute sa peau se tende comme un buvard. Ensuite on le trempe dans l'encre. Puis on le fait lentement rouler, écaille après écaille, nageoire après nageoire, jusqu'aux ouïes et aux barbes, sur le papier ou sur la soie. Et l'ombre de la vie descend avec l'encre noire sur le fond clair du support.
Il ne reste plus qu'à ajouter au pinceau le rond de l'oeil. Car l'oeil, qui ne sait pas reproduire la vie, mais seulement la réfléchir, ne retient pas l'encre et ne peut s'imprimer.
 
Le Gyotaku, c'est donc le comble du réalisme, puisque c'est le corps même de l'objet, dans tout ce qu'il a de concret, qui fabrique, ou plutôt développe l'image. Et c'est en même temps la plus extrême stylisation du réel, une très pure abstraction, puisque l'image obtenue n'est qu'une silhouette, ou plutôt une succcession de contours tracés dans l'encre.
C'est la plus authentique des images - et la plus fausse à la fois, puisqu'il y manque l'oeil.
La plus vivante des reproductions - et la plus morte aussi, puisque seul un cadavre peut être ainsi traité.
La première des photographies - et la plus incomplète, puisque de ce développement par essence incomplet ne subsiste jamais que le négatif.
 
Le Gyotaku, humble effort des pêcheurs pour retenir dans un dernier filet d'encre le poisson fugitif qu'ils ont arraché à l'eau mouvante, nous pose, en somme, dans tous ses termes, la question insoluble de l'art - de tout art, fût-il celui des plus grands maîtres : comment pouvons-nous retenir, sans la changer aussitôt en trace imparfaite et périssable, l'image de ce monde où tout n'est que trace et reflet qui passe ?

Publié dans Japonisme

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Yozakura

Publié le par Carole

Yozakura
Au Japon, le cerisier en fleur, sakura, est une sorte de passion nationale. Le symbole de la vie, dans sa splendeur fragile et fugace, se dispersant comme la pluie dans l'envol des pétales.
On donne congé à tous lorsque les cerisiers fleurissent, pour que tous puissent aller en famille faire "hanami", ce qui signifie "voir les fleurs". Car c'est un spectacle nécessaire à l'accord sacré de l'homme et du monde, qu'on ne saurait manquer qu'au péril de son âme.
Mais le plus beau des hanamis, la quintessence de toutes les harmonies de tous les sakuras, c'est le spectacle incomparable du cerisier de la nuit, yozakura, celui qui éclaire tout l'obscur du bouquet tournoyant de ses fleurs blanches ou roses.
 
Alors, hier soir, je suis sortie dans mon jardin dans la nuit noire, voir comment mes petits cerisiers s'acquittaient de leur tâche, eux, pauvres arbres aux bras maigres et mangés de lichens, humbles créatures aux fleurs pâles et rares, que personne ne songerait à venir visiter en procession.
J'étais, je vous l'avoue, partagée entre doute et espoir. 
 
Cependant au jardin les arbres se tenaient droits et majestueux. Ils avaient accroché sur leurs branches comme de longs rouleaux le tissu trempé d'encre d'une nuit de soie pure. Et leurs fleurs dessinaient en silence, minuscules et modestes, sur cette sombre page, un poème très blanc qui éclairait le ciel et s'ouvrait sur le monde comme une haute estampe.
 
Mes cerisiers étiques étaient bel et bien devant moi devenus yozakuras, les merveilleux sakuras de la nuit dont chaque pétale niche comme une étoile sur les branches du ciel.
 
夜桜
Et je me suis souvenue que c'est notre regard qui fait fleurir le monde, et nous accorde à lui d'un seul trait de pinceau. 
 

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L'aile du printemps

Publié le par Carole

Pour ce printemps errant qui pose à la fenêtre
comme une aile de papillon
ses yeux de soie et d'encre
où tremble la lumière
sur le pinceau des ombres,
 
               un haiku de Bashoo, que je viens de m'essayer à traduire :
 
 
shirageshi ni hane mogu tefu no katamikana
 
piquée sur le coquelicot blanc
l'aile du papillon
signe du souvenir

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Les ombres de Fukushima - réédition-

Publié le par Carole

    Comme je l'ai fait chaque année, je réédite pour ce 11 mars,  cinquième anniversaire de la catastrophe de Fukushima, le poème que j'avais écrit en 2011 à cette occasion.
 
      au-bord-de-la-mer-version-1_modifie-1--recadre.jpg
11 mars 2016 : cinquième anniversaire 
 
 
A Fukushima, où la mer a emporté tant de corps jamais retrouvés, sans urne, sans sépulture,
à Fukushima, où la mort monte comme une marée lente dans le corps des enfants irradiés,
à Fukushima, les ombres des disparus se posent comme des oiseaux tristes et doux, comme des oiseaux sombres, sur les ombres des vivants,
et ces ombres si courtes, si fragiles, face à la mer immense, face à la mort sans limites,
ces ombres minces et légères qui se pressent aux pieds des humbles silhouettes de là-bas,
s'allongent jusqu'à nous, s'allongent jusqu'ici.
 
Aujourd'hui, tandis que dans mon petit jardin
d'ici
se forment, aux branches encore glacées du cerisier, les premiers pétales blancs du printemps,
Dans chaque battement de mon coeur j'entends trembler la terre,
Dans chaque pulsation de mon pouls j'entends s'enfler la vague
de là-bas.

 

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Aki

Publié le par Carole

Parc oriental de Maulévrier - octobre 2015

Parc oriental de Maulévrier - octobre 2015

 
 
     Aki, c'est l'automne du Japon, la saison des arbres en feu, où la grande flamme de la vie allume à chaque branche la petite lanterne de bourgeons qui attendra tout l'hiver, obstinée comme un coeur sous la glace, que s'en revienne Haru, le vieux printemps aux mains d'enfant qui la délivrera.
    Existe-t-il un autre pays au monde où l'on annonce à la radio et à la télévision la venue de Kôyô, 紅葉, "Feuilles Rouges", ce voyageur aux yeux de fruits trop mûrs et au kimono craquant d'étincelles, qu'il ne faut pas manquer d'aller aussitôt visiter  sous chaque érable oscillant au vent ?
   Existe-t-il un autre pays au monde où les foules citadines s'en vont un jour d'automne, lentes et méditantes, dans les parcs et les bois, pour demander aux arbres ce que vivre veut dire ?
    Existe-t-il un autre pays au monde, où les humains viennent comme au théâtre regarder les érables danser comme des dieux, secouant leurs habits flamboyants sur leurs grands corps d'écailles, avant de passer les portes du temps, sur le reflet des ponts et les eaux tournoyantes, comme des carpes rouges ?
 

Publié dans Japonisme

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Miss Hokusai

Publié le par Carole

Il y a toujours, derrière les grands artistes qui accèdent à la gloire, des femmes obscures et des enfants délaissés, vies dévouées, effacées ou rebelles - mais toujours sacrifiées, et toujours oubliées.
C'est ce que nous rappelle Miss Hokusai, ce dessin animé qui retrace les tourments et les doutes de "O-Ei", la fille méconnue d'Hokusai, qui fut aussi son élève, sa collaboratrice, sa protectrice, et, d'une certaine façon, sa rivale.
A propos d'une autre de ses filles, O-Nao, enfant mal aimée, aveugle et morte toute jeune, dont le film évoque aussi le sort pitoyable, Keichi Hara fait dire au vieux fou de peinture qu'il lui a "pris la vue et la vie".
 
Prendre à ceux qui l'entouraient "la vue et la vie", comme un criminel, pour en fortifier son pinceau,
- ou bien assassiner en lui l'oeuvre vivante et lumineuse qui jaillissait comme un dragon.
Que vouliez-vous qu'il fît, le vieux fou de peinture ? 
Pas vraiment eu le choix, voilà tout.

Publié dans Japonisme

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Poussière tutélaire

Publié le par Carole

Il y a au Japon, comme partout, de merveilleux noms de lieux, radieusement posés parmi leurs paysages montagnards ou maritimes, que l'histoire, comme partout, s'est chargée de repeindre avec les cendres et les pleurs de sa palette d'artiste mauvais.
Ainsi, Nagasaki, , c'est la "longue pointe", tandis qu'Hiroshima est l'"île large", 広島.
Longues et larges, nagai hiroi, îles et pointes, shima saki, leurs cendres et leurs ruines, leur sable mêlé d'os, et leurs cris et leurs pleurs
sont le noir promontoire surplombant cette époque funéraire et moderne
 
où Civilisation, effarée, a brusquement compris qu'elle n'était pas seulement la fille de Barbarie, mais qu'elle était aussi sa mère - et qu'elles se poursuivraient sans trêve comme l'oeuf et la poule, piétinant tout espoir, jusqu'à ce qu'Avenir, cet enfant inconnu, nous trace enfin loin d'elles une autre voie humaine.
 
Larges et longues, Hiroshima, Nagasaki,
toujours plus près, toujours plus vastes, dans vos ruines fumantes
longues et larges, Hiroshima, Nagasaki,
îles-nuages errant sans horizon, 
vous recouvrez le monde entier, le monde d'aujourd'hui,
de votre voile
funéraire
- notre ultime poussière
tutélaire.

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Hanami 2015

Publié le par Carole

Hanami 2015
花見 Hanami :
fleur/regarder (traduction littérale)
fête des cerisiers en fleurs
 
 
soleil du soir et fleurs tombées
sur son ombre penché
 le canard disparaît
 
    J'ai écrit ce "haiku" sous un cerisier du Japon que le soir déflorait.
    Je le sais, pourtant, qu'on ne peut pas écrire de haikus en français.
    Il y faut cette langue de très peu de syllabes et de tant d'homonymes où les échos résonnent et où les mots se jouent.
    Cette langue d'idéogrammes où les sens se dessinent en "clés" entremêlées comme vagues sur l'eau.
    Cette langue synthétique où tout s'emboîte et s'empile, où l'on pourrait ranger des mondes en presque rien de mots.
    Cette langue si sage où il suffit de dire "hanami" pour évoquer, d'un souffle unique, tout à la fois les fleurs fragiles et le regard humain plus fragile que les fleurs. Avant de s'en réjouir en buvant du saké.
 
un cerisier pêcheur
et son filet de fleurs
il passe comme une ombre le canard de l'étang

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Vos avenirs

Publié le par Carole

leur-avenir-2.jpg
 Takaki Takino - "Vos avenirs" (きみたちの未来- 15 novembre 2014 - Nantes, Maison de l'Erdre.
 
 
La photo s'intitulait "Vos avenirs". Justement ils passaient, main dans la main, jeunes et pensifs. C'était dans la Maison de l'Erdre, où l'on expose en ce moment les photographies de Takaki Takino, artiste exceptionnel. 
Ce qui surprend toujours, dans les oeuvres des grands photographes, c'est leur incroyable capacité à s'accorder avec ceux qui les rencontrent. A se placer tranquillement au plus près de chacun.
On passe, on regarde... non, on est regardé par ce regard que l'artiste a posé dans son oeuvre.
On ne s'en rend pas toujours compte, mais déjà, on est happé, on est ailleurs, dans l'image – exactement là où l'on devait être. 
 
 takaki-Kitano.jpg
 

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La voie

Publié le par Carole

Hokusai-003.jpg
 
J'ai sous les yeux le catalogue de l'exposition "Hokusaï" qu'on peut voir en ce moment au Grand Palais.
Et ce qui me bouleverse, ce n'est pas seulement de constater l'incroyable richesse et la perfection surhumaine de cette oeuvre, c'est surtout de pouvoir, image après image et page après page, grâce à l'organisation chronologique qui a été si justement choisie, suivre tout doucement la "voie" empruntée par le maître.
Elle nous est presque étrangère, à nous impatients Occidentaux, cette notion de "voie", pourtant c'est l'une des clés qui pourraient nous ouvrir, si nous savions la tourner et la retourner, les portes innombrables, transparentes et opaques, solides et coulissantes, de l'ancienne pensée japonaise. Tout ce qui demande savoir ou savoir-faire s'apprend selon le "dô", la "voie", et il y a une "voie" pour les peintres et les calligraphes aussi bien que pour les guerriers et les femmes de la bonne société apprenant à nouer l'obi des kimonos ou à préparer le thé.
Comme tout chemin, la "voie" a d'abord été tracée par les pas de milliers de prédécesseurs. Et, comme tout chemin, elle va d'étape en étape. Ainsi, le peintre s'engageant dans la voie apprend lentement son métier, suivant son maître. Lorsqu'enfin il franchit la première étape, le premier "dan" qui lui permet de s'approcher du maître, il lui est loisible de changer de nom, car la voie est un chemin toujours double : comme un arbre mobile dont les racines accompagnent le feuillage, elle chemine à la fois dans les réalisations visibles de celui qui la suit et dans les profondeurs invisibles de son être.
Puis, parvenu un peu plus loin sur la "voie", le peintre atteint la seconde étape, celle qui fait de lui un maître à son tour. Il change encore de nom, et il reprend le chemin qui ne peut s'arrêter. Il lui faut atteindre l'étape suivante, et la suivante encore, pour avancer, d'étape en étape, juqu'au dernier "dan". Là seulement commence l'autre chemin, celui qui mène à l'inconnu. Et seul peut l'atteindre le maître qui a vécu assez vieux pour s'être plusieurs fois dépouillé de son nom, comme un mince serpent changeant de peau jusqu'à se faire dragon. C'est pourquoi Hokusaï, estimant qu'il n'avait commencé à comprendre son art qu'à l'âge de soixante-treize ans, a exprimé le souhait en apparence insensé de vivre au moins cent-dix ans afin que "point ou ligne, tout soit vivant" dans ce qu'il tracerait. Et c'est en effet dans ses années d'extrême vieillesse qu'on voit son art se libérer, tenter toutes les expériences, tous les renouvellements, toutes les folies de la vie bouillonnante.
Ainsi, alors qu'en Occident, à la même époque, de jeunes artistes se chargeaient comme des géants de frayer seuls et d'un coup des avenues nouvelles, au Japon le vieux maître avançait sur son étroite voie, à petits pas de nain, attendant le grand âge pour s'élancer en titan là où s'effacent toutes les routes.
 
Dans la dernière oeuvre qu'on connaisse de lui, réalisée alors qu'il avait probablement quatre-vingt-neuf ans et se faisait appeler Gakyō Rôjin Manji, "le vieux fou de peinture", un dragon s'envole dans le ciel sur le dernier tronçon insaisissable du chemin, ce nuage noir sinuant qui conduira peut-être au néant, peut-être à l'infini. Peu importe. L'essentiel est que son corps vertigineux se confonde exactement avec le tracé de l'encre. Ou inversement. A moins que ce ne soit encore le contraire.
 
Hokusai-006-copie-1.jpg

 

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