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Le gilet

Publié le par Carole

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Ce gilet... il est resté plusieurs jours, pendu comme un être humain, à la palissade de la boulangerie, essuyant pluie et grêle, et toutes les colères de ce triste mois de juin.
Je crois qu'il appartenait à une vieille femme de mon quartier qu'on voit depuis plusieurs mois errer, aller d'une boutique à l'autre, portant un lourd cabas, et longuement attendre, immobile sur le trottoir, des inconnus qui ne viennent jamais.
Sans doute, un jour qu'elle s'était rendue à la boulangerie, était-elle restée un bon moment ainsi, à scruter la route. Le soleil d'un été disparu lui avait un instant souri, et elle avait eu chaud. Elle avait retiré son gilet, l'avait accroché là comme à un arbre du jardin d'autrefois, puis l'avait oublié. Elle était repartie bras nus, frêle comme un enfant dans sa robe d'été. Ensuite elle avait eu de nouveau si froid... frissonnante elle avait cherché son vêtement, et elle avait marché encore dans le vent glacé de l'oubli, elle était repassée bien des fois près de la palissade sans le reconnaître. Elle avait poursuivi son errance, ses longues stations sur le trottoir, ses étranges achats de gâteaux chez le boulanger, son attente anxieuse de l'inconnu qui manquait chaque jour son rendez-vous.
Pendant presque une semaine je suis passée devant le gilet abandonné, pensant à cette femme, à sa détresse immense et incommunicable. A l'indicible angoisse qui envahit ceux qui perdent peu à peu la mémoire, et qui errent en eux-mêmes, prisonniers d'un dédale où chaque chemin commencé ouvre un couloir qui se referme. A ceux-là qui s'en vont si fragiles, âmes humaines toutes nues, sans gilet sans bagage, sur les routes effacées du temps.

 

Publié dans Fables

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A nos vies perdues

Publié le par Carole

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Vie perdue, la vie du jeune musicien "rrom" qui, s'il n'était pas né Rrom, serait peut-être ingénieur à Sydney, ou percussionniste à Boston ?
Vie perdue, la vie de ces passants qui s'en vont à grands pas vers ce qu'ils croient être leur travail, leurs courses, leurs rendez-vous, et qui n'est que la toile grisâtre où l'araignée du temps a capturé leurs jours ?
Vie perdue, la vie des mendiants ivres qui barbouillent la nuit sur les murs de la ville des mots bleus de mélancolie ?
Vies perdues toutes les vies peut-être, qui passent et qui s'égarent au grand trottoir des heures.
 
Mais si rien n'a de prix que ce qui doit se perdre,
et si ne se retrouve que celui qui s'égare,
 
à nos vies perdues,
à toutes nos vies 
précieuses précaires,
et perdues,
je veux dédier moi aussi,
cette image
un peu floue
d'un instant
disparu,
ce cliché
retrouvé
d'un moment 
égaré et perdu,
précieux et précaire,
de nos vies
éperdues.

 

Publié dans Fables

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La jeune fille à la rose

Publié le par Carole

    J'étais bien trop en avance, une fois de plus. Je m'étais assis sur un banc, au soleil, dans le jardin désert du vieil hôpital... [lire la suite...] 

Publié dans Récits et nouvelles

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Une lampe entre les dents

Publié le par Carole

Une lampe entre les dents
Christos Chryssopoulos, Une Lampe entre les dents, Chronique athénienne, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, éditions Actes Sud
 
 
    Le livre de Christos Chryssopoulos est ce qu'on pourrait appeler un récit d'ethnologie spleenétique. L'auteur s'y peint en flâneur baudelairien, égaré en 2011 dans l'Athènes de la Crise, promenant dans les rues son appareil-photo comme Diogène promenait sa lampe - pour en explorer les ombres, pour en débusquer les misères.
    Dans la ville où il déambule ne semblent subsister que des boutiques abandonnées, des clochards et des chiens sans maîtres, errant parmi les ruines d'une splendeur lointaine. Comme si une guerre, un siège, ou peut-être même - qui sait ? - la grande peste d'Oedipe roi, étaient peu à peu venus à bout de toute énergie, de tout désir de vivre. 
    Plus le narrateur marche, plus les rues semblent se déliter et se souiller, plus le silence s'impose, remplaçant le bruit des moteurs qui s'éteignent, tandis que les silhouettes humaines se transforment en ombres et en spectres, et qu'il devient bientôt certain que "chacun de nous peut être remplacé par n'importe qui ". La seule lumière possible est, à la dernière page, celle de ce chiffonnier surgissant d'une benne à ordures, "une lampe entre les dents", faisant se rejoindre ainsi "les immondices et les étoiles" - Comme s'il n'y avait plus, pour affronter la nuit, que la grimace de Diogène, ce chien de la philosophie qui ne croit qu'au néant.
 
    C'était en 2011. Qu'en est-il aujourd'hui que deux ans ont passé, que la Crise a resserré encore son siège sur ces remparts de la Grèce exsangue où ne veille plus que l'ombre morne de la triste Cassandre ?
 
    En refermant le livre, je me suis demandé s'il s'agissait vraiment de la simple et réaliste chronique d'un désastre contemporain - la description clinique d'une ville saignée sur l'autel de l'"Austérité", cette obscure religion à laquelle les dieux manquent -, ou s'il ne s'agissait pas plutôt d'un récit fantastique et mythologique, entraînant le lecteur dans les rues sombres d'un labyrinthe gardé par un Minotaure agonisant, qui ne serait plus simplement Athènes, mais l'énigme même de notre monde s'effondrant sur lui-même.
    Et j'ai été saisie d'un grand trouble lorsque mes yeux ont rencontré les pieds de cet homme assis tout près de moi dans le tramway. Des pieds minces et fragiles, couverts de plaies, enfoncés sans chaussettes dans des chaussures trop lourdes. Des pieds tout à fait français, des pieds de SDF nantais en 2013, usés au marathon de la misère, extraordinairement semblables à ces pieds enchiffonnés du miséreux grec photographié à Athènes en 2011, qui semblent, sur la page de couverture de l'étrange chronique de Christos Chryssopoulos, servir de piédestal à la statue aveugle d'on ne sait quelle déesse aux yeux bandés de suie.
 
 
pieds mendiant

 

 

Publié dans Lire et écrire

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Une voleuse

Publié le par Carole

Publié dans Récits et nouvelles

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Le bagad de la place Taksim

Publié le par Carole

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capture d'écran (http://www.youtube.com/watch?v=sXDLSB0LXfs)
 
 
    Tout à l'heure, en regardant une image de la place Taksim d'Istanbul désormais "nettoyée", triste et cernée de policiers, j'ai repensé à ce bagad... le bagad de la place Taksim...
    C'était, la semaine dernière dans le journal local, une de ces nouvelles auxquelles on n'accorde pas d'importance, ou dont on s'amuse un instant : le bagad Penhars, venu de Quimper, a défilé place Taksim, parmi les jeunes manifestants qui se sont mis à danser le "zeybek"et à battre des mains, au son des cornemuses et des bombardes bretonnes.
 
    L'orchestre avait été invité à un festival au début du mois de juin, et, bien sûr, en raison des événements, les représentations avaient été annulées. Mais les musiciens du bagad n'avaient pas renoncé, ils avaient décidé de jouer malgré tout, ils avaient défilé dans les rues de la ville, puis ils étaient venus place Taksim. Et là, cette vieille musique des villages bretons et cette ardente jeunesse turque, accordées par l'audace et cet esprit de fête qui fondera toujours le bonheur des peuples, ont avancé ensemble, pour un moment irréel et parfait. Des binious au "zeybeck", de l'obstination des Bretons à l'indignation des Turcs, de la fête à la révolte, des vieux villages d'ici à la jeune liberté de là-bas, il n'y avait qu'un pas de danse : c'était d'une beauté, d'une évidence saisissantes.
    Comme si la musique, quelle qu'elle soit, avait le pouvoir de conduire simultanément à l'espoir et à la mémoire, d'accompagner chaque homme sur son chemin, et de mener l'humanité vers ce pays natal, où tous chemins convergent.
   Plus tard, j'ai vu qu'un pianiste allemand avait installé place Taksim son piano à queue, et avait joué douze heures d'affilée, "dans un souci d'apaisement", selon ses déclarations à la presse.
   Je me suis souvenue de Rostropovitch interprétant Bach devant le mur de Berlin s'écroulant.
   Je me suis souvenue du violoncelliste de Sarajevo, qui joua durant tout le siège, en mémoire de tous les morts et pour l'espérance de tous les vivants.
   Et je me suis dit que notre joyeux bagad quimpérois, avec ses binious, ses bombardes et ses tambours, n'avait pas fait moins qu'eux tous.

 

Publié dans Fables

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Un sauvetage

Publié le par Carole

    Le vent soufflait fort ce soir-là. Et l'eau, en bas, était haute et sombre. Les pluies avaient été si abondantes en ce triste printemps... Je traversais la Loire comme chaque soir sur le pont Gabriel  [...]
cliquer sur le lien pour lire la suite http://cheminderonde.wordpress.com/2013/06/10/sauvetage/ 

 

Publié dans Récits et nouvelles

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Juste à côté

Publié le par Carole

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Esther Gaubert, Juste à côté, éditions Fayard
 
 
    La littérature n'aime guère les pauvres tels qu'ils sont. Elle adore les pauvres méritants, les pauvres tragiques, les pauvres pittoresques, les pauvres révoltés, les pauvres pathétiques. Exemplaires ou lointains. Mais de ces exclus ordinaires qui sont nos voisins, elle parle le moins possible.
    Aussi le livre d'Esther Gaubert est-il une belle surprise. Car les pauvres y vivent, y parlent, y aiment, y meurent, "juste à côté". Il est vrai qu'il n'appartient peut-être pas tout à fait à ce qu'on appelle "littérature"... Car s'agit-il d'un "roman", comme l'indique la page de garde ? d'un "récit", comme l'indique la première de couverture ? ou est-ce simplement une "histoire vraie", comme le dit le bandeau touge apposé par les éditions Fayard ? Un peu de tout cela, sans doute - un livre "juste à côté", lui aussi...
    Près de la maison d'Anna, la narratrice, isolée dans un hameau de Haute-Loire, s'installent un jour, dans une immense ferme froide jusque-là délaissée, des voisins qui ne passent pas inaperçus. RSA, prison, alcool, grossesses intempestives, enfants placés, séjours en HP, paquets des restos du coeur, ferrailles et vieilles guimbardes : tout signale en eux des pauvres - les pauvres. Ce sont des gens bien encombrants, dont le territoire s'étend comme s'étendent les tas de ferraille qu'ils rachètent. La narratrice aurait aimé les tenir à distance, mais voilà qu'ils entrent de force dans sa vie. Car ils débordent d'énergie, ils savent que c'est sur l'amitié et la solidarité que se fonde toute survie, et ils abusent en parlant de ce "y" qui les incruste partout où ils posent leurs cartons ou leurs sacs des restos du coeur : "On va bien s'y entendre !" Impossible de fuir : Anna l'intellectuelle est désormais Voisine, embarquée dans leur vie comme elle l'est dans ce véhicule retapé et multicolore qu'ils lui fournissent à bon compte.
    Il y a Marilyne, la belle tzigane à qui il manque des dents. Franck, le ferrailleur RMiste au dos cassé et aux sages paroles, qui sort de prison. Les filles placées par la DASS, Mélodie, l'adolescente qui rêve de s'en sortir, et Mélissa, qui voudrait être aimée, fugue et finit en psychiatrie. Et Loris et Loïc, les enfants sous tutelle. Et Nelly qui brûle sa vie comme une cigarette, mais donne naissance à une petite Violette, fleur douce et silencieuse au fumier de misère. Et Richard l'alcoolique dont les mains tremblent comme tremble en lui son enfance blessée. Et puis, un peu plus loin, dans la nuit du passé, l'ombre transparente et menue de Sylvie, la brillante étudiante amie de la narratrice, qui jadis s'est suicidée de misère.
    Il y a ceux qui luttent. Il y a ceux qui continuent. Il y a ceux qui tombent aussi.
  Mais tous, ces exclus, ces en-dessous du seuil de pauvreté, ces assistés, ces perdants, ces cas sociaux, ces du quart-monde, ces mal élevés, nous donnent leçon de vie, de mort et d'amour. Ils sont, juste à côté de nous tous, nos voisins les plus proches au grand village d'humanité.

 

Publié dans Lire et écrire

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