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23 articles avec blois

Klapisch saumon fumé

Publié le par Carole

- C'est toujours comme ça, la première fois", disait tranquillement la bonne des Amodio à donna Rosa : "Faut pas vous frapper. Ensuite, petit à petit, on s'habitue. 
 
(Anna Maria Ortese, "Une paire de lunettes", in La Mer ne baigne pas Naples)
 
***
En ce temps-là, je voyais le monde en
Klapisch saumon fumé
flou.
 
 
En ce temps-là, je n'y voyais que gouttes et brouillards, ombres flottantes et reflets miroitants.
En ce temps-là, je voyais le monde en Monet et en Pissaro, en Cézanne et Seurat et crayons Caran d'Ache.
Autant dire que je le voyais en beau.
 
Jusqu'au jour où on s'en est aperçu.
Où on m'a posé sur le nez une paire de lunettes. C'en était bien fini, de voir le monde en flou, de voir le monde en beau, il a fallu le voir en vrai.
 
Ce fut une douloureuse épreuve. Je me souviens de ma marche hésitante, sur les trottoirs dont chaque irrégularité blessait mes yeux de verre, entre les vitrines gardées de mannequins aux fronts blancs et aux lèvres écarlates, aux doigts longs hérissés d'ongles durs. Un grand vertige m'avait saisie, face à ce monde que je ne pouvais plus inventer, mais qu'il me fallait, impitoyablement, observer.
 
J'ai réussi, enfin, au sortir de chez l'opticien de la rue des Trois Clefs, à regagner titubante, accablée, la "Quatre Ailes" de mon père. Prétextant la fatigue, j'ai aussitôt retiré mes lunettes et je les ai rangées dans le petit écrin soyeux et boutonné comme un corsage que m'avait donné l'opticien. J'avais bien l'intention, une dernière fois, de profiter des couleurs de la nuit - ces fabuleuses lumières diffractées roulant la couleur comme des vagues, que j'ai reconnues sans hésiter, des années plus tard, dans les paysages nocturnes de Van Gogh.
Il y avait, tout particulièrement, sur la route de Vendôme, juste avant le carrefour de Villebarou, ces hautes floraisons d'oiseaux flous, roses et bleus, immenses et palpitants dans leurs ailes battantes. Je les admirais tant. J'en rêvais jusque dans mes rêves. J'attendais toujours le moment où la "Quatre Ailes" passerait devant - bien trop vite -, de son petit trot léger d'oiseau blanc tiré à quatre chevaux.
 
 Justement mon père avait ralenti... apparemment mon incapacité, tout à l'heure, à déchiffrer ZU (non, je ne peux pas, zut et zut) l'avait sidéré.
-Et ça, là, tu peux le lire, quand même, sans lunettes ? Tu ne vas pas me dire.... ? Non ?  tu ne peux pas lire ça ? même pas ça, vraiment pas ? 
 
Lire ? Qu'y avait-il à lire ? On n'épelle pas les merveilles, on les contemple et ça suffit.
Il s'est arrêté tout à fait. Un long couinement douloureux a parcouru les flancs fourbus de la petite "Quatre Ailes".
-Mets tes lunettes !
Je les ai chaussées comme on enfile dans les contes les lourds sabots de bois qui vous ramènent sur la terre.
 
KLAPISCH SAUMON FUME
 
Voilà ce qui était écrit dans le ciel en lettres énormes et nettes.
 
KLAPISCH SAUMON FUME
 
La "Quatre ailes" a repris son élan dans la nuit qui se refermait.
J'ai hésité.
Et puis, réflexion faite, je n'ai pas retiré mes lunettes pour les ranger à nouveau dans l'écrin boutonné.
J'avais décidé de les garder.
Pour toujours.
Car si le monde avait cessé d'être flou, d'être beau et magique, il avait quand même gagné quelque chose :
il était devenu intéressant.
 

Publié dans Blois, Enfance

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Le gui

Publié le par Carole

Le gui
Un gui d'an neuf... il y avait si longtemps que je n'en avais vu.
 
Celui-ci m'attendait dans une crêperie du Croisic, terre bretonne où l'on n'a pas encore oublié tout à fait les rites des anciens Celtes.
Etrange parasite, ce gui qui ne vit que de la sève qu'il réussit à pomper à son hôte, mais ne le tue jamais, et même l'orne en hiver de sa verdure insolente et de ses baies grasses de glu. Mendiant enrichissant son donateur, misérable rhabillant de vie fraîche le tronc noirci de son hôte...
Pas étonnant qu'il soit devenu le symbole de l'espoir, des amours qui s'obstinent, du désir farouche de faire souche et de prospérer.
 
Je me souviens d'avoir vu, dans ma vieille ville de Blois, lorsque j'étais enfant, d'autres enfants, hardis et loqueteux, qui vendaient dans les rues, au temps de Noël et du Nouvel An, de pauvres et éclatants bouquets de gui.
Ils avaient des voix rauques toutes cassées de froid, et des dents qui brillaient, toutes souillées de faim. Ils criaient dans le froid, serrant dans leurs mains sombres des gerbes d'un vert tendre où tremblaient, perles rondes et luisantes de givre, les baies très blanches qui s'écrasaient en taches sur leurs vêtements râpés. 
C'était si triste de voir ces gamins de mon âge héler pour quelques sous les passants qui se détournaient. C'était si fabuleux d'imaginer leur ascension, la nuit, dans les peupleraies obscures où ils grimpaient, si haut, jusqu'au sommet des arbres immenses, tout au bord des étoiles. Des mendiants merveilleux.
"Mais avance donc, à la fin. Ce sont des Gitans, tu vois bien, des Gitans. Ils l'ont volé, leur gui, avance donc, on va manquer le car, mais qu'est-ce que t'as, à les regarder comme ça ?"
 
A l'arrêt du car, devant le square Victor Hugo, on racontait qu'un soir, une dame avait pris par la main une petite fille, plus frêle et plus mal vêtue que les autres, qui claquait des dents devant l'étal du marchand de gaufres. La dame lui avait acheté tout son gui, qu'elle avait laissé sur un banc, en plein milieu du square, là, juste devant le grand cèdre dont les racines sont comme des cordes. Puis elle avait emmené la petite fille à "La Belle Jardinière", et lui avait acheté une tenue d'hiver complète. Ensuite, pour parfaire son oeuvre, elle était passée chez Crochet où elle avait choisi des bottines bien vernies, avant de relâcher dans les rues l'enfant luxueusement attifée. Avec sa frimousse toute crasseuse, ça faisait drôle de la voir en dimanche, la Romanichelle.
-On se demande ce qui lui est passé par la tête, à la dame, ce qu'elle a pu s'imaginer. Elle a voulu faire son intéressante, voilà... Et la gamine s'est prise pour une princesse, fallait la voir parader avec son manteau couture et ses chaussures Crochet. Mais eux... ah, ça, eux, sûr, ils vont tout revendre, les vêtements, les bottines, même l'écharpe et les gants de laine, tout revendre, c'est sûr. Les Gitans, faut rien leur donner. 
 
Une dame-fée, une petite fille en haillons transformée en princesse ? J'en restais toute rêveuse. Au loin dans les rues décorées, les enfants des Gitans criaient toujours, de leurs voix rauques aussi râpées que les loques qu'ils portaient, le gui des lendemains heureux.
Peut-être qu'au contraire les parents avaient gardé soigneusement les vêtements de la dame, pour les partager et les transmettre, des années durant ? Peut-être que la petite princesse avait eu si honte de rentrer à la roulotte avec ses beaux habits qu'elle était allée courir dans les peupleraies des bords de Loire, jusqu'aux étoiles de gui qui avaient taché et déchiré ses vêtements, les métamorphosant en haillons ?
Et si les Gitans n'étaient pas des Gitans, mais des princes oubliés que des fées quelquefois s'en venaient éveiller de leur longue misère ? Et si, au contraire, nous étions tous des mendiants, tous, nous tous qui nous pensions heureux, tous ceux qui attendaient à l'arrêt du car, et les commerçants de la ville aussi, même la belle Jardinière qu'on ne voyait jamais rentrer ses moutons à la pluie, même le capitaine Crochet qui n'avait qu'une main, mais possédait tant de paires de chaussures, même la fée Marraine qui s'était cru si bonne et si puissante, et qui n'avait, en réalité, fait qu'implorer d'une mendiante l'aumône de sa reconnaissance ?
Comment savoir ?
Peut-être, si j'avais eu le droit d'acheter un bouquet, de le prendre des doigts glacés de ces enfants parias, pour le porter à mon tour comme un flambeau dans les rues de décembre, peut-être, alors, aurais-je pu comprendre ?
Car, je le devinais, il y avait dans ce gui somptueux et visqueux tout le sombre mystère de la fatalité et de la misère héréditaire, toute la force ardente des âmes libres et pauvres qui n'ont jamais eu peur de grimper jusqu'au ciel.
Et, aussi, le plus terrible secret de ce monde de glace, qui est qu'on ne devient un adulte qu'en enfermant en soi, sous le givre et la glu, à jamais ligoté dans ses propres racines, l'enfant qu'on a d'abord été.
 
Mais le car arrivait. Je me suis hissée, parmi les paquets de Noël, les filets débordants de châtaignes et d'oranges, et les paniers d'osier remplis de charcuteries, sur les sièges brinquebalants.
J'ai collé mon visage sur la vitre embuée pour admirer encore les lumières de la ville, que repeignait en vitraux chatoyants le kaléidoscope magique de mes yeux de myope. Et, parmi les paniers, les paquets, les collations au saucisson, les bavardages et les commérages, dans le bercement du moteur et la nuit de l'hiver, sans plus penser aux petits Gitans qui promenaient leur gui comme un Graal un peu sale, j'ai entamé, m'endormant peu à peu, mon long chemin vers l'âge adulte.
 
 
 
 
 
 

Publié dans Blois, Enfance

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Usu, vetera, nova

Publié le par Carole

Blois, rue Pierre de Blois

Blois, rue Pierre de Blois

C'est, à Blois, une maison qui philosophe, comme philosophaient les maisons riches et les cathédrales, au temps où les murs étaient des livres de pierre et de bois, pour l'instruction des passants.
C'est une maison vieille, dont l'enseigne regrattée nous parle justement de la façon dont le vieux se fait neuf, dont le neuf se fait vieux, dont toutes choses s'usent et dont toutes choses renaissent, puis s'effacent pour renaître et s'user de nouveau, et de nouveau renaître.
USU, dit-elle, USU, VETERA' NOVA
 
Ce qui peut se comprendre ainsi :
 "par l'usage la vieille maison est devenue neuve"
ou
"si l'on s'en sert les vieilles choses se font neuves"
 
mais, aussi bien, pourrait s'inverser en :
"par l'usage la maison neuve est devenue vieille"
à moins que ce ne soit
"si l'on s'en sert les choses neuves se font vieilles"
 
ou même se déchiffrer :
"à force de servir, le nouveau devient vieux"
 
ou encore, pourquoi pas - mais est-ce vraiment si différent ? - :
"à l'expérience, le vieux peut se révéler neuf"
 
Comment savoir au juste ? C'est tout le charme du latin, de nous laisser à deviner, et de nous inviter à débrouiller sans fin l'écheveau laconique des mots qu'il mêle et resserre en énigmes.
 
Mais qu'importe le sens, si la question nous conduit ?
 
 
Sur le fronton malicieux de la vieille maison redevenue neuve qui déjà se recouvre de mousse,
VETERA et NOVA se font face comme les deux plateaux de la balance dont USU est le poids.
 
Entre hier et demain, entre avenir et décrépitude, entre mémoire et oubli, entre pierre qui mousse et paroles qui roulent,
 
nous ne valons que notre poids léger de présent. 
 
 

Publié dans Fables, Blois

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L'homme qui crie (réédition revue)

Publié le par Carole

L'homme qui crie (réédition revue)
J'ai photographié l'homme qui crie au château de Blois. Anonyme et obscur, barbouillé de lichens, de mousses et de larmes, érodé de poussière et de pluies, on le remarque à peine parmi les gargouilles du toit. 
Il se tient si obscur, au-dessus de la grande statue de Louis XII, le roi pensif qui s'en va vers l'Histoire, noble et raide, sur son cheval caparaçonné d'or.
 
L'homme qui crie jouait simplement du chalumeau, musicien de la fête parmi les autres musiciens, et soudain l'ombre est tombée sur lui.
La vieille douleur des hommes s'est avancée, elle l'a touché de son doigt pâle et mort, tordant d'un long cri tout son corps. Il a tenté de se redresser, pour chercher tout là-bas la paix, et poser ses yeux agrandis de malheur sur ce regard d'en-haut qui pourrait consoler ceux qui souffrent.
Le ciel l'a oublié.
Et, d'en bas, nul ne l'a entendu. Il était si loin, si laid et gargouillant, au bord du toit. Et puis il y en avait tant d'autres, qui criaient comme lui sur la terre. Cela durait depuis tant de siècles que tous étaient devenus sourds.
 
 
Tout à l'heure, l'homme qui crie reprendra son instrument. Il recommencera à jouer son morceau. Car il n'y a rien d'autre à faire. Et peut-être même, il jouera une marche pour saluer le roi qui va, sur son grand cheval blanc, par les durs chemins de l'Histoire tout semés de guerres, d'incendies, de massacres, de désastres, de famines et de pestes. Du roi qui va, sur son cheval de pierre, noble, raide et pensif, et ne peut s'attarder près de cette longue douleur, qui passe d'homme en homme, depuis des siècles, dans le grand cri muet des peuples.
 
 
Louis XII 1.psd version 2-copie-1

Publié dans Blois

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Avares

Publié le par Carole

Blois, maison dite "de Denis Papin"

Blois, maison dite "de Denis Papin"

C'est une étrange maison, posée comme un pont sur la rue, à regarder passer les badauds comme une eau qui s'écoule.
Et, lorsqu'on passe en badaud sous ce haut pont de colombages, c'est, dans l'ombre humide, une plus étrange apparition encore : une tête de bois coincée dans la muraille, soudain nous dévorant des yeux, tandis que ses mains paralysées crochent éternellement pour l'enfouir dans le mur on ne sait quoi de rond et de large qui ressemble à des pièces de monnaie - ou à des palets de joueur - peut-être à de petites galettes de boulange.
 
Mais qu'importe que ce soit or, bois ou farine, ce qu'entasse dans l'ombre la créature fabuleuse née du génie moraliste d'un sculpteur anonyme.
 
Pour moi, ces mains qui crochent, ces yeux creux et immenses qui cherchent à posséder tout ce qu'ils voient, cette bouche tordue qui voudrait non seulement inspirer, mais engloutir l'air qu'elle respire, pour ne plus jamais l'expirer, ce visage enfermé, muré dans son pan de torchis, ce sont les mains, les yeux, la bouche, le visage même de l'avare, incapable d'admettre que le temps nous prend tout. Qui finit, à force d'avoir voulu tout posséder et tout immobiliser par sa possession, par s'emmurer lui-même. Ayant cessé de vivre d'avoir refusé de donner au temps, qui passe et veut qu'on passe, la part des ombres.
Alors, qu'importe que ce soit cuivre, boulange ou bon argent, ce qui se serre et ce qui se terre sous ces doigts à jamais raidis.
 
Ce n'est pas seulement de notre argent que nous sommes avares, peut-être même est-ce le moins fréquent.
Non, si souvent, ce que pour rien au monde nous ne voulons lâcher, ce dont nous sommes le plus avaricieux, c'est de nos petits bonheurs et de nos souvenirs infimes, de nos réussites modestes, de nos biens minuscules, de nos objets poussiéreux, de nos fidélités usées, de nos habitudes enkystées, nous qui accumulons pour faire rempart à la disparition tant de pauvres biens morts aussitôt qu'entassés, enterrant dans leurs murs cette vie que nous mettions tant d'ardeur à retenir en eux.
Cette vie qui nous fut donnée pour rien, cette vie dont on ne peut rien épargner, cette vie qu'on ne peut mettre de côté, cette vie qui ne brûle que par ses deux bouts, cette vie qui ne chante qu'en oiseau sur sa branche, cette vie destinée à se dissiper, à se gaspiller, à se perdre à tout perdre.
 
Passer.
Il ne faut que passer.
Pour rien.
Juste passer.
Comme badaud sous le pont.

 

Publié dans Fables, Blois

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Jouets

Publié le par Carole

Blois, rue des Trois Clefs, Maison des Jouets

 

Dire qu'aujourd'hui, ce n'est plus qu'un banal magasin de chaussures.
 
Pour moi, c'est une façade à remonter pieds nus un matin de Noël le chemin sinueux du temps.
 
Il est toujours délicieux, et toujours douloureux, de revenir dans une ville d'enfance.
Nous y cherchons, toujours déçus et toujours éblouis, tous les petits cailloux des souvenirs, devenus ces miettes de nous-mêmes qu'emporte sans pitié le vent qui nous repousse. Et quand il ne reste plus rien, c'est les yeux grand fermés qu'il nous faut continuer à regarder - en-dedans...
 
Pourtant, rue des Trois Clefs un miracle de négligence - ou d'économie - avait préservé l'inscription, sur le côté. Son jaune années-soixante et sa flèche tentatrice et rougeâtre étaient restés presque les mêmes.
 
Tous les ans, en décembre, la vitrine s'illuminait, et se chargeait comme un astre de  longs circuits de trains traversant des villages avec leurs épiceries, leurs gares, leurs chefs de gare, leurs moutons et leurs chiens, de vastes maisons de poupées à étages munies de baignoires et de télévisions, de deux-chevaux caracolantes et de quatre-ailes rêveuses, de camions de pompiers sans incendies et d'ambulances sans malades, d'usines à hélice en mécano vissé, de grands navires à découvrir l'Amérique, d'immenses boîtes de crayons Caran-d'Ache à dessiner le soleil et le ciel, pour les mouiller du bout du doigt comme la pluie qui passe.
 
C'était un monde, la vitrine aux jouets, dans la vieille maison médiévale de la rue des Trois Clefs, un monde entier suspendu dans la couleur dorée des jeudis soirs où l'on rentrait à la nuit tombée, après les courses de Noël, pour s'en aller attendre, au square glacé des arbres sombres, le car des villageois.
 
Nous nous arrêtions longtemps, à regarder, béats, le monde des jouets flotter dans la lumière, comme les passagers du Nautilus regardaient par la vitre le monde de la mer illuminé par les phares de leur sous-marin.
 
Pourtant, si on nous avait demandé lequel de ces jouets nous aurions aimé recevoir, nous n'aurions pas su répondre. Car en réalité, nous ne souhaitions recevoir aucun de ces jouets. Et si l'un d'entre eux quelquefois s'en venait jusque sous notre sapin, il nous décevait presque aussitôt ouvert.
Non, c'était ensemble qu'ils nous fascinaient. Comme si, dans ce monde entier qu'ils formaient, suspendus dans la lumière des néons, ils étaient devenus, d'être ainsi savamment exposés, l'essence même du jouet.
L'image réduite du monde compliqué et tourmenté des adultes, enfin dessiné à la juste proportion d'un regard d'enfant, enfin compréhensible, enfin parfait.
 
 
Qui sait si elles ne pourraient pas encore
nous les ouvrir, les grandes portes de corne
du rêve et du patient désir,
ces clefs qu'on a rangées, 
rouillées, presque oubliées,
dans ce vieux coeur d'enfant
qui pour toute la vie
sera notre seul bien ?
 

 

Publié dans Enfance, Blois

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Cour des Miracles

Publié le par Carole

Blois - Quartier du Puits-Châtel - Cour des Miracles

Blois - Quartier du Puits-Châtel - Cour des Miracles

C'est un trou de torchis tout au bord du trottoir. Un escalier glissant faufilant sous les pieds.
On se courbe, on se glisse, et on lit, tout surpris : Cour des miracles.
Cour des miracles ? Bah...
Ce n'est sans doute qu'un de ces noms pittoresques à la Viollet-Le-Duc dont les érudits locaux gratifient toutes nos villes. Et puis Victor Hugo a habité Blois - Victor Hugo, rue du Foix, Blois - ici, qui pourrait l'oublier ? On est curieux de voir, quand même... on descend l'escalier, s'appuyant prudemment sur la rampe glacée... 
Qui sait ?
 
Et...
 
... ces grilles lourdes au carreau sombre, s'ouvrant et se fermant comme des portes de prison...

... ce porche à couvrir les mendiants sous la pluie, grimpant au mur comme une bête sur ses pattes de bois...

... ces maisons maigres en équilibre, qui béquillent et qui colimacent, et ces fenêtres en vis-à-vis qui se clignent de l'oeil....

... ces marches humides qui tortuent, ces bornes à uriner en chien battu, ce grand noeud à se pendre...

 

Pas de doute, on y est, on y croit, c'est bien là, c'est la cour des Miracles.

Argotiers et Ribauds, Caymans et Bélîtres, Rifodés et Milliards, Piètres et Francs-Mitoux, Coquillards et Narquois, Malingreux, Sabouleux, tristes Drilles, Cagous et grands Coesres, Archisuppôts du grand démon Misère... c'est ici que vos âmes contrefaites guérissaient du malheur en comptant leurs rapines, c'est ici qu'accroupis croupissants, guenilleux et puants, vous étiez malgré tout foules et peuples, que les rois vous craignaient, que les badauds vous lorgnaient comme oiseaux de gibets, qu'à la lueur glacée d'une chandelle grasse les gueuses vous donnaient à aimer et à boire, à chanter, à jurer - à crever.

Mais au balcon fleuri une femme se penche et appelle son chat, des gens traversent la placette en feuilletant leur guide. Une boutique est à vendre, il suffit de téléphoner. 
 
Un quartier pittoresque, finalement, charmant et bien tenu, une cour à touristes.
 
Un réverbère s'allume, il est déjà six heures.
 
On repasse le porche, encore un peu troublé, on s'en retourne vers le centre où Noël s'illumine en joies de bon aloi et guirlandes municipales.
 
Et soudain, on détourne les yeux, pour éviter de l'avoir vue, la silhouette sans âge, informe et solitaire penchée sur les poubelles, choisissant ses cartons à la lumière étoilée des vitrines.
Et ces deux, là, dans l'ombre, qui s'échangent à voix basse on ne sait quoi de louche. Mieux vaut ne pas savoir... 
On se sent fatigué. On voudrait réfléchir. On aimerait s'asseoir - qui donc a retiré les bancs, pour que les pauvres errants ne s'y allongent plus la nuit ?
 
Le progrès, on vous dit. Le grand progrès des siècles qui avance sans cesse et ne marche qu'en rond, balayant sur sa route comme une bête aveugle ceux qui tombent, sont tombés, tomberont.
Nul n'a jamais connu et nul ne connaîtra d'autre miracle.
 
 

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L'éperon du roi

Publié le par Carole

Château de Blois - Statue équestre de Louis XII

Château de Blois - Statue équestre de Louis XII

Il m'a toujours fascinée, ce grand roi s'avançant solitaire, juché sur un cheval aux pattes si étrangement levées qu'il ne peut que tomber, ou s'arrêter ainsi à jamais devant nous - image parfaite de l'éternité qui n'est rien d'autre que l'instant impossiblement suspendu.
Mais je ne me souvenais pas de ses éperons. Au temps lointain où je venais chaque semaine au château visiter la bibliothèque municipale, étaient-ils noircis de mousse, effacés par l'usure ? Ou bien mon esprit enfantin était-il incapable alors de percevoir le charme étrange et baroque de ces naïfs détails qui font voyager loin les pensées ?
 
Quoi qu'il en soit, cela m'est apparu avec une évidence aussi neuve que troublante, l'autre jour, quand je suis allée revoir le vieux château : tandis que, du côté sculpté, l'éperon manque (emporté par le temps peut-être, ou par un admirateur indélicat), sous le ventre de pierre rebondi de la royale monture se loge un autre éperon plat.
L'éperon du roi
Un éperon non pas sculpté, mais simplement posé sur la pierre, en trompe-l'oeil ou en léger relief - comme si le sculpteur, ou le reconstructeur du XIXème siècle, s'était dit... tiens, tiens tiens, il faudrait qu'on le voie, ce pied-de-l'autre-côté, balançant sur son éperon, pour que ma statue qui danse au bord des lois de l'équilibre semble au moins vraisemblable. Mais puisqu'il ne m'est permis de sculpter qu'un côté de la si fragile réalité, je vais me contenter de l'indiquer, ce pied-de-l'autre-côté, de quelques traits légers et colorés... Le désigner, là-bas, l'accrocher sur une ombre de botte, inviter le spectateur à laisser voyager son regard sur la mince échelle d'or qui lie le pied réellement sculpté à son double seulement suggéré. Ainsi, il passera, mon regardeur, sans même y penser, de l'autre côté - où se tient, non la vérité, mais son reflet au miroir.
Ainsi... ainsi... j'aurai fait de lui mon aide et mon apprenti. Mon complice peut-être. Celui dont l'oeil docile accepte d'achever en toute naïveté l'oeuvre nécessairement imparfaite, la savante et toujours incomplète illusion que nous propose l'art.
 

Publié dans Blois

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Le mieux est de savoir

Publié le par Carole

Le mieux est de savoir
A Blois, ville de Ben, j'ai rencontré cette maxime, copiée par un amateur de lumière sur un compteur à gaz :
 
LE MIEUX
EST DE
SAVOIR
 
A Blois, ville du doute, accroupie en Diogène devant un compteur à gaz qui philosophait dans la rue, je me suis demandé si.
 
Car savoir, est-ce vraiment le mieux ? Qu'est-ce que c'est donc, savoir ? Est-ce même que cela existe ? Et le pire n'est-il pas de croire savoir alors qu'on ne peut savoir que si peu, ou rien ? 
Et savoir, à supposer que cela soit tout de même possible, est-ce que ce n'est pas terrifiant, aussi ? Est-ce que cela ne l'a pas fait trembler, lui-même, celui qui a posé sur son compteur ce R prêt à tomber, ce R tout hésitant, au bout de son élan, avec son long jambage entraîné vers le vide, comme un funambule en danger ?
Car est-ce que savoir ne mène pas à forcément à pouvoir qui bouleverse l'ordre du monde ?
Et est-ce que savoir, en définitive, ne débouche pas sur l'évidence des catastrophes, sur l'explosion des désastres, et sur la certitude atroce de cette mort à quoi tout nous conduit, mais que nous ne pouvons contempler davantage que le soleil ? 
 
Pourtant, il y a en nous, toujours, cette force qui veut. Ce désir obstiné, qu'on ne peut arrêter, roulant depuis des siècles sur le chemin obscur comme un tonneau dans son rond de lanterne. Qui nous pousse en avant, qui nous dit que le mieux, oui, que le mieux, toujours, quoi qu'il en soit, quoi qu'il en coûte, c'est quand même de continuer. 
Que le mieux, malgré tout, c'est encore d'essayer et d'essayer encore
de savoir.
 

Publié dans Fables, Blois

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Denis

Publié le par Carole

statue de Denis Papin à Blois

statue de Denis Papin à Blois

    A l'école on nous racontait son génie, ses malheurs. Son digesteur et sa machine à emporter au loin la force des rivières. Son obstination d'inventeur, la sottise du public.
    La cruauté des mariniers détruisant ses machines me bouleversait, j'aurais voulu l'empêcher de disparaître, seul et pauvre, dans ces faubourgs de Londres où la Mort - ayant sans doute repéré depuis longtemps le défaut de la soupape - finissait par l'abattre d'une dernière croix blanche sur sa porte de Huguenot. Mais même en rêve je ne pouvais adoucir sa misère, car il était allé si loin, et y était allé si seul, qu'il lui fallait mourir pour que les hommes enfin le suivent.
    Oui, telle était l'histoire qu'on nous racontait à l'école, et à l'histoire il n'y avait pas un mot à changer, bien entendu.
   Pour confirmer la fable, sa lourde statue de bronze régnait au milieu du plus haut escalier de la ville. Sombre, douloureuse, ravinée, dépeignée, mais inflexible, incapable de s'essouffler comme nous qui avancions péniblement, de marche en marche, hors d'haleine, fouettés de pluie ou brûlés de soleil, et rêvant lâchement d'avenues planes et bien abritées.
 
    Peut-être est-ce à cause de lui, si sévère sur son socle, que je me suis toujours méfiée de ces grands hommes qu'on voit se promener, admirés et bavards, sur tous les boulevards de la célébrité et de la douce vanité, fuyant les rudes degrés solitaires qui les auraient menés plus haut. Que je les ai toujours trouvés bien petits, vus du grand escalier de Denis.
Denis

Publié dans Blois

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