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A terre

Publié le par Carole

A terre
Sur la terrasse il gisait à terre, couché sur le dos, vaincu, dans son armure luisante, comme ces lourds chevaliers du moyen-âge que leur armure trop pesante, les empêchant de se relever, entraînait dans la mort.
Sur l'écran trouble de ma mémoire, j'ai revu passer les images effrayantes d'Henry V et d'Alexandre Nevsky. J'ai imaginé son dernier combat, sa lutte de seigneur superbe et maladroit dans le grand ring gluant de l'araignée, sa chute dans les cordes que chaque effort resserrait sur ses ailes, puis sa lente agonie, KO couché, pattes gigotantes dans l'armure inutile qui l'empêchait de se redresser.
Et je me suis dit que mon jardin si paisible, que mon enclos de paradis était sans doute en effet, pour la foule des minuscules habitants qui le partagent avec moi, pour l'oiseau au regard agité qui ne picore qu'en sautillant, pour le mulot qui s'enfuit dans la haie frissonnante, pour le papillon blanc qui tremble sur sa feuille, pour le lucane affolé que sa course maladroite a retourné comme un caillou, pour la fourmi écrasée sous mon pied avec tout son fardeau, pour le bourdon titubant qui agonise dans le maquis des lavandes, pour eux, pour eux tous, un champ de bataille aussi terrifiant que les pires cauchemars guerriers que nous ont légués nos ancêtres soldats.
Et que c'était après tout ce qu'on appelle la vie. Un combat incessant, où tous doivent finir par tomber, pour que tout continue.
Mais l'après-midi était si doux, et mon jardin si parfumé, que je me suis vite assoupie, sur la terrasse où m'attendait la chaise longue.
 
 

Publié dans Fables

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Par la fenêtre de Monet

Publié le par Carole

Quand j'entre dans une maison inconnue, je commence toujours par regarder par la fenêtre. Le monde tel qu'on le voit de cette maison, de cette pièce, de ce morceau d'univers ; le monde entier posé dans ce cadre de verre et de bois : voilà ce que je veux voir et savoir. Voilà comment, me semble-t-il toujours, se révèlera à moi l'âme de cette maison et de ses habitants.
Car n'est-on pas toujours un peu ce que l'on voit ? Ou plutôt non : pouvons-nous être autre chose que ce que notre regard filtre lentement de ce qu'il a vu, de ce qu'il voit, de ce qu'il verra - que nul autre n'a vu, ne voit ni ne verra ? Et ce que nous appelons notre âme, n'est-ce pas, en définitivetout simplement ce regard, trouble ou pur, incertain ou profond, que nous posons - que même les aveugles posent, à leur façon subtile - par les fenêtres étroites qui nous relient au monde, sur les ombres qui passent, et les lumières qui viennent ?
 
maison de Monet à Giverny - fenêtre du salon
 
Ainsi, à Giverny, dans la maison de Monet, cette fenêtre était ouverte, comme une porte frissonnante dans son cadre de vigne vierge et de vieux bois. Comme un regard qui aurait fait fleurir la couleur dans le tremblement de feuillage de la lumière d'été. Comme un chemin tranquille s'en allant vers le ciel par l'allée du jardin.

Publié dans Fables

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L'homme au lion

Publié le par Carole

L'homme au lion
Sur les plages où l'on se met à nu, si souvent on croise des rêveurs.
 
Il rêvait celui-là, indifférent à ceux qui le regardaient, en modelant son lion de sable.
Il rêvait d'un monde où il aurait été sculpteur, où il aurait été le dieu des formes inconnues qui grandissent sous les mains.
Il rêvait d'un monde où les humains auraient dormi auprès des bêtes.
Il rêvait d'un monde où le sable aurait été doux et vivant comme la peau des fauves.
Il rêvait d'un monde où les lions se seraient couchés sur le sable comme les enfants des hommes.
Il rêvait d'un monde où le vent aurait peigné le sel sur l'encolure des vagues pour y planter des forêts galopantes pleines de bêtes blondes.
Il rêvait d'un monde où la mer n'aurait emporté les châteaux des enfants que pour en faire des îles recouvertes d'oiseaux.
 
Lissant le sable du bout de ses doigts de rêveur il n'avait pas donné à son lion de griffes ni de dents. Mais il lui avait fait des cheveux de femme et des yeux de sirène endormie.
 
Pour tous ceux qui ne savent plus rêver,
en écoutant le vent qui effacerait tout,
en attendant la vague qui viendrait renverser 
les murailles tremblantes des châteaux en enfance,
il rêvait.
 

 

 

Publié dans Fables

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La cloche

Publié le par Carole

    Le lieu avait un nom bizarre, qui nous avait bien amusés, autrefois, quand nous avions lu le panneau, à l'entrée du village : Coursillons.
    En fait de court sillon, c'était un gros bourg tranquille, allongé comme un ours au creux d'une vallée des Pyrénées, qui chaque soir s'endormait dans l'ombre bleue de la montagne.
    Longtemps encore, pourtant, dans la nuit qui venait, on voyait luire, au sommet le plus haut, la courbe hardie d'un clocher qui résistait à l'obscur dans un dernier élan du soleil.
    Il y avait un village, là-bas, un tout petit village plein de lumière, qui nous regardait tous, tandis que nous coulions dans la nuit bleue [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récit et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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Camden

Publié le par Carole

Camden
J'ai appris que Camden market avait brûlé.
Camden... Camden Lock, le grand marché cosmopolite des chiffonniers de Londres, ravagé aujourd'hui par les flammes comme le fut jadis la City.
 
J'y étais allée l'année dernière, sans y prendre grand intérêt.
Un immense indien de plastique couleur métal, un Mohican de foire, gardait l'entrée de je ne sais plus quelle boutique à pacotilles. Je suppose qu'il a fondu dans la chaleur de l'incendie, ou bien qu'il gît, couvert de suie boueuse, abattu par la lance des pompiers, sur un grand lit de cendres.
Je l'avais photographié parce qu'il était tellement kitsch. Et voilà qu'il est devenu si beau, si imposant, sur la photo d'alors, maintenant que Camden a brûlé.
 
C'est toujours si troublant, quand ce qui nous avait semblé laid, insignifiant ou ridicule, se met à devenir précieux, en émergeant des cendres de tout ce qui n'est plus.
 
Cette statue de foire, à l'entrée du marché incendié, si naïve autrefois dans son mauvais goût colossal, mais si noble et si grave, aujourd'hui qu'elle garde impuissante un tas de ruines noires.
Ces chansons ridicules des yéyés d'autrefois, qu'on ne peut plus entendre, à la radio, sans que le coeur se serre.
Ces vieux films de famille où les gens sont trop gros et nous font des grimaces - et on en pleurerait.
 
On devrait toujours y penser, lorsqu'on est tenté par le mépris. 
 

Publié dans Divers

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Surveillance

Publié le par Carole

Surveillance
Au château d'Anet, j'avais aussi photographié cette étrange inscription, enroulée comme une paupière autour de l'"oeil" de la chapelle-cénotaphe de la déesse du lieu :
 
SURVEILLANCE.
 
Elle me serait restée incompréhensible, si je n'avais pas lu, dans une note du livre d'Ivan Cloulas sur Diane de Poitiers, qu'en 1793 le château mis sous séquestre avait été constellé, ainsi qu'un grand ciel de théâtre nouvellement repeint, d'inscriptions à l'or fin qui criaient aux passants : GUERRE AUX TYRANS, SURVEILLANCE PUBLIQUE !
 
Un peu plus tôt, à Ivry, sur le chevet de l'église, d'autres inscriptions révolutionnaires inattendues avaient déjà attiré mon attention :
 
 
J'ai toujours cru - et ce n'est pas Joël Pommerat qui me contredira - que notre monde moderne tenait tout entier dans le grand théâtre de la révolution française.
Tout entier. Avec sa passion de la raison et sa manie de surveillance. Avec sa violence hideuse et sa générosité inouïe. Avec ses tribunes philanthropiques et ses tribunaux sans innocents. Avec sa certitude que les mots sont des armes et que les armes ne sont que des mots comme les autres. 
Libertaire et totalitaire. Egalitariste et fraternel. Insolent et inquisiteur. Tout entier là, lové comme un serpent magnifique et terrible dans ces quelques années de la fin du XVIIIème siècle, si brèves et si intenses, qui nous regardent encore de leur oeil grand ouvert, pour le meilleur du pire, et le pire du meilleur - des mondes.
 
 

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Diane

Publié le par Carole

Fontaine - château d'Anet.

Fontaine - château d'Anet.

Au château d'Anet, nous avons pu méditer sur le sort étrange de Diane de Poitiers, la plus belle, la plus puissante, et la plus audacieuse des femmes de son royaume. Celle qui, à force de perfection, voulut se faire déesse, allant jusqu'à boire chaque jour l'or potable des alchimistes, pour ne jamais vieillir.
Il paraît que c'est ce qui la tua.
Il paraît aussi que plus tard, à la Révolution, son cadavre embaumé et intact fut jeté dans la boue, que ses longs cheveux d'or pur qui ne blanchirent jamais firent des perruques aux rois du carnaval, et que son splendide sarcophage de marbre noir fut transformé en auge à cochons.
Sic transit, etc.
Même les fous n'oseraient pas en rire.
 
 
Pourtant, je suis sûre que notre Dali à la moustache embaumée, qu'on déterrera peut-être prochainement lui aussi pour lui sonder la moelle, aurait trouvé très drôle l'histoire de cette Diane en cheveux, follement surréelle, et paranoïaque-critique en diable.
 
Car il l'a toujours su, lui, au moins, que ceux qui veulent écrire leur vie en forme de légende, pour en faire leur chef-d'oeuvre,
la mort se venge d'eux,
et, qu'avec ses gros doigts tachés de sang, de boue et de fumier, elle s'amuse à leur rédiger une suite de sa façon, en manière d'hologramme dadaïste ou de tragédie baroque.
 

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Nymphéas

Publié le par Carole

Nymphéas
A Giverny, le bassin aux nymphéas était bordé de touristes plus nombreux que les rameaux pêcheurs du grand saule pleureur. On m'avait dit que ce serait pénible, que le lieu était désormais trop fréquenté, gâché de foule et de photographies.
Pourtant, les nymphéas étaient bien là, intacts, à nous regarder chacun de leurs yeux grands ouverts, et j'ai trouvé merveilleux que tant de gens se déplacent - et de si loin souvent - pour visiter cet étrange musée de reflets et de fleurs d'eau si fragiles qu'elles ne s'épanouissent qu'à l'instant de mourir.
Je me suis dit que c'était cela, précisément, que nous avait apporté le grand Monet dans sa série finale des Nymphéas : cette évidence si nouvelle et pourtant si ancienne, que la seule permanence à saisir et l'unique mystère à approfondir pourraient être l'éclosion d'une fleur, l'ombre passagère d'un pétale, la décomposition fugace de la lumière courant sur ses reflets comme une eau éternelle.
Qu'une telle découverte n'était pas seulement picturale. Que c'était autre chose. Une méditation nous ouvrant le chemin d'une pensée aussi intranquille qu'une eau qui passe en brisant ses reflets, aussi douce et paisible qu'un nénuphar grandissant sur ses tiges défuntes.
Et puis dans la maison, en voyant les photos de la famille du peintre, je me suis souvenue qu'il avait perdu, précisément à cette époque des Nymphéas, sa seconde femme, Alice, qu'ensuite il avait perdu Jean, l'enfant que lui avait laissé Camille, morte autrefois si jeune, puis qu'une guerre ogresse avait entrepris de dévorer son pays, et que, tandis qu'il peignait ses grands nénuphars, il pleurait sur tous ceux qui dormaient dans la boue, et leur offrait ses fleurs, ses reflets et ses ombres, en manière de tombeau, en ronde de berceau. 
Et j'ai pensé que nous, peut-être, les touristes insouciants, les touristes en foules, nous venions en réalité dans ce jardin en pèlerins, mettre nos yeux inquiets dans les vieux yeux brouillés de larmes, de lumière, et de couleurs tournoyantes, de celui qui savait, et qui nous guide encore, au long de ce grand tour qu'il faudra bien un jour achever en nous-mêmes.
 
Nymphéas

Publié dans Fables

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