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Graines de hasard

Publié le par Carole

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    De la fleur tournoyante, le vent détachait une à une les graines. Un instant elles s'accrochaient encore au flocon blanc, hésitantes, puis s'élançaient, insectes si légers, vers le jardin où, presque sûrement, elles se perdraient. L'une, peut-être, parmi ce bouquet de tiges aériennes et infimes, se sèmerait, et donnerait naissance, un jour, à une autre fleur tournoyante et jaune, qui se ferait flocon, jetant à son tour ses graines aux sillons du hasard. "Je sème à tout vent", disait mon vieux dictionnaire Larousse. Mais pour se ressemer, combien de graines le pissenlit doit-il souffler en vain vers l'univers, jouant sur la flûte du vent les notes grêles arrachées à son coeur ?
    Et la fleur dans le  froid peu à peu se dépouille, muette et fanée déjà, sans savoir que, là-bas, dans un coin de cailloux, de ronces ou de trottoir, une soeur va lui naître, jeune, fraîche et ardente comme un petit soleil.
  
    J'étais en sixième, c'était pendant le cours de rédaction, j'avais ouvert mon dictionnaire à la page de la semeuse au pissenlit, que je regardais fixement, ne sachant où porter mes regards, tant me pesait la solitude. J'étais assise au fond de la classe, à cette place obscure où le flot m'avait abandonnée le jour de la rentrée, et à laquelle ensuite le réglement, qui interdisait les changements de place, m'avait condamnée.
    Ce matin-là, il faisait encore nuit, le poêle ronflait dans le préfabriqué embué où le cours de français avait lieu. Le professeur, monsieur Joubert, un homme fatigué, sévère et désabusé, tout près de la retraite, rendait les devoirs de la semaine passée. Et voilà qu'avant de nous remettre les copies, il lui prit fantaisie d'en lire une. Il y était question d'un sentier de montagne, d'un voyageur qui cheminait, d'un torrent qui bruissait. Le vieux monsieur Joubert, heureux de lire, s'animait, accentuant les mots importants, marquant de silences bien placés la marche lente et méditative du voyageur, accélérant le rythme pour évoquer l'élan sonore du torrent, son bondissement joyeux entre ses rives de rochers. Et la classe obscure et étouffante, où je vivais solitaire et courbée, s'emplissait de la haute silhouette assurée du voyageur, de la lumière aiguë des montagnes, du vacarme chantant du torrent. Je regardais de tous mes yeux, j'écoutais de toutes mes oreilles, bien convaincue de ne jamais pouvoir créer rien de semblable à cette illusion claire et vivante.
    Puis, quand monsieur Joubert eut fini, il rendit les copies. Alors, avec stupeur, je découvris que ce récit qu'il venait de lire, et qui m'avait paru si limpide et si vrai, ce n'était que mon devoir maladroit, ma pauvre rédaction. Les mots entourés de rouge, les annotations favorables, les traits épais et brefs sous les fautes d'orthographe, les deux chiffres de la note ferme comme une sentence maculaient de leur encre scolaire les lignes que sa voix avait animées. Monsieur Joubert, assis à son bureau, de son regard usé, indifférent, regardait défiler les élèves appelés les uns après les autres. Le charme était retombé. Je n'avais plus entre les mains que ma copie d'écolière.
    Je ne le sus que plus tard, mais ce matin-là j'avais découvert ce que c'était qu'écrire : donner à d'autres, pour qu'ils les fassent vivre, des textes rédigés dans l'ombre sur des feuilles de cahier qui jaunissent, des textes bricolés avec des bouts de crayon sur des bouts de carnets, des mots enregistrés à la va-vite, le soir avant de s'endormir, sur des ordinateurs sans grâce. Morceaux d'espoir tournoyants, lambeaux de rêves cousus les uns aux autres à gros points d'étoiles mortes et de nuit close, récits découpés dans la chair vive de solitude... - tous ces pauvres trésors, les jeter dans le vent, pour qu'il les sème au loin.
    Et puis attendre, sans savoir où s'en iront se perdre les mots jetés au rien. Attendre tout de celui qui les prendra dans ses mains, de celui qui, de sa voix fatiguée, dans une pièce obscure aux vitres couvertes de buée, dans un lieu sans beauté où la respiration lui manquera, où sa vie morne lui pèsera, lira pourtant. S'en remettre à lui de la métamorphose. 

Publié dans Enfance

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Le voyageur et le hamster

Publié le par Carole

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    "Ici, on est obligé de courir aussi vite qu'on peut pour rester au même endroit, à l'écart de la poubelle où les derniers sont condamnés à atterrir"  Zygmunt Bauman, La Vie liquide
 
 
    Je passais rue Malherbe, quand j'ai aperçu cette étrange inscription "pochéee" à la peinture blanche, près d'un rectangle blanc. Le Voyageur G.d FriedricH.
    Cela m'a fait souvenir - suivant comme à mon habitude la musarde logique de mon esprit flâneur et méandreux - que j'étais tout près de la Villa Hamster... J'ai levé la tête pour apercevoir la fenêtre, mais elle était encore close à cette heure matinale.
     On en a parlé dans les journaux, car le logis est bien étonnant, très fun, à ce qu'on dit...
   C'est un de ces logements "de caractère"que les touristes peuvent louer dans le centre-ville pour une nuit ou quelques jours. Il est niché dans une ancienne prison, une "conciergerie" de jadis, dont une échauguette ajourée menace encore de loin les rares passants égarés dans cette vieille rue Malherbe si sombre et silencieuse....
    ...il paraît qu'on y a installé une grande roue métallique, une mangeoire pleine de graines et une litière de copeaux de bois. On loue, avec ce mobilier singulier, des costumes complets de hamster - fourrure soyeuse et museau moustachu très mignon. Du reste il y a tout le confort, écran plat, internet en wi-fi, atomixer basse consommation, pistolet à gaufres et ratatine-ordures dernière génération, douche écologique à thalasso-recyclage. Evidemment.
    ... il paraît que ça ne désemplit pas.
    ... il paraît que les nuitées sont à 99 euros, tout juste, comme le livre de Frédéric Beigbeder, qui coûtait 99 francs, tout juste.
    ... il paraît qu'il n'y a rien de plus cool qu'une soirée dans la cage.
    Loger Villa Hamster, c'est tellement décalé, ou au contraire, tellement étroitement calé, dans ce monde surpeuplé où tout se joue serré, dans ce monde agité où tout se change en course.
    Vous allez me dire : la  roue, la cage, les copeaux, le costume de hamster, quel besoin d'aller les louer là puisque nous les traînons partout avec nous, que nous ne cessons de courir dans le vide, épuisés, et de ramper tout frissonnants, en costumes d'humains civilisés, dans les rouages et les égoûts du monde, pour y flairer notre pitance ?
    Justement. Le grand chic, aujourd'hui, ce n'est pas de fuir, ce n'est pas de hurler, de renverser la roue et les graines en arrachant de sa peau saignante le vieux pelage de la bête encagée, c'est d'en rire, de payer pour, de se payer sa propre tête de rongeur triste - d'assumer, quelque part, comme on dit, Villa Hamster et partout ailleurs.
    Puisque, de toute façon, la porte est bien fermée, à double, à triple tour de roue dentée. 
 
   Un peintre romantique, un beau voyageur d'autrefois dont le nom s'efface sur un mur lézardé, près d'un rectangle vide. Et des hommes d'aujourd'hui, affairés à tourner dans leur cage, occupant leurs loisirs à faire aller la roue si neuve qui les entraîne.
   Il a dû se passer quelque chose, entre-temps. Un tremblement de rêves, un tsunami de renoncements, un grand  raz-de-misère.

 

 

Publié dans Fables

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Passage

Publié le par Carole

   Passage - Karel Pecka
 
    J'ai toujours été fascinée par les Passages, ces galeries étranges qui prétendent nous faire traverser la ville - ou la vie - en nous jetant dans un jeu compliqué d'escaliers, de miroirs, de vitrines, et de galeries entrecroisées. J'ai consacré bien des heures à interroger les démons, les grilles et les enfants rêveurs du trouble et merveilleux Passage Pommeraye de Nantes. Aussi, comment aurais-je pu ne pas remarquer ce livre, Passage, du Tchèque Karel Pecka, que nous offrent, dans une belle traduction de Barbora Faure, les éditions Cambourakis ?
    Il s'agit d'un récit onirique et symbolique, à la manière de Kafka - le "Passage" de Karel Pecka, immense cité en expansion continuelle, aux étages et aux souterrains infinis et labyrinthique, inspiré paraît-il du Passage de La Lucerna à Prague, rappelant bien sûr de très près le dédale du Château kafkaïen (on l'appelle du reste le "Palais"), tandis que les portiers innombrables et mystérieux qui veillent sur le lieu évoquent à la fois les "gardiens" et les "messieurs" du Procès.
    C'est aussi, au-delà de la référence affichée à Kafka, une fable politique et philosophique, et il n'est pas indifférent de savoir que l'auteur, dissident célèbre, a passé onze ans en camp pour avoir trop aimé la liberté.
    Le "K" de ce court roman paru en 1974 est un professeur d'université nommé Tvrz (nom dont j'ignore tout à fait la prononciation, et dont le préfacier assure qu'il signifie "bastion", ou "refuge"). C'est un homme important, à l'agenda bien rempli, aux prises avec une existence compliquée et surchargée, entre épouse, maîtresse, aventure politique - puisqu'il est l'un des cadres du mouvement révolutionnaire des "Purs" -, et rédaction d'un vaste ouvrage sur ce qui lui manque le plus, "le temps libre". Un après-midi de pluie, alors qu'il hésite à sortir du "Passage" pour regagner sa vie d'homme occupé où tant d'obligations l'attendent, il assiste à la mort d'un inconnu qui lui ressemble comme un frère, écrasé par une voiture alors qu'il voulait attraper le tramway qu'il a lui-même manqué. Troublé, indécis, le professeur Tvrz regagne les profondeurs du Passage, et, peu à peu, de rencontre en rencontre, s'initie aux mystères et aux commerces louches qui règnent en ce lieu dont il ignorait tout. Après avoir perdu successivement ses papiers d'identité, son précieux agenda, ses livres, ses lunettes, son statut d'intellectuel et ses illusions politiques, il finit, à l'issue d'un parcours angoissant dans les souterrains profonds du "Palais", aussi tortueux que les replis de son être, par renoncer tout à fait à sa vie précédente, et par s'installer définitivement dans ce Passage, où il est parvenu à mener une existence relativement confortable, en prenant sa part des petits trafics et des activités modestes dont vivent les habitants. Ayant ainsi fait du Passage sa "coquille", il se croit sauvé. Quand le portier en chef lui explique qu'il n'a fait en réalité que "troquer [sa] grande cage pour une petite", il se déleste de ses derniers biens pour atteindre ce qu'il pense être la liberté. Et finalement il meurt assassiné, pris dans la "marée humaine" d'une révolution qui déferle dans les couloirs et les souterrains du Passage, "sans même savoir de quel bord étaient ses bourreaux". Comment aurait-il pu en aller autrement, puisque, s'étant enclos en lui-même, il avait oublié les hommes ?
     Quand bien même on parvient à échapper à son propre tumulte intérieur, on n'échappe pas au tumulte du monde. "Le choix du chemin engage", cela, du moins, le professeur Tvrz l'a compris, et, en effet, quelle autre liberté avons-nous, dans le grand chaos de l'humanité tourmentée de ses mauvais rêves et promise à la souffrance et à la mort, que d'éclaircir modestement les obscurs replis de notre âme, de faire la paix avec nous-même, et de nous dépouiller de nos illusions ? Le trajet en vaut la peine; c'est certain, mais seulement si nous savons nous souvenir qu'aucun homme ne peut s'abstraire du grand vacarme qui l'entoure pour trouver en lui-même le refuge, et que le Passage n'est qu'un fragment de la Ville.
 
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    Traverser le Passage, échapper au vacarme de la Ville pour aller de grille en grille, de sous-sol en balcon, de galerie en carrefour, sous le glauque éclairage de la verrière et des miroirs fuyants, dans la pâleur des statues d'enfants, et le rire des démons de métal, tandis que l'horloge là-haut semble indiquer l'heure immobile de la mémoire, c'est, je l'ai toujours su bien sûr, errer en soi, sans pouvoir éclaircir d'autre mystère que celui de la mort, peut-être, et de l'absurdité de toute chose. Pourtant, il me semble toujours que celui qui a pris le temps de s'égarer ainsi au dédale de sa vie, s'il ressort à la lumière du monde, peut savoir un peu mieux qu'un autre où aller. Mais il faut ressortir...
      Pourquoi diable monsieur Tvrz n'a-t-il pas quitté le Passage, une fois accompli le chemin vers lui-même ?
 
 lilith
Passage Pommeraye  à Nantes

Publié dans Lire et écrire

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L'art d'être passant

Publié le par Carole Chollet-Buisson

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    L'art d'être passant, dans les rues d'une grande ville, consiste à maîtriser les figures d'un vaste et mystérieux ballet. Croiser, par exemple, lorsqu'on monte la rue du Calvaire, ceux qui la descendent, ou se ranger à temps à gauche quand le passant d'en face oscille vers la droite, pencher un peu son parapluie quand on rencontre, Pont Sauvetout, un autre parapluie, s'incliner au moment opportun pour éviter la baleine pointue qui menace.
    Les flâneurs, en général, maîtrisent à la perfection ces figures depuis longtemps apprises et répétées.
    Parfois, pourtant, un pas se désaccorde, un geste s'égare. Celui qui monte la rue du Calvaire oscille trop tôt à gauche, quand celui qui face à lui la descend oscille trop vite à sa droite, la main ne soulève pas à temps le parapluie, les épaules ne se penchent pas assez souplement : on  menace de se cogner, de se heurter, de  s'embrasser, de se crever un œil, une gorge, un sein. On s'excuse, gêné, honteux.
    Comme elles nous troublent, ces erreurs, dont on comprend si bien, sans se l'avouer, tout ce qu'elles miment : cette rencontre amoureuse qui n'aura jamais lieu, cette tendresse qui nous rendrait la vie, ou cette rage, cet élan meurtrier qui jetterait les uns contre les autres les individus oppressés par la foule, le désordre qui pourrait s'instaurer, et que, d'un nouveau pas de côté, d'une harmonieuse inclinaison, réintégrant la danse, au dernier instant, - pardon monsieur, - pardon madame, on retient.
 
  Quelquefois - rarement - on rencontre des gens qui s'accordent à merveille, et vont dansant du même pas sur leur sentier de lumière. On les admire, on les envie. Et puis on passe son chemin.

Publié dans Nantes

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Le dernier homme de Fukushima

Publié le par Carole

   le dernier homme de Fukushima
éditions Don Quichotte
 
 
   On ne sait quel sentiment l'emporte, quand on achève le livre qu'Antonio Pagnotta a consacré à Naoto Matsumura, l'ermite fermier de la préfecture de Fukushima...
   La révolte, contre TEPCO (Tokyo Electric Power Company) et sa gestion effarante, tout d'abord de ce qu'on appelle la prévention des risques, puis de la catastrophe qui a effectivement frappé, en mars 2011, après le tsunami, le réacteur I (Daii ichi).
   La stupeur, ou la pitié peut-être, devant la passivité, et la docilité sans doute plus résignée que confiante, de la population japonaise.
   L'effroi, lorsqu'on songe au sort qui attend les victimes - par exemple, dans les villes limitrophes de la zone d'évacuation, arbitrairement déclarées exemptes de contamination, ces enfants qu'on n'a pas déplacés, auxquels on n'a pas distribué de pastilles d'iode, et dont beaucoup déjà présentent des kystes et des nodules bénins de la thyroïde.
   L'admiration, devant le courage du reporter se risquant, pour savoir, et pour faire savoir, dans la zone interdite et si dangereuse.
   L'enthousiasme, à découvrir le combat de Naoto Matsumura, la force qui l'anime, son effort surhumain pour sauver les animaux et les terres de son pays natal, dans la plus totale solitude.
    Et l'espoir, l'espoir surtout. Car ce dernier homme de Fukushima est en réalité le premier, celui qui ouvre le chemin, celui qui peut nous aider à passer de l'autre côté, de ce côté où l'humanité, au terme de son parcours, cesserait de vivre en colonisatrice et prédatrice de son environnement, pour trouver enfin cette harmonie avec la nature qui couronnerait l'effort millénaire vers ce qu'on a pu appeler le progrès. 
   Dans son livre, Antonio Pagnotta nous raconte les trois séjours qu'il a effectués, entre juin 2011 et novembre 2012, guidé par Naoto Matsumura, dans la zone interdite des vingt kilomètres autour de Daii ichi. Sa description, aussi lucide qu'hallucinante, nous fait comprendre toute la violence du désastre nucléaire subi par le Japon, dont la presse occidentale parle si peu, et que bien des Japonais même, mal informés, continuent de sous-estimer. Mais le vrai sujet du livre est Naoto Matsumura lui-même, Naoto le résistant.  
    Descendant d'un moine shinto, cet homme s'est donné à tâche de panser et de faire revivre sa terre natale, lourdement empoisonnée et désertée après l'évacuation. Il sait quels risques il encourt, qu'il est désormais un hibakusha, un irradié, un paria, et que le césium accumulé dans sa chair et ses os viendra nécessairement à bout de ses forces, pourtant, il a décidé de résister, à sa façon. Par respect pour la nature, toute entière sacrée selon la pensée shintoïste, qui croit tous les êtres vivants égaux en noblesse et en importance, il est revenu dans sa ferme, malgré l'interdiction formelle des autorités et au prix de grands sacrifices. Sans électricité, sans eau, démuni de tout sauf d'un peu de carburant pour son camion et des dons que lui font parvenir quelques sympathisants, il a recueilli ou nourri les animaux survivants, il a remis en culture des terres abandonnées. Et il se consacre désormais à l'élevage d'un grand troupeau de vaches dont les bouses fixent le césium des plantes digérées - ainsi, peu à peu, pense-t-il pouvoir éliminer le césium passant du sol aux bouses qu'il incinère - c'est infiniment lent, mais la patience de Naoto est sans limite, comme celle de la nature qu'il vénère.
     Naoto n'est pas un théoricien, pas un penseur politique, il n'est même pas, malgré la haine dont il poursuit TEPCO, un militant anti-nucléaire, il est moins encore un ennemi de la science, sur laquelle il essaie, autant qu'il le peut, et notamment par ses contacts réguliers avec le docteur Masamichi Yamashita, de l'agence spatiale Jaxa, d'appuyer ses projets.
    Il est seulement, je crois, de ces hommes héroïques et simples qui nous tracent à tous le chemin pour après : n'accepter ni la peur ni le désespoir ni le déni, face au désastre annoncé (et peut-être ne sera-t-il pas ce désastre-là, cet enfer nucléaire qui s'est logé en quelque sorte expérimentalement, à Fukushima, peut-être prendra-t-il une toute autre forme, ou même plusieurs formes simultanées). Lutter, calmement, fermement, ne pas renoncer, et, avant tout, retrouver le lien qui nous unit aux bêtes et aux plantes, qui nous fait hommes parmi le monde et avec le monde. Au bout de ce parcours est notre chance ultime, non seulement de survie, mais tout simplement d'humanité.
    Antonio Pagnotta a appelé Naoto Matsumura le dernier homme de Fukushima. Je préfère l'appeler, quant à moi, le premier homme. Le premier homme du monde d'après.

 

Publié dans Japonisme

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Le voyage en quatre ailes

Publié le par Carole

4 L
 
Quelquefois, comme cela, on a l'impression que les jours peuvent inverser leur cours, battre un instant de l'aile, et reprendre insouciants le chemin vers la source. 
Ainsi, hier, cette voiture ancienne désormais, autrefois si banale, garée devant la belle boutique désuète du marchand de chapeaux... m'a transportée... loin en arrière, très loin, il y a trente ou quarante ans, au temps où mes jeunes parents s'en allaient en quatre ailes vers l'avenir radieux.
Où les dames bien mises se faisaient faire pour les mariages des capelines sur mesure, où les messieurs corrects portaient chapeau de feutre en hiver, chapeau de paille en été.
Où l'on mettait des gants pour être chic et smart. Et des blue jeans pour se rendre le soir en mob dans les boums.
Où la blonde Marilyn du village gaulois portait le nom tout froufroutant de Falbala - et cela faisait sourire car on savait encore ce que le mot voulait dire.
Où l'on s'enfermait pour téléphoner dans des cabines téléphoniques à pièces qu'on appelait taxiphones, tandis que le 22 à Asnières faisait rire toute la France.
Où l'on jouait aux Mille-Bornes en chantonnant le ciel le soleil et la mer.
Où je pensais qu'il y aurait toujours des voitures à quatre ailes, pour s'envoler joyeuses sur les routes gravillonnées de rose et de bleu tendre, bordées de vieux platanes, qui menaient à demain.
 
Donc, c'était hier à Nantes, par un après-midi aussi clair qu' un matin d'enfance. Et c'était délicieux. Un petit bout de chemin vintage, gracieux comme le vol de ce petit papillon jaune, autrefois égaré sur la vitre arrière de la jeune quatre ailes, et qui était doucement venu se poser sur mes yeux.
 
Alors avec mon APN, immédiatement dégainé, j'ai capturé ce cliché qui s'est aussitôt affiché - millions de pixels - sur mon écran numérique. Il ne me restait plus qu'à l'éditer sur photoshop et à le poster sur le web.
 
Ainsi va notre esprit, qui ne cesse de balancer, inconstant papillon aux quatre ailes incertaines, d'avant en arrière, d'arrière en avant, dans le temps qui ne sait où il va.

Publié dans Enfance

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Loto, journaux, passant

Publié le par Carole

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   En descendant du tramway, tout à l'heure, je me suis arrêtée, captivée, devant cette image parfaite que le hasard avait composée devant moi dans la rue - En un autre temps, on aurait parlé d'un tableau de genre, et on aurait aussi bien pu penser à un tableau d'histoire.
   Car il y avait là, en couleurs crues que saturait le soleil d'après-midi, en lignes nettes que soulignaient les ombres... tout... vraiment tout.
  Un quotidien de référence qui s'inquiétait doctement des grands enjeux géostratégiques et du trouble avenir de ce monde compliqué. Un magazine national prestigieux qui se plaisait à remuer, dans le coeur incertain de ses lecteurs d'élite, l'effroi de la grande secousse populaire vengeresse. L'énorme point d'interrogation vibrant d'angoisse, jeté vers l'avenir dans la lumière brutale. Le petit café ouvrier poursuivant avisé sa vie tranquille, proposant ses sandwiches au choix, et affirmant jaune et vert sa ferveur canari pour le football local. Cet homme pauvre, vieillissant, sorti pour remplir en fumant sa grille de loto, et qui, faute de pouvoir s'offrir un café à la terrasse, restait là, accroupi, concentré à l'extrême sur le choix si important des cases à cocher. Les sommes énormes du Cash et de l'Euro-millions, avec les numéros gagnants si rares qu'on les affichait sur la vitre, inaccessibles derrière le verre Sekurit gorgé d'obscurité. Les ombres, là-haut, qui commençaient à tomber sur l'enseigne. Et ce passant indifférent, qui venait d'en croiser un autre sans le voir, préférant lire de loin les gros titres de la presse. 
   "Un jour d'avril en France en 2013". Ainsi s'intitulait, je crois, ce tableau que le hasard-peintre avait composé, avec un soin extrême et une précision presque angoissante dans sa simplicité.
    Tout, je vous dis, il y avait tout.

Publié dans Nantes

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Des tulipes et des astres

Publié le par Carole

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    " On peut parler avec un mot et c'est tout !... Mais assis comme moi dans ce jardin où tout divague un peu la nuit, où la lune s'occupe du cadran solaire, où la chouette aveuglée, au lieu de boire au ruisseau, boit à l'allée de ciment, vous auriez compris ce que j'ai compris, à savoir : la vérité. "
(Jean Giraudoux, Electre, lamento du jardinier)
 
 
 
Le soleil enfin revenu avait partout réveillé pépiements et parfums. Les beaux faisans du Jardin des plantes marchaient dans les pensées du printemps, hiératiques et lents, comme des fleurs vivantes.
Je m'étais approchée du petit carré où fleurissent, pour quelques jours seulement, les tulipes de vigne, ces tulipes sauvages d'un jaune ardent qu'on conserve ici pour les replanter peu à peu dans des terres dont les désherbants les avaient fait disparaître. Les fleurs jaunes éclataient sur les sombres ceps, comme les promesses ensoleillées de ce soir apaisé.
Soudain, il y a eu cette ombre légère glissant sur le sol : un héron traversait le ciel. J'ai tenté de le photographier, mais il était déjà trop loin.
Un vieux jardinier qui travaillait dans les massifs et qui, apparemment, me regardait depuis un moment, s'est approché de moi.
-Hier soir, m'a-t-il dit, j'ai vu dans le ciel quelque chose de très rare : j'ai vu la lune frôler une planète, je crois que c'était Vénus... Est-ce que vous savez si c'était Vénus, vous ? On voit beaucoup de choses dans le ciel en ce moment, on voit beaucoup de choses, quand on prend la peine de regarder... Vous avez photographié la tulipe de vigne ? Elle pousse bien, dans les terrains restés sains... une fleur qui avait presque disparu... On la replante un peu partout, les gens vienennt chercher les bulbes ici... Vous connaissez les marais de Goulaine, peut-être ?... il y a une colline plantée de vignes, au milieu du marais... tout le monde se demande comment les vignes trouvent l'eau, là-haut... eh bien, c'est qu'elles ont des racines incroyablement longues qui s'en vont jusqu'au bas de la colline...  la roche est tellement poreuse, là-bas, on dirait de la lave. Mais non, ce n'est pas du tout de la lave... juste une roche qui contenait du fer, et qui s'est oxydée, avec le temps elle est devenue légère, légère comme de la pierre ponce...  les tulipes de vigne se plaisent là dedans. Elles enfoncent leurs racines, par ces trous de la roche, elles vont profond, profond.... Et puis, tiens, dans ce trou, là, que vous voyez, derrière les droseras, l'année dernière, des poules d'eau avaient fait leur nid... toute la journée on les voyait voler au-dessus des vignes, elles cueillaient des brins d'herbes, des brindilles, des mousses, pour les transporter jusqu'au nid... c'était beau à voir... mais vous savez, dans les vignes, il n'y a pas que les tulipes, il y a aussi des soucis, on en a eu beaucoup cette année... les vendanges seront bonnes...
 
C'était très étonnant, cette façon qu'il avait, ce jardinier, d'aller de la terre au ciel et du ciel à la terre, des astres de la nuit aux tulipes solaires, des racines enfouies aux oiseaux dans leurs nids, de ces nids aux soucis, jusqu'aux vendanges enfin. Il nouait tout cela, comme une brassée de fleurs diverses, en un seul bouquet de folles paroles. Cela prenait peu à peu, sous l'apparence absurde, un sens profond. J'ai repensé au jardinier de Giraudoux, que je trouvais trop bavard... jusque-là... et je me suis dit qu'après tout, Giraudoux avait peut-être rencontré, en son temps, comme moi, un vieux jardinier de l'Eden connaissant les vérités qui vont en cercle, sur les chemins contrariés qui s'accordent toujours, ainsi que les allées de ce Jardin où chaque carrefour ouvre sur des sentiers tournoyants qui bientôt se rejoignent.
 
A vivre et travailler au Jardin, on apprend tant de choses essentielles. Que les étoiles s'enracinent à la terre comme des fleurs de lave, que les bêtes des champs se balancent sur leurs tiges et nidifient au profond des racines, que les oiseaux du ciel dessinent tout là-haut de grands chemins de constellations changeantes, que notre terre tournoie, dans la lumière et dans la nuit, infiniment fragile et infiniment forte, comme une tulipe de vigne et d'espérance parmi les sombres ceps et les soucis vivaces.
 
Au milieu de la ville en vacarme, dans ce monde en souffrance dont les vagabonds du Jardin endormis sur les bancs, petits tas de misère, semblent les oiseaux mazoutés et mourants,
il est si bon, si apaisant, si nécessaire d'écouter divaguer le jardinier.

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Femmes dans le tramway

Publié le par Carole

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J'aime regarder et écouter les gens. C'est pourquoi j'aime le tramway avec ses petits salons verts comme dans les trains d'autrefois.
Des gens qui se rencontrent ou qui sont venus ensemble, qui ne resteront là que dix minutes ou souvent moins, dans le petit salon des quatre sièges verts, ont toujours à se dire des choses passionnantes, des phrases où se concentre l'essentiel.
J'aime surtout regarder et écouter les femmes. Les femmes si vite usées, les femmes lasses d'être femmes, depuis si longtemps femmes, toujours femmes.
 
Celles-ci, par exemple. Deux vieilles, très vieilles, et d'allure pauvre, montées ensemble à la mairie de Doulon.
Elles parlaient de perruches.
-Oui, disait la première, c'étaient vraiment des inséparables. On les appelait Jacques et Jacqueline. Enfin, c'était lui qui les appelait comme ça... Lorsque Jacques est mort, Jacqueline n'a jamais pu se consoler. Elle s'est laissée mourir de faim.
-C'est incroyable, ces bêtes, disait l'autre, c'est tout à fait comme des humains...
-Oh... tu sais... moi, quand il est mort, c'est drôle tout de même, mais je me suis sentie bien. Plus personne pour me donner des ordres. Le matin je me levais à l'heure que je voulais, et si ça ne me disait rien de faire la cuisine, eh bien, voilà ! comme je voulais...
-C'est vrai, ça.... oui, c'est comme moi, quand il est parti, je n'aurais pas cru... je ne me rendais même plus compte... c'est drôle, tout de même, on ne croirait pas... et puis, voilà, la liberté, c'est bon...
Elles sont descendues place du Commerce. J'ai bien eu l'impression en les suivant du regard qu'elles se dirigeaient vers le cinéma Gaumont.
 
 
Et celles-là... La cinquantaine. Trois grises et une rousse très teinte et très maquillée. Les trois grises pressent de question la rousse, qu'elles semblent retrouver après des années.
-Alors, raconte-nous... comment ça se passe avec lui, maintenant ? Est-ce qu'il est toujours... aussi... ?
-Oh oui, toujours aussi... Je le dis franchement : maintenant, tout ce que j'attends, c'est simple : j'attends qu'il crève. Il est malade. Le coeur.
-Tu en es arrivée à ce point-là ?
-Oui. Un macho, un macho... ce macho ! vous n'imaginez pas comme je souffre. Vous savez qu'il est italien...
-Oh oui, les Italiens, c'est terrible... !!!
-Fais ceci, fais cela, la cuisine, et le reste...
-Tu pourrais t'en aller ?
-Ah non ! je veux qu'il m'entretienne, au moins. Après le mal que je me suis donnée, tout ce que j'ai souffert à cause de lui... 
-Mais alors comment vous faites ?
-Chacun de son côté : lui dans le salon et moi dans la cuisine.
-Et la nuit ? Vous n'avez qu'une chambre, non ?
-Chacun d'un côté du lit !
-Mais toi, ma pauvre, mais toi, alors ? Tu n'as jamais essayé de trouver quelqu'un d'autre ? Avec ton physique...
-Si, j'ai essayé, je le dis franchement. Des hommes, j'en ai rencontré... mais tous pareils... ils cherchaient... autre chose, pas du tout ce que moi je cherchais....
-Oh!!!
-Le psychiatre me l'a bien dit, d'ailleurs, c'est normal : les hommes, ils ne pensent qu'à ça.
-!!!!!!
-Alors qu'est-ce que tu vas faire ?
-Attendre, souffrir, jusqu'à ce qu'il crève. C'est mon destin. Je suis résignée. Après j'aurai la maison.
-Ma pauvre... quelle vie... quelle vie... et toi qui aimais tant la vie...!
Et, comme la rousse descend à la Haluchère avec son caddy pour aller faire ses courses au Leclerc, l'une des grises lui serre très fort la main :
-Ma chérie, je te souhaite d'être heureuse...
Puis elle répète plus doucement, émue : " heureuse..."
Voilà, c'est fini... tandis que la rousse s'éloigne sur le quai en poussant son caddy, droite et fière virago dans la veste de cuir cintrée qui souligne sa poitrine généreuse, toutes les grises la regardent, émerveillées, envieuses, rêveuses aussi, et mélancoliques. Et puis le tram démarre, la rousse disparaît au carrefour, peu à peu les trois grises  s'éteignent, se taisent, reviennent à leurs vies mornes, enfermées quelque part du côté de la Halvèque ou de la Beaujoire....
 
 
Celles-là encore... celles-là je les vois tous les samedis, à sept heures, ce sont trois femmes d'une soixantaine d'années qui montent à la Souillarderie et qui parlent arabe. Elles ont de lourdes robes et des foulards usés qui sentent les légumes cuits à la vapeur, la viande de mouton et les clous de girofle. Elles s'en vont au marché.
Je ne comprends rien à ce qu'elles disent. Mais elles parlent d'abondance, rient et pépient, font de grands gestes fous, comme de très jeunes filles. C'est samedi, elles se sont levées avant le jour, mais elles s'en vont seules au marché. Elles en ont des choses à se dire, qui les font pouffer et pousser de petits cris. La cuisine, on verra plus tard.
 
 
Et cette autre, jeune encore mais le front fané, blonde peroxydée permanentée qui téléphone, les lèvres maquillées collées au micro, murmurante, absorbée dans de longs entretiens sentimentaux.... Sur le bas filé qui dépasse de la mini-jupe verte assortie à son sac à main, elle a posé un petit point de colle qui brille un peu sur le nylon noir - comme les gamines de mon lycée, autrefois, les gamines des familles du faubourg pauvre, celles qui venaient en robes et talons, mais qui se faisaient leurs mèches elles-mêmes à l'eau oxygénée et ne gaspillaient pas les collants nylon achetés au Petit Paris.
 
 
Toutes ces femmes, ici comme ailleurs, aujourd'hui comme autrefois, toujours semblables. Et c'est si triste, même quand cela m'amuse, ce que l'on a fait d'elles.

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Escargots

Publié le par Carole

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   Qui donc avait réuni, sur le pavé pluvieux, ces deux tout petits escargots, sinon le printemps revenu, le désir éternel de perpétuer l'espèce, et, par-dessus tout, cette pensée partout présente, qu'on appelle harmonie ?

    L'un et l'autre. L'image et son reflet. Le jaune et l'orangé. Celui qui couchait sa coquille à l'ouest, celui qui la penchait vers l'est. Celui qu'avaient piqué les ronces de la vie, celui qu'auréolait la transparence du premier jour. Celui qui se rayait de noir, celui qui se marbrait de blanc. Deux bijoux symétriques, lavés de couleur et de pluie, humbles trésors en cercle sur l'écrin sale du trottoir.

    Dans le matin gris de la ville, dans le vacarme de la rue, cette spirale colorée, à sa façon s'enroulait, minuscule et fragile, au fil perlé de l'infini.


    On chante aux enfants du Japon une comptine tournoyante, comme le sont partout les comptines, qui demande à l'escargot de montrer sa tête, ses cornes, ses lances, et puis ses yeux qui sont comme des globes... C'est tout simple, et c'est profond peut-être.

     Escargot, laisse-nous regarder, au fond de tes yeux ronds, comment tournoie le monde.


 


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