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Denis

Publié le par Carole

statue de Denis Papin à Blois

statue de Denis Papin à Blois

    A l'école on nous racontait son génie, ses malheurs. Son digesteur et sa machine à emporter au loin la force des rivières. Son obstination d'inventeur, la sottise du public.
    La cruauté des mariniers détruisant ses machines me bouleversait, j'aurais voulu l'empêcher de disparaître, seul et pauvre, dans ces faubourgs de Londres où la Mort - ayant sans doute repéré depuis longtemps le défaut de la soupape - finissait par l'abattre d'une dernière croix blanche sur sa porte de Huguenot. Mais même en rêve je ne pouvais adoucir sa misère, car il était allé si loin, et y était allé si seul, qu'il lui fallait mourir pour que les hommes enfin le suivent.
    Oui, telle était l'histoire qu'on nous racontait à l'école, et à l'histoire il n'y avait pas un mot à changer, bien entendu.
   Pour confirmer la fable, sa lourde statue de bronze régnait au milieu du plus haut escalier de la ville. Sombre, douloureuse, ravinée, dépeignée, mais inflexible, incapable de s'essouffler comme nous qui avancions péniblement, de marche en marche, hors d'haleine, fouettés de pluie ou brûlés de soleil, et rêvant lâchement d'avenues planes et bien abritées.
 
    Peut-être est-ce à cause de lui, si sévère sur son socle, que je me suis toujours méfiée de ces grands hommes qu'on voit se promener, admirés et bavards, sur tous les boulevards de la célébrité et de la douce vanité, fuyant les rudes degrés solitaires qui les auraient menés plus haut. Que je les ai toujours trouvés bien petits, vus du grand escalier de Denis.
Denis

Publié dans Blois

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L'odeur du chocolat

Publié le par Carole

Blois, rue Robert-Houdin

Blois, rue Robert-Houdin

Cette brume insensée où s'agitent des ombres, comment pourrais-je l'éclaircir ?
(W)
 
 
A Blois où je suis née, je suis toujours chez moi. A Blois où j'ai été enfant, je suis toujours perdue.
Des trains sifflants caracolent et galopent sur les coteaux de brume, comme petits poulains, en versant sur hier leurs confettis de suie. Et le fleuve s'en va comme une île qui passe, avec son chargement de morts souriant doucement, tandis que sur les quais je salue de la main, toute seule égarée, cherchant plus loin ma route.
Les carrefours m'arrêtent pour me demander leur chemin avec de vieilles voix, et je ne sais que dire pour démêler leurs mains qui s'accrochent et me serrent. 
Car tant de villes se mêlent à cette ville où je marche en moi-même que je n'en peux tracer la carte qu'avec des crayons d'ombres et des traits de lumière. Pourquoi ces escaliers où se creusent mes pas ne remontent-ils pas jusqu'aux sources des jours ? Il doit bien y avoir quelque part, pailleté de dentelles et enflammé de briques, un château pour les heures ?
Parfois j'arrive à l'entrevoir, toute bleue comme l'aube, la rue qui s'en revient vers le jardin fleuri de glaïeuls et de rires. Ou bien je l'aperçois, chaude et vivante encore, dans un coin de rempart, cette vitrine jaune où flotte sans visage le regard encore là d'un vendeur sur le seuil.
 
Mais qui donc me rendra l'odeur du chocolat qui flottait sur la ville ?
L'odeur du chocolat

.

Publié dans Enfance

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Esp !

Publié le par Carole

Esp !
C'était un soir de gris, tout maculé de pluie.
Elle pleurait sous ses bleus, l'encre à mélancolie,
L'amour toujours toujours - et l'espérance à peine.
 
Car toujours ils espèrent, ceux qui n'ont que des murs
Pour écrire sur les coeurs. Et toujours ils espèrent,
Ceux qui aiment tout seuls et ne savent pas qui.
 
Oui, toujours ils espèrent, ceux qui ne devraient plus,
Mais rien qu'à demi-mot, comme on chuchote au vent
Quand on parle à la nuit.
Esp, toi, là ! Esp, passant ! 
 

Publié dans Fables

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Les haricots, la compteuse et la conteuse

Publié le par Carole

    "... Ce que j'ai vu au grenier, ce jour-là, quand j'ai voulu y aller, remplir mon petit sac de haricots rouges pour préparer la pâte anko... non, je ne veux plus vous le raconter...
...et puis j'ai tant affaire à remuer ma pâte, à écumer le sucre, au fond de la marmite...
— Akiko-san, nous vous le demandons, racontez-nous ! Vous pouvez bien tourner la cuillère et raconter...
— Tourner la cuillère et raconter ! Comme si les haricots ne réclamaient pas toute mon attention, tout mon amour et tous mes soins...
— Regardez donc, Akiko-san, comme ils sont sages au fond de la marmite, comme ils attendent et font silence dans leur écume qui se repose... ils veulent que vous racontiez, eux aussi, ils vous le demandent, vous voyez bien, Akiko-san !
—Eheh... eeto... Je raconterai si vous me promettez de ne pas rire, de ne pas m'interrompre, et de prendre au sérieux... [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

 

Publié dans Récits et nouvelles

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Les confessions (réédition revue)

Publié le par Carole

confessionnal 2
 
Le confessionnal ne sert plus guère. Alors on y a tout bêtement rangé la pelle et le balai, les humbles objets qui servent à faire le ménage de l’église…
C'est amusant, se dit-on d'abord, et puis on y réfléchit un peu, car autrefois on a été cet enfant docile et pieux qui se rendait à confesse, et marmonnait ensuite, agenouillé sur le dallage froid, ses trois Avé et ses cinq Notre-Père.
Rares sont maintenant ceux qui viennent encore ainsi, à confesse, murmurer dans l’obscurité, aussi bien que les secrets qui étouffent, les angoisses qui rongent et les fautes qui hantent, les petits tracas du quotidien et les erreurs de chaque jour.
Sans doute le confessionnal a-t-il été peu à peu remplacé par les journaux intimes, par le divan des psychanalystes, par les consultations des psychologues et des psychiatres, par les émissions de Ménie Grégoire, par les psy-shows de la télévision, par les appels à SOS amitié, par Facebook et Copains d'avant, et même par les blogs, après tout…
Confessions impudiques ou très minces secrets, grandes et petites fautes, douleurs immenses, brèves égratignures, infimes vérités et mensonges éclatants... tant de misères, tant de paroles se pressent dans les gorges nouées. On n'en meurt pas toujours étouffé, mais je ne connais rien de plus douloureux qu’un cri silencieux, qu’un remords privé de mots, qu’un désespoir bâillonné, qu'une plainte étranglée, qu'une espérance tue. 
Il faut qu’il y ait, quelque part, un endroit pour parler, et, en parlant, nettoyer son âme, la vider de ses cendres et la laver de ses scories, en dégager tout ce qui, à force de ne pas être dit, pourrit, salit, écrase, emprisonne - empoisonne.
 
Alors cette pelle à poussière avec sa balayette, au fond du confessionnal, ce n'est pas seulement amusant, c'est une idée très juste, une intuition profonde de la brave personne qui, là-bas, au village, se charge, quand elle peut, comme elle peut, de l'entretien de la vieille église.

Publié dans Fables

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Réserve

Publié le par Carole

    Longtemps, j'ai été au chômage, comme tant d'autres.
    Puis, un jour, à bout de ressources, j'ai répondu à une petite annonce. 
On ne demandait pas grand chose, que d'avoir une maison, une voiture, du temps pour écouter, beaucoup de discrétion, et "du bonheur à partager."
    Je n'avais pas grand chose d'autre à partager, si ce n'est ma maison délabrée, mon temps distendu de chômeuse, et ma propre solitude silencieuse, mais j'ai répondu [...]
Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

 

Publié dans Récits et nouvelles

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Chants d'oiseaux

Publié le par Carole

Chants d'oiseaux
Et pour finir d'évoquer cette Journée si folle qui vient de s'achever, une petite fable.
 
Le thème de cette année 2016 était la Nature, et partout les oiseaux étaient à l'honneur. On avait pu entendre chanter les Coucous bénévoles, Les fauvettes plaintives, le Rossignol vainqueur et la linotte effarouchée, et même l'Oiseau prophètedans les Murmures de la forêt et les Vergers fleuris. On avait tout particulièrement admiré Johnny Rasse et Jean Boucault, les deux imitateurs d'oiseaux spécialement invités, Papagenos siffleurs et délicats ornithologues. 
 
Quand nous sommes sortis, le soir, avant le grand concert final, nous sommes passés, tout près des portes qu'on allait clore bientôt, devant les jeunes magnolias qui bordent le quai du canal Saint-Félix. Ils résonnaient de voix d'oiseaux si authentiques que bien sûr nous avons tout d'abord cru à une animation, à des enregistrements que les organisateurs auraient fait installer pour parfaire l'illusion musicale.
Mais non, c'étaient de vrais oiseaux, toute une bande d'étourneaux, qui s'étaient posés là, sur les branches, et pépiaient dans la nuit. Les arbres en étaient tout blanchis de fientes étourdies.
Ainsi, tandis que, derrière nous, on continuait à les imiter et à les évoquer, provoquant de longues salves d'applaudissements, ils étaient là, eux, les oiseaux, donnant leur grand concert.
Et personne, personne
 n'était venu les admirer.
Personne, personne, ne songeait plus à applaudir.
 
Car la réalité, quand l'art ne nous la montre pas, nous ne savons, si souvent, ni la voir ni l'entendre.
 

Publié dans Fables

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La Création

Publié le par Carole

La Création
"Dem kommenden Tage sagt es der Tag,
Die nacht, die veschwand, des folgenden Nacht."
("Le jour le dit au jour qui vient,
La nuit qui disparaît, à la nuit suivante")
Haydn - La Création 
 
 
J'avais croisé l'autre jour cette petite fleur sur mon chemin.
Petite fleur poussée sur le mur gris, qui s'arrachait à l'ombre, lançant vers les étoiles les fusées de ses graines. Petite fleur en majesté dont les pétales roulaient sur le ciment comme baguettes de tambour. Petite fleur frottant au vent ses cordes blanches de harpe en joie. Fleur de craie tournoyante qui voulait écrire son poème au tableau avant que la pluie ne l'efface.
Elle est partout, la Création. Sur les murs de la ville aussi bien que dans les musées et les salles d'orchestre. Car elle est une, toujours la même, quelque forme passagère que lui donne le hasard ou l'effort. Car c'est partout le même élan, sans fin recommencé, pour qu'il y ait, au lieu de rien, toujours, toujours, quelque chose. 
Quelque chose. Cela est si modeste, souvent, humble et fragile comme une fleur.
Mais voilà qu'à peine né du rien, irrésistiblement, ce quelque chose, quoi que ce soit, fleur du chemin, bout de craie ou partition d'orchestre, se met à tendre vers le tout - vers cette perfection que le hasard ou l'effort réalise parfois à la fin, mais qui elle-même ne peut s'atteindre que pour disparaître aussitôt. Avant de renaître, ailleurs, forcément, un peu plus loin, un peu plus haut, ressemée par le vent et la pluie, dans ce grand élan de toujours qu'on appelle 
Création.
 
Je pensais à cela ce matin en assistant à la merveilleuse représentation de la Création de Haydn qui nous a été donnée pour la Folle Journée par le Sinfonia Varsovia et l'Ensemble vocal de Lausanne.
Michel Corboz ne les dirigeait plus. Il est si vieux maintenant.
Je me suis souvenue de la petite fleur qui semait ses étoiles, avant de disparaître sous la pluie.
 

Publié dans Nantes

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La Tempête

Publié le par Carole

La Tempête
Hier soir, la "Folle Journée" était, chez moi, à Carquefou. Et Claire Désert nous a joué La Tempête, qui est peut-être la plus beethovenienne de toutes les sonates de Beethoven.
Elle a si bien interprété le dernier mouvement que j'ai cru entendre à nouveau Wilhelm Kempff...
 
C'était un dimanche matin d'hiver. J'avais été réveillée soudain par le disque qu'on venait de mettre sur le "pick-up", dans la chambre d'à côté, celle des parents.
Derrière la paroi mince, quelqu'un jouait un morceau que je n'avais jamais entendu, aussi clair, aussi parfait, aussi impérieux que le matin qui se levait.
Les notes enflaient comme des vagues, crépitaient comme la pluie, flottaient comme les nuages, chantaient comme le vent, et retombaient toujours, fluides, délicates et sauvages, sur le piano magique que je ne voyais pas, et qui n'avait rien de commun avec celui qu'on tapotait et violentait pour rire, chez ma grand-mère, le jeudi après-midi.
Nous n'avions que très peu de disques à la maison, et il était rare qu'on mette en marche le petit "pick-up" jaune qui labourait les vinyles avec sa griffe de diamant mal taillé. Qui nous avait offert ce disque ? Je n'en sais vraiment rien.
Je sais seulement que ce matin-là Wilhelm Kempff était venu chez nous jouer La Tempête.
Ce fut ma première rencontre avec la musique. Et peut-être, au fond, la seule.
Car alors, dans la stupeur qui m'envahissait, je l'ai tout entière comprise - je veux dire absorbée dans mon être jusque-là incomplet, comme un autre coeur, battant si près du coeur du monde qu'il aurait dû se substituer au mien. 
Puis il y a eu ce silence, quand tout s'est tu. Ce silence qui est la matière même de la musique.
Ce silence.
Aussi vaste et aussi douloureux que le regret et l'éternel désir.
 

Publié dans Enfance

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Wonderful life

Publié le par Carole

Tout irait bien. Le monde se dépliait dans la lumière des phares comme une aile d’oiseau, et les étoiles tissaient là-haut tranquilles leurs fils de rosée grelottante.
La nuit lui tricotait un nid avec ses milliers d’yeux de paille.
Puisqu’elle allait donner...
donner la vie. C’était bien comme cela qu’on disait ?
Donner la vie.
Pour la première fois. Première fois.
Tout irait bien.
Puisqu’ils étaient en route.
Ensemble.
Dany avait mis la radio.
Le voyage allait être si long à travers la nuit [...
]
 
Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

 

Publié dans Récits et nouvelles

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