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34 articles avec enfance

Rentrer

Publié le par Carole

fenêtre éclairée - version 3
 
En ce temps-là, ce vieux temps-là toujours neuf et naïf de la lointaine enfance, il fallait bien un jour un clair jour de septembre, le quitter l'oublier, pour un an pour toujours, le pays de soleil et d'ennui des si longues vacances.
 
Quand le matin venait, on entrait avec crainte et désir dans le monde inconnu de la nouvelle année scolaire.
Il y avait l'attente un peu anxieuse devant la porte close, dans la fraîcheur de huit heures. L'appel des noms qui paraissaient tous étrangers. La marche en file derrière le nouveau maître. Le grand tableau repeint s'étirant sur le mur comme un vaste horizon. La table étroite et bien cirée, barque luisante où était déjà posé le cahier.
On s'installait en marin sur le banc, on ouvrait prudemment la trousse de cuir fauve emplie de munitions colorées, et on tournait lentement la première page, en se penchant pour respirer l'odeur du large sur le papier tout neuf et gorgé de promesses.
Puis on plongeait la plume dans l'encrier plus blanc que coquillage où tremblait une eau lourde, d'un violet profond remué de courants souterrains.
Un instant la main restait suspendue au-dessus de la première ligne de la première page du premier cahier de l'année. Une ombre mince palpitait sur la feuille, s'allongeant comme un mât vers des rivages inexplorés. L'encre luisait en perle sombre au bout de la plume envolée.
 
Puis la main retombait. Le porte-plume encore sans tache traçait fidèlement les lignes du modèle. Et les lignes suivaient les lignes, lents bataillons dociles et déjà las, sur les chemins bien balisés qu'avait tracés le maître, de toute éternité.
Il n'y avait plus qu'à poursuivre ainsi, pour un an pour toujours, puisqu'on était rentré.
 

Publié dans Enfance

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Des femmes de fil

Publié le par Carole

Des femmes de fil

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La bobine tournoyante d'où s'élance le fil, empruntant le chemin compliqué et patient qui lui fait un destin. La canette et le guide-fil.
Et la machine grise, vaillant petit dragon labourant sans répit avec ses dents d'aiguille le tissu remâché sur le doux pied-de-biche. 
 
La canette, la machine. Le pied-de-biche, le guide-fil.
Je n'ai rien oublié. Ces mots étaient chez eux chez les femmes de chez moi.
Les femmes de la famille. Les grands-mères et les mères. Les tantes et les soeurs. Toutes les femmes de chez moi.
Je les ai toujours vues coudre et tricoter, repriser et recoudre. Tracer sur des papiers de soie avec leur craie magique le dessin de nos corps, découper le tissu avec leurs grands ciseaux aiguisés ou crantés, et bâtir et biaiser, dans le droit fil ou à vagues de smocks, de surjets et de fronces. Ourler et crocheter, faufiler, repriser, doubler et galonner, tirer l'aiguille et pousser la navette, à point zigzag, à point d'abeille, à point d'épine, tandis que la machine, bon dragon domestique, mordait à grand fracas le tissu qui vrillait.
Les femmes de ma famille. Elles avaient toujours un fil entre les doigts, une jupe à ourler, une laine à nouer, un ouvrage à filer, une pelote à démêler. Elles cousaient en lisant, crochetaient en veillant, tricotaient en tournant la cuillère à pot, et piquaient en rêvant sur la machine ardente qu'on ne rangeait jamais.
Les femmes de chez moi. Les mères et les tantes. Les grands-mères et les soeurs. Sans fin elles cousaient, tricotaient, nouaient et faufilaient leurs lourds fils-au-Chinois et leurs laines mousseuses et leurs cotons soyeux comme mots à broder. 
C'étaient des femmes de fil.
Des femmes inlassables. Qui habillaient les corps et recousaient les jours. Pour que la vie, toujours, sans noeuds et sans cassures, suive le fil du temps qui ne doit ni se rompre, ni s'emmêler, mais suivre le chemin de canette et d'aiguille, compliqué et si simple, dragonnant et patient, que lui fait le destin.
 

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Pâquerettes (réédition revue)

Publié le par Carole

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Au lendemain du carnaval, quand tous les confettis, fleurs des fêtes d'un jour, jonchent le sol de leurs brassées défaites, les pâquerettes écrasées sous les pas se déplientdéfroissent un à un leurs pétales, remaquillent leurs collerettes. Se remettent debout. 
C'est qu'elles n'ont pas fini, ces patientes de Pâques, le long chemin qui conduit les saisons. C'est qu'elles sont en route, tranquilles pèlerines, vers tous les chants d'oiseaux.
 
Enfant, j'aimais cette vigueur modeste des pâquerettes, qui surgissaient du gel toutes minces élancées, pour parler du bonheur. A Pâques, chez mes grands-parents, dans le jardin de Guéret où nous passions les fêtes, elles poussaient dru dans les flaques de neige qu'avait laissées l'hiver. Je me souviens d'avoir cherché, dans l'herbe frottée de givre, de froids lapins enveloppés de papier d'aluminium, et bien des oeufs brillants tout tachetés de boue. M'accroupissant parmi les fleurs, fermière des promesses du monde, je les moissonnais pour entasser sur leur corps tous mes trésors précaires. Longtemps, je le savais, silencieuses et douces, elles garderaient ouverts leurs yeux dorés, comme autant de petits soleils, au fond de mon panier plein d'ombre.
 
Il me semblait que chacun de leurs pétales contenait un jour de ce printemps qui venait de renaître. Aussi je les effeuillais anxieusement pour savoir combien de temps il durerait encore. Jamais je ne trouvais assez de pétales, et je recommençais toujours. J'avais beau les cueillir par poignées, détruire impitoyablement la spirale parfaite de leur fraîche couronne, elles renaissaient sans cesse, sans un reproche, et celles que j'avais piétinées se redressaient toujours dans l'herbe, sans mot dire, pour que je les cueille, et les effeuille, et les piétine encore. Au soir, quand elles se refermaient, elles étaient toujours du même rose ardent et fragile que le ciel.
 
Mais il fallait quitter Guéret par des routes qui tournaient comme le temps. Quand je revenais aux grandes vacances, l'été brûlant avait séché les pâquerettes du jardin, et le vent les jetait aux insectes dans l'herbe crépitante, confettis tristes et fanés, rebut des fêtes du printemps.
 
Plus tard, j'ai appris que les pâquerettes n'ont en réalité pas de pétales, mais des dizaines de petites fleurs ligulées, entourant un coeur jaune lui-même composé de dizaines d'autres fleurs tubulées. Ainsi, chaque fleur capitule tourne au vent sur sa tige comme un bouquet minuscule et pourtant immense, composé de tant de fleurs jaunes et blanches qu'aucun enfant ne pourrait les compter.
 
Pourquoi, cependant, n'ai-je jamais pu trouver une pâquerette dont le coeur vivace aurait été piqué d'assez de fleurs à effeuiller
pour que rien ne se meure,
que le printemps dure à jamais,
au jardin disparu de Guéret ?

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L'odeur du chocolat

Publié le par Carole

Blois, rue Robert-Houdin

Blois, rue Robert-Houdin

Cette brume insensée où s'agitent des ombres, comment pourrais-je l'éclaircir ?
(W)
 
 
A Blois où je suis née, je suis toujours chez moi. A Blois où j'ai été enfant, je suis toujours perdue.
Des trains sifflants caracolent et galopent sur les coteaux de brume, comme petits poulains, en versant sur hier leurs confettis de suie. Et le fleuve s'en va comme une île qui passe, avec son chargement de morts souriant doucement, tandis que sur les quais je salue de la main, toute seule égarée, cherchant plus loin ma route.
Les carrefours m'arrêtent pour me demander leur chemin avec de vieilles voix, et je ne sais que dire pour démêler leurs mains qui s'accrochent et me serrent. 
Car tant de villes se mêlent à cette ville où je marche en moi-même que je n'en peux tracer la carte qu'avec des crayons d'ombres et des traits de lumière. Pourquoi ces escaliers où se creusent mes pas ne remontent-ils pas jusqu'aux sources des jours ? Il doit bien y avoir quelque part, pailleté de dentelles et enflammé de briques, un château pour les heures ?
Parfois j'arrive à l'entrevoir, toute bleue comme l'aube, la rue qui s'en revient vers le jardin fleuri de glaïeuls et de rires. Ou bien je l'aperçois, chaude et vivante encore, dans un coin de rempart, cette vitrine jaune où flotte sans visage le regard encore là d'un vendeur sur le seuil.
 
Mais qui donc me rendra l'odeur du chocolat qui flottait sur la ville ?
L'odeur du chocolat

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La Tempête

Publié le par Carole

La Tempête
Hier soir, la "Folle Journée" était, chez moi, à Carquefou. Et Claire Désert nous a joué La Tempête, qui est peut-être la plus beethovenienne de toutes les sonates de Beethoven.
Elle a si bien interprété le dernier mouvement que j'ai cru entendre à nouveau Wilhelm Kempff...
 
C'était un dimanche matin d'hiver. J'avais été réveillée soudain par le disque qu'on venait de mettre sur le "pick-up", dans la chambre d'à côté, celle des parents.
Derrière la paroi mince, quelqu'un jouait un morceau que je n'avais jamais entendu, aussi clair, aussi parfait, aussi impérieux que le matin qui se levait.
Les notes enflaient comme des vagues, crépitaient comme la pluie, flottaient comme les nuages, chantaient comme le vent, et retombaient toujours, fluides, délicates et sauvages, sur le piano magique que je ne voyais pas, et qui n'avait rien de commun avec celui qu'on tapotait et violentait pour rire, chez ma grand-mère, le jeudi après-midi.
Nous n'avions que très peu de disques à la maison, et il était rare qu'on mette en marche le petit "pick-up" jaune qui labourait les vinyles avec sa griffe de diamant mal taillé. Qui nous avait offert ce disque ? Je n'en sais vraiment rien.
Je sais seulement que ce matin-là Wilhelm Kempff était venu chez nous jouer La Tempête.
Ce fut ma première rencontre avec la musique. Et peut-être, au fond, la seule.
Car alors, dans la stupeur qui m'envahissait, je l'ai tout entière comprise - je veux dire absorbée dans mon être jusque-là incomplet, comme un autre coeur, battant si près du coeur du monde qu'il aurait dû se substituer au mien. 
Puis il y a eu ce silence, quand tout s'est tu. Ce silence qui est la matière même de la musique.
Ce silence.
Aussi vaste et aussi douloureux que le regret et l'éternel désir.
 

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Expression

Publié le par Carole

Expression
Cette fois c'est sûr et je le sais.
Qu'on nous l'a condamnée la maison d'autrefois.
Sur le portail de fer j'ai lu le grand faire-part.
Alors c'est vrai c'est donc bien vrai.
Que c'est permis que c'est possible. 
 
De démolir d'un coup de croc
le cerisier trapu et le prunier aigu
les rires des jeunes filles et les pleurs de l'enfant
le grand perron de pierre qui mène à la cuisine comme il irait au ciel
et la cave profonde qui glisse vers la peur
les cheveux noirs et bleus de ma jeune grand-mère 
et le linge bien blanc qui sèche dans le vent
la ronde du poisson les signes de la main
de mon grand-père là-bas sur le quai de la gare
et la balançoire folle qui fait le tour des heures
et tant de nuits bercées par le fracas des trains qu'on n'entend même plus
mais qui s'en vont au loin emportant notre vie.
 
C'est vrai que c'est permis ?
Est-ce que c'est bien possible 
De mordre dévorer
la tendre joue des jours
de douceur et d'amour.
De mâcher sans démordre
d'une sombre bouchée
les joies les bavardages
et les pleurs les disputes
qui se pendaient aux rires
comme l'ombre aux jardins
grandis dans le soleil 
 
Ragoût de bulldozer,
consommé de poussière.
Permis. C'est donc permis.
Permis de démolir.
De tout saisir en ruines dans les mâchoires du temps.
Expression
En approchant plus près, au fond de la boîte aux lettres éventrée crucifiée, j'ai aperçu un mot, rouge et couché dans l'ombre :
"Expression"
Expression ?
Expression. Je demande la parole. Expression, votre Honneur.
Qu'avez-vous donc à dire ? l'affaire est entendue. Mais nous vous écoutons.
Rien d'autre à exprimer, à dire et à écrire, à redire à récrire, que cette plainte, sans cesse enregistrée, et jamais prise en compte,
mon témoignage indéfectible
ma déposition inlassable
contre le temps, 
ce tueur dément,
contre le temps,
ce loup voyou,
contre le temps,
ce vieux filou.
Expression

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Châteaux de sable

Publié le par Carole

Châteaux de sable
Enfant, j'ai aimé les châteaux de sable. Passionnément - je veux dire : avec ce mélange d'instinct de possession et d'angoisse qui fait les grandes passions.
Acharnée, je creusais, je bâtissais, je fortifiais. Tandis que la mer, lente et vorace, avançait comme l'heure, de toutes ses dents d'écume, vers les créneaux et les tourelles, je luttais pour sauver mon château.
Rien n'est plus difficile, sans doute, pour un enfant, que cette découverte du temps, de la fatalité, et, en somme, de la mort.
Jusqu'au dernier instant je travaillais et je résistais, me hâtant de consolider les murailles, étayant les remparts et écopant les douves.
Pourtant, lorsque la vague, enfin, léchait les dernières tours en ruine et les chemins de ronde où s'enfonçaient les mouettes, je ne pouvais jamais l'empêcher, ce sentiment bizarre de bonheur, soudain, à voir le château se fondre comme pincée de sel.
Cette autre découverte : qu'on ne bâtit que sur le sable, des oeuvres que le temps roulera comme grains d'illusion, et que c'est pour cela, précisément pour cela, qu'il nous faut les bâtir. Une pincée de sel sur le néant qui vient. Ce n'est vraiment pas rien.

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Sabots & galoches

Publié le par Carole

Sabots & galoches
Sabots & galoches... enfants, déjà nous n'en portions plus, de ces chaussures de bois, de ces chaussures de pauvres gens, de ces chaussures du monde d'avant. Mais nous avions des parents qui en avaient porté, nous avions vu des boutiques emplies de copeaux où menuisaient des vieillards somnolents.
Sabots & galoches... c'étaient des mots qu'on écrivait encore au tableau noir, des mots légers comme éperluettes, qu'on suivait du regard comme oiseaux familiers.
Les mots volent et s'envolent, et ne reviennent pas au poing du fauconnier.
Qui donc saura, demain, ce qu'étaient des galoches ? Ou même des sabots
Et les mots de demain, qui peut déjà les lire, en gros ou en détail ? aux enseignes effacées des vieux murs de la ville, ils ont pourtant leurs nids que nous ne voyons pas.
 
Le temps est ce maître inflexible en blouse de craie grise qui raconte nos vies avec des mots qui passent, et chaque soir efface son tableau. 
Et nous, les cancres, qui ne voulons jamais tourner les pages de l'unique leçon que nous avons apprise.
 

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Monsieur Durand et monsieur Cornichon

Publié le par Carole

Monsieur Durand et monsieur Cornichon
Quand je l'ai aperçu, dans la rue, un peu fourbu, encore vaillant, et décidé toujours à poursuivre sa route, ce vieux, si vieux fourgon Citroën, tout a été là soudain, si neuf - intact. Parfait.
 
J'ai cinq ans j'ai six ans j'ai l'âge de l'enfance que je ne cesserai jamais d'avoir. Le fourgon Citroën est garé sur la place de l'église où chaque été s'installe un cirque.
Et le village autour de moi tourne comme le monde, immuable et parfait.
Monsieur Cornichon et monsieur Durand, monsieur Durand et monsieur Cornichon sont les deux épiciers du village.
Installés à quelques dizaines de mètres l'un de l'autre ils se sont partagé le monde.
Monsieur Durand tient boutique sur la route de Selommes qui serpente vers l'est, qui est aussi la grand-route de Blois s'enroulant jusqu'à l'ouest. Monsieur Cornichon tient boutique sur la route de Rhodon qui coule vers le nord, qui est aussi le chemin de Merlette ruisselant vers le sud. 
Monsieur Cornichon vend des berlingots colorés dans des bocaux de verre, et il les emballe dans des cornets de papier brillant. Monsieur Durand torréfie le café chaque samedi, et l'odeur de l'Afrique, toute poivrée de soleil, emplit les cours de ferme où rêvassent les vaches.
Monsieur Durand vend de la toile cirée, de la ficelle et des bottes de pêcheur. On ne trouve pas ces articles chez monsieur Cornichon, mais on y trouve des journaux, des revues sur papier glacé, et même quelques volumes de la bibliothèque rose et de la bibliothèque verte.
Monsieur Cornichon est déjà vieux. Il a des moustaches toutes blanches et des yeux malicieux pochés de rides et de taches brunâtres. Monsieur Durand est encore jeune, il est blond et sérieux, il a une fille qui s'appelle Carmen et qui est mon amie à l'école.
Monsieur Durand fait des tournées dans son fourgon Citroën et conduit aux hameaux isolés les merveilles de ce monde. Jamais on n'a vu monsieur Cornichon hors de sa boutique, qu'il emplit de son gros corps aimable et de sa voix puissante.
Monsieur Cornichon bavarde et cancane. Monsieur Durand se tait.
On va chez l'un et on va chez l'autre, on va chez l'autre et on va chez l'un, en comptant bien les fois, pour ne faire tort ni à l'un ni à l'autre, pour ne fâcher ni l'autre ni l'un, et aussi parce que, de l'un et de l'autre, et de l'autre et de l'un, autant que de l'est et du nord, et du sud et de l'ouest, on a besoin.

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Poissons d'avril

Publié le par Carole

Poissons d'avril
Tout à l'heure, j'étais à la bibliothèque. L'une des employées avait un poisson de papier accroché dans le dos. Un petit poisson maladroit dessiné par un enfant.
Bien sûr, puisque nous étions le premier avril.
Je me suis souvenue brusquement de ces premiers avril de "vacances de Pâques", à Guéret, où nous décorions le dos de mon grand-père, rentré pour le déjeuner, de tout un banc frétillant de petits poissons colorés.
Chacun en accrochait en pouffant deux ou trois sur sa veste, tandis qu'il lisait son journal, mais mon grand-père ne paraissait s'apercevoir de rien, même quand les plus petits devaient s'y reprendre à plusieurs fois...
Puis, tandis que nous étouffions à grand-peine nos fous rires, il attrapait son manteau tout chargé de goujons, et il l'enfilait par-dessus sa veste enguirlandée, toujours sans rien remarquer. Avec la même impassibilité il descendait l'allée qui menait à son bureau, tandis que nous guettions à la fenêtre, hurlant de rire, l'envol léger des guirlandes de papier accrochées à ses basques. Lorsqu'enfin nous le voyions pousser la porte du "service", harnaché d'oriflammes ondoyants, notre joie n'avait plus de bornes.
Qu'il est distrait, pensions-nous, qu'il est facile à berner. 
Et nous n'étions pas loin de le croire un peu niais.
Comment aurions-nous pu nous en douter, qu'il était plus fier de sa ribambelle de joyeux alevins que d'autres de leurs décorations ?
Qu'il dirait au bureau, tout content, en décrochant sa pêche : "Tiens, ce sont les gosses qui se sont bien amusés, aujourd'hui".
Comment aurions-nous pu le comprendre, que ces poissons de papier étaient les fragiles hameçons du bonheur accrochés par nos rires d'enfants à sa vie vieillissante ?
Comment aurions-nous pu le deviner, qu'un jour il allait mourir, et qu'il ne resterait plus rien, pas même un rond dans l'eau brouillée, de nos petits poissons perdus dans la grande mare du temps.

Publié dans Enfance

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