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Les gargouilles de Notre-Dame

Publié le par Carole

Notre-Dame de Paris, août 2011

Notre-Dame de Paris, août 2011

C'était en 2011, par un ciel d'été bleu moutonné de nuages légers comme fumée...
 
Elles menaçaient du poing, les anciennes gargouilles. Penchées sur l'univers, elles criaient au malheur de se tenir au loin. Elles étaient becs et ongles la gangue de laideur qui enserre le sacré pour que toute beauté se repose au secret.
Les yeux toujours ouverts, cornes à crever le vent, ailes à pointes de flèches, mâchoires à recracher les déluges et les guerres,
éternelles en diable, elles étaient les gardiennes.
 
Elles le savaient sans doute, ce que nous ignorions, qu'un temps pourrait venir où tout vacillerait. 
Les gargouilles, le sacré, la splendeur et les griffes, et tant de vieilles pierres où nos coeurs s'abritaient.
Dans la fumée qui monte vers le ciel qui noircit,
empuantie de cendres, 
comme un encens mauvais.
 
lundi 15 avril 2019, incendie de Notre-Dame de Paris
 
 

Publié dans Divers

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Le vieux peintre

Publié le par Carole

Le vieux peintre
    Le vieux pommier fourbu refleurit au jardin. Quelques bouquets encore ont poussé cet avril, pistillant de printemps le linceul des lichens, sur les branches qui penchent et que l'on croyait mortes.
    Frêles chandeliers roses et balancés de brise, perlant de lueurs mauves la carcasse gris tendre du vieillard vacillant.
 
    Il se meurt, le bel arbre, chaque année un peu plus, mais il part en vieux peintre, et pose en s'en allant ses couleurs sur la toile
     où nos regards se prennent comme chair de pétales.
 

Publié dans Fables

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Klapisch saumon fumé

Publié le par Carole

- C'est toujours comme ça, la première fois", disait tranquillement la bonne des Amodio à donna Rosa : "Faut pas vous frapper. Ensuite, petit à petit, on s'habitue. 
 
(Anna Maria Ortese, "Une paire de lunettes", in La Mer ne baigne pas Naples)
 
***
En ce temps-là, je voyais le monde en
Klapisch saumon fumé
flou.
 
 
En ce temps-là, je n'y voyais que gouttes et brouillards, ombres flottantes et reflets miroitants.
En ce temps-là, je voyais le monde en Monet et en Pissaro, en Cézanne et Seurat et crayons Caran d'Ache.
Autant dire que je le voyais en beau.
 
Jusqu'au jour où on s'en est aperçu.
Où on m'a posé sur le nez une paire de lunettes. C'en était bien fini, de voir le monde en flou, de voir le monde en beau, il a fallu le voir en vrai.
 
Ce fut une douloureuse épreuve. Je me souviens de ma marche hésitante, sur les trottoirs dont chaque irrégularité blessait mes yeux de verre, entre les vitrines gardées de mannequins aux fronts blancs et aux lèvres écarlates, aux doigts longs hérissés d'ongles durs. Un grand vertige m'avait saisie, face à ce monde que je ne pouvais plus inventer, mais qu'il me fallait, impitoyablement, observer.
 
J'ai réussi, enfin, au sortir de chez l'opticien de la rue des Trois Clefs, à regagner titubante, accablée, la "Quatre Ailes" de mon père. Prétextant la fatigue, j'ai aussitôt retiré mes lunettes et je les ai rangées dans le petit écrin soyeux et boutonné comme un corsage que m'avait donné l'opticien. J'avais bien l'intention, une dernière fois, de profiter des couleurs de la nuit - ces fabuleuses lumières diffractées roulant la couleur comme des vagues, que j'ai reconnues sans hésiter, des années plus tard, dans les paysages nocturnes de Van Gogh.
Il y avait, tout particulièrement, sur la route de Vendôme, juste avant le carrefour de Villebarou, ces hautes floraisons d'oiseaux flous, roses et bleus, immenses et palpitants dans leurs ailes battantes. Je les admirais tant. J'en rêvais jusque dans mes rêves. J'attendais toujours le moment où la "Quatre Ailes" passerait devant - bien trop vite -, de son petit trot léger d'oiseau blanc tiré à quatre chevaux.
 
 Justement mon père avait ralenti... apparemment mon incapacité, tout à l'heure, à déchiffrer ZU (non, je ne peux pas, zut et zut) l'avait sidéré.
-Et ça, là, tu peux le lire, quand même, sans lunettes ? Tu ne vas pas me dire.... ? Non ?  tu ne peux pas lire ça ? même pas ça, vraiment pas ? 
 
Lire ? Qu'y avait-il à lire ? On n'épelle pas les merveilles, on les contemple et ça suffit.
Il s'est arrêté tout à fait. Un long couinement douloureux a parcouru les flancs fourbus de la petite "Quatre Ailes".
-Mets tes lunettes !
Je les ai chaussées comme on enfile dans les contes les lourds sabots de bois qui vous ramènent sur la terre.
 
KLAPISCH SAUMON FUME
 
Voilà ce qui était écrit dans le ciel en lettres énormes et nettes.
 
KLAPISCH SAUMON FUME
 
La "Quatre ailes" a repris son élan dans la nuit qui se refermait.
J'ai hésité.
Et puis, réflexion faite, je n'ai pas retiré mes lunettes pour les ranger à nouveau dans l'écrin boutonné.
J'avais décidé de les garder.
Pour toujours.
Car si le monde avait cessé d'être flou, d'être beau et magique, il avait quand même gagné quelque chose :
il était devenu intéressant.
 

Publié dans Blois, Enfance

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