Klapisch saumon fumé

Publié le par Carole

- C'est toujours comme ça, la première fois", disait tranquillement la bonne des Amodio à donna Rosa : "Faut pas vous frapper. Ensuite, petit à petit, on s'habitue. 
 
(Anna Maria Ortese, "Une paire de lunettes", in La Mer ne baigne pas Naples)
 
***
En ce temps-là, je voyais le monde en
Klapisch saumon fumé
flou.
 
 
En ce temps-là, je n'y voyais que gouttes et brouillards, ombres flottantes et reflets miroitants.
En ce temps-là, je voyais le monde en Monet et en Pissaro, en Cézanne et Seurat et crayons Caran d'Ache.
Autant dire que je le voyais en beau.
 
Jusqu'au jour où on s'en est aperçu.
Où on m'a posé sur le nez une paire de lunettes. C'en était bien fini, de voir le monde en flou, de voir le monde en beau, il a fallu le voir en vrai.
 
Ce fut une douloureuse épreuve. Je me souviens de ma marche hésitante, sur les trottoirs dont chaque irrégularité blessait mes yeux de verre, entre les vitrines gardées de mannequins aux fronts blancs et aux lèvres écarlates, aux doigts longs hérissés d'ongles durs. Un grand vertige m'avait saisie, face à ce monde que je ne pouvais plus inventer, mais qu'il me fallait, impitoyablement, observer.
 
J'ai réussi, enfin, au sortir de chez l'opticien de la rue des Trois Clefs, à regagner titubante, accablée, la "Quatre Ailes" de mon père. Prétextant la fatigue, j'ai aussitôt retiré mes lunettes et je les ai rangées dans le petit écrin soyeux et boutonné comme un corsage que m'avait donné l'opticien. J'avais bien l'intention, une dernière fois, de profiter des couleurs de la nuit - ces fabuleuses lumières diffractées roulant la couleur comme des vagues, que j'ai reconnues sans hésiter, des années plus tard, dans les paysages nocturnes de Van Gogh.
Il y avait, tout particulièrement, sur la route de Vendôme, juste avant le carrefour de Villebarou, ces hautes floraisons d'oiseaux flous, roses et bleus, immenses et palpitants dans leurs ailes battantes. Je les admirais tant. J'en rêvais jusque dans mes rêves. J'attendais toujours le moment où la "Quatre Ailes" passerait devant - bien trop vite -, de son petit trot léger d'oiseau blanc tiré à quatre chevaux.
 
 Justement mon père avait ralenti... apparemment mon incapacité, tout à l'heure, à déchiffrer ZU (non, je ne peux pas, zut et zut) l'avait sidéré.
-Et ça, là, tu peux le lire, quand même, sans lunettes ? Tu ne vas pas me dire.... ? Non ?  tu ne peux pas lire ça ? même pas ça, vraiment pas ? 
 
Lire ? Qu'y avait-il à lire ? On n'épelle pas les merveilles, on les contemple et ça suffit.
Il s'est arrêté tout à fait. Un long couinement douloureux a parcouru les flancs fourbus de la petite "Quatre Ailes".
-Mets tes lunettes !
Je les ai chaussées comme on enfile dans les contes les lourds sabots de bois qui vous ramènent sur la terre.
 
KLAPISCH SAUMON FUME
 
Voilà ce qui était écrit dans le ciel en lettres énormes et nettes.
 
KLAPISCH SAUMON FUME
 
La "Quatre ailes" a repris son élan dans la nuit qui se refermait.
J'ai hésité.
Et puis, réflexion faite, je n'ai pas retiré mes lunettes pour les ranger à nouveau dans l'écrin boutonné.
J'avais décidé de les garder.
Pour toujours.
Car si le monde avait cessé d'être flou, d'être beau et magique, il avait quand même gagné quelque chose :
il était devenu intéressant.
 

Publié dans Blois, Enfance

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Catheau 15/04/2019 09:39

Merci, Carole, pour le récit de cette expérience capitale. Pour ma part, j'aime le flou de ma myopie et je passe mon temps à enlever mes luettes. Mais peut-être est-ce de la coquetterie... Qui sait ?

Quichottine 15/04/2019 09:10

Un monde flou plein de merveilles... je me demande ce que je voyais avant de poser mes premières lunettes sur mon nez. Je suppose que ça y ressemblait.
Une réalité intéressante... sans aucun doute ensuite. Mais si décevante parfois.
Toutefois, le beau est toujours là, et j'en suis heureuse.
Merci pour ce magnifique texte, Carole.

Suzâme 12/04/2019 14:04

Contempler ou connaître? Avec lunettes à zoomer, on s'intèresse de plus près au zoo mais zut comment ne pas préférer même de temps en temps le rêve à travers un voile de brume. Merci pour ce beau texte Carole.

eMmA MessanA 12/04/2019 08:08

Je lis ta très jolie nouvelle comme la symbolique poétique du passage de l'enfance à l'entrée dans celui de l'adolescence, portée par "quatre ailes".
Très touchée...

jill bill 12/04/2019 01:58

Nos sens ont de l'importance dans la vie, en être privé/e partiellement ou en entier c'est gênant, ici une gêne sévère que le monde en flou, mais ça donne comme tjs c'est clair un beau texte... merci, JB

Françoise GRANDIN 08/04/2019 17:21

Enfin, je peux laisser un commentaire!! Je t'avais retirée de mon blog car je ne pouvais plus écrire un ti com!!! Je vais te réinsérer!!Bisous Fan

Carole 08/04/2019 23:43

Oui, ce blog fonctionne souvent assez mal, et j'en suis désolée...
Merci d'être passée.

almanito 05/03/2019 22:21

Fini la féerie de la petite enfance...
Je savoure cette jolie évocation pour l'avoir vécue et ressentie. Déception première mais aussi la découverte émerveillée d'un monde enfin révélé, encore amélioré par la suite avec les lentilles.

(OB a eu un gros bug mais je constate que tout n'est pas encore revenu à la normale car je n'ai pas reçu ta news'..)

Alain 03/03/2019 08:10

Intéressante histoire de lunettes et de quatre ailes laissant entrevoir deux mondes : le vrai qui s’impose à nous ; le poétique et le beau, parfois un peu flou.
Les ciels fous de Van Gogh envahis de spirales étoilées s’agitant comme des clochettes dans la nuit, comparés aux tours de Manhattan.
Mon choix est vite fait.