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L'aile du printemps

Publié le par Carole

Pour ce printemps errant qui pose à la fenêtre
comme une aile de papillon
ses yeux de soie et d'encre
où tremble la lumière
sur le pinceau des ombres,
 
               un haiku de Bashoo, que je viens de m'essayer à traduire :
 
 
shirageshi ni hane mogu tefu no katamikana
 
piquée sur le coquelicot blanc
l'aile du papillon
signe du souvenir

Publié dans Japonisme

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Pierres tassées

Publié le par Carole

Pierres tassées
C'était un de ces tas de pierres qui tiennent lieu de murets, dans nos banlieues rapidement poussées. Juste un de ces gabions de pierres irrégulières, aiguisées à la pioche ou à la dynamite, avant d'être jetées en vrac et brutalement encagées.
 
Il aurait très bien pu s'écrouler, écraser les passants en renversant sur le trottoir sa cargaison mutinée.
Ou rester obstiné tourmenté et sétrile à peser sur ses grilles, tas de cailloux aigu remâchant ses blessures.
Qui s'en serait préoccupé ?
 
Mais ces pierres-là se sont tassées les unes sur les autres, les unes sous les autres, les unes avec les autres. Puisqu'on les avait jetées là ensemble, ensemble elles ont cherché leur place.
Et peu à peu l'informe a commencé à prendre forme. La mousse a maçonné les angles, les oiseaux, les insectes et les feuilles ont façonné le terreau, et on a vu pousser contre les grilles les premières récoltes de lierres et de fleurs.
 
Ce n'est toujours pas un mur stable, me direz-vous, ça ne tiendra jamais qu'encadré et contraint. Mais c'est peut-être le début d'une autre histoire. D'une de ces vieilles histoires de socles et de fondations.
Une histoire très humaine, comme savent en écrire quelquefois les cailloux, sur les chemins des hommes.

Publié dans Fables

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Le banc - Petite fantaisie de Saint-Valentin

Publié le par Carole

—Excusez-moi, madame, je vois que vous êtes installée sur ce banc...

—En effet, monsieur.

—Cela vous dérangerait-il si je m'y installais aussi ?

—Je vous en prie, monsieur, je vais me pousser un peu...

—Je sais qu'il y a d'autres bancs libres...

—En effet...

—Qu'il y a même de nombreux autres bancs restés libres, que la plupart des bancs sont restés libres...

—Vous l'aviez remarqué ? [...]

Suite sur mon blog cheminderonde.wordpress.com

Publié dans Récits et nouvelles

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A la peinture dorée

Publié le par Carole

A la peinture dorée
Ce n'étaient que des feuilles de lierre sur un mur de banlieue.
Mais un passant généreux avait jeté sur elles un peu de peinture d'or, et elles se frottaient au soleil du trottoir, luisantes comme des louis.
 
Je me suis souvenue de cette histoire bizarre, de pinceaux d'or et de flacon magique, que Delahaye raconte dans ses souvenirs sur Verlaine. 
C'était peu de temps avant sa mort. Le poète avait emménagé avec son Eugénie dans un pauvre appartement de poète. Et pour vêtir cette ombre qui venait dans ses yeux de mourant se coucher toute grise comme un chien fatigué, il avait eu l'idée d'acheter un pot de peinture dorée. Il en avait d'abord badigeonné son cordon de sonnette, puis le garde-feu de sa cheminée, et la cage à oiseaux d'Eugénie, et les pots de fleurs d'Eugénie... enfin, la richesse lui venant en dorant, il s'en était pris aux chaises du logement - mais la peinture était fragile et s'en allait en poudre, si bien que tous ses visiteurs emportaient avec eux, mêlée aux moutons du tapis et à la suie des rues, un grain de cette poussière lumineuse à laquelle ils étaient venus se frotter.
 
 
La sonnette d'un roi sur la porte du pauvre.
Un foyer de pépites pour tous ceux qui ont froid.
Des chaises enluminées pour chaque visiteur.
Et ces feuilles à l'or fin sur les murs des cités.
 
 
Peindre le monde tout repeindre
badigeonner les ombres
à la peinture dorée
comme font les poètes
et les passants qui songent
 
pour que retombe en grain
de poussière ou de pain
l'or des fous l'or soleil
l'or oiseau l'or abeille
des rêves
qui sème le chemin
des hommes.
 

Publié dans Fables

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Quijada de burro

Publié le par Carole

A la Folle Journée, j'avais découvert, en écoutant les Tembembe, invités dans la Grande Halle, un étrange instrument de percussion : une mâchoire d'os crépitante qui mêlait son rire jaune aux doux accents du théorbe et de la guitare. 
 
Bien sûr, m'a expliqué tout à l'heure le chanteur mexicain : c'est une mâchoire d'âne. Una quijada de burro. C'est fréquent au Mexique. On râcle les dents, et le son résonne très fort.
D'ailleurs, c'est toujours comme ça, quand on chante. Vous ne saviez pas ? La voix sonne à travers les os. Ce sont les os qui font résonner la voix, en réalité. Oui, tout à fait, les os. L'occipital, le frontal, le pariétal, le temporal, le sphénoïde, l'ethmoïde, le maxillaire, les nasaux, les lacrimaux, les mandibules...
Les mots claquaient comme les ossements d'Arthur, le vieux squelette tremblant de la salle de sciences naturelles qui m'effrayait tant, autrefois. J'ai entendu courir sur le pavé les vieilles danses macabres, les squelettes en folie frappant leurs tibias sur leurs crânes. J'ai vu passer la mort hideuse, riant grinçant de toutes ses dents jaunies...
 
Le musicien a fait une pause pour avaler son chocolat. Il a poursuivi, inlassable : la clavicule, l'humérus, les vertèbres, le sacrum, le sternum... Tandis qu'il montrait à mesure chacun de ces os où grandissait sa voix profonde, ses doigts avaient l'air de danser, de danser, sur toutes les dents de l'âne...
 
Et j'ai senti soudain, dans chacun de mes propres os vivants, frémir ces racines tranquilles qu'ils pousseront un jour comme un chant dans la terre, j'ai entendu claquer sur la tombe des heures le talon tournoyant des matins et des soirs.
 
Una quijada de burro. C'est si beau en effet. Une longue mâchoire cueillie à la carcasse palpitante d'un vieil âne épuisé d'esclavage, une paire de mandibules séchée au soleil des cadavres, bien décidée à rire et à claquer du bec, pour battre avec ses dents le grand pouls éternel de cette vie qui est la mort, de cette mort qui est la vie, inextricablement mêlées, dans l'immense fandango du monde.

Publié dans Fables

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Le piano sur le toit

Publié le par Carole

Folle Journée de Nantes - L'auditorium à la fenêtre

Folle Journée de Nantes - L'auditorium à la fenêtre

Depuis la Folle Journée de Nantes je vous envoie
un piano sur le toit
quelques notes d'étoiles
et ces pas de polka
un peu fous un peu ivres
comme un éclat de rire
du grand Shostakovitch.
 
 

Publié dans Nantes

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Tante Yvette

Publié le par Carole

    Ma tante Yvette... on était fier d'elle, dans la famille... Parce que c'était vraiment quelqu'un, tante Yvette. Une Parisienne. Et pas n'importe laquelle. Une dame. Une vraie. Il n'y avait personne comme ma tante Yvette. Elle était si jolie, si bien habillée... et puis c'était incroyable, ce monde qu'elle connaissait... On pouvait même dire sans exagérer qu'elle connaissait tout le monde. Ces gens extraordinaires qu'on voyait à la télé, qu'on entendait à la radio, les présentateurs, les acteurs, les chanteurs, les stars enfin... tous, elle les connaissait tous pour de vrai. C'était quelqu'un, vraiment, ma tante Yvette. Si vous aviez vu comme les voisins la guettaient à leurs fenêtres, quand elle descendait de la vieille Simca de mon père, perchée sur ses talons aiguilles, toute blonde et si court vêtue, et si légèrement lestée de sa petite valise de croco, et si adorablement mince dans son gros manteau de vison [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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La mare

Publié le par Carole

La mare
Il faisait si froid ces jours-ci.
Chaque matin et chaque soir, moi qui me hâtais de foncer quelque part, je passais devant eux qui n'allaient nulle part, je courais devant eux qui attendaient toujours, posés sur la glace de la mare, communiant immobiles dans la même patience.
Qu'attendaient-ils, ainsi groupés ? Que l'eau dégèle, libérant les poissons d'en-dessous aussi immobiles et figés qu'eux-mêmes ? Qu'un grand vent de printemps tout chargé de pollens et d'insectes les emporte à nouveau, en long V de victoire, jusqu'au bord des nuages ? Ou simplement que la tiédeur revenue les autorise enfin à nager, à aimer et à cancaner, à dépenser comme de petits soleils cette énergie qu'ils tentaient, pour durer dans le froid, de contenir en eux  ? 
Tout cela à la fois, sans doute.
 
Ils attendaient patients, car il faut bien attendre, quand pour survivre on doit se tenir immobile, se serrer comme un poing sur sa propre chaleur, et refermer ses ailes et replier son coeur, à se faire oublier de la mort aux yeux blancs, ce hibou qui s'abat sur tout ce qui remue.
 
Ils attendaient ensemble, car on n'a jamais jamais pu le passer seul, quand le monde est de glace, le pont tremblant de givre qui mène au lendemain.
 
 

Publié dans Fables

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Rien sans peine

Publié le par Carole

Rien sans peine
L'inscription ornait un de ces pavillons de petite banlieue que les métropoles d'aujourd'hui promettent à la démolition.
 
Rien sans peine...
 
Les lettres de fer semblaient trembler de rouille, de froid et de vieillesse. Comme ceux qui vivaient encore là. 
 
C'était le temps où les maisons de banlieue parlaient, où elle racontaient de modestes histoires de réussite et d'espérance, où elles s'appelaient "Sam suffit", "Mon rêve" ou "do mi si la do ré". Le temps où l'on bâtissait soi-même son petit pavillon ouvrier pour que les enfants en héritent. Le temps de l'Ecureuil et des Castors et du Crédit Foncier. Le temps où l'on croyait dur comme fer forgé aux lendemains qui chantonnaient que la peine en valait la peine 
 
mais qu'on n'a rien sans peine...
 
Dans les périphéries lointaines où se terrent aujourd'hui les modestes demeures du bonheur populaire, qui donc irait encore écrire cela, au fronton de son pavillon à crédit? 
Ce n'est pas que la peine ait disparu. Ce n'est pas non plus que la peine n'en vaille vraiment plus la peine. C'est plutôt qu'elle est devenue toute honteuse et anxieuse, tout à fait silencieuse, la pauvre peine des gens de peu. Qu'elle a cessé de chantonner et de fanfaronner, en serrant ses gros poings d'ouvrière. Et qu'elle tremble à le voir s'approcher de ses maisonnettes de paille, de ses maisonnettes de bois, de ses maisonnettes de brique, le grand diable goulu que l'on tire par la queue pour qu'il se tienne coi, le jeune loup aux dents longues qui a nom "avenir".

 

Publié dans Fables

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Gilles (réédition)

Publié le par Carole

jardin-baliniere-9.jpg   
Jardin - quartier de la Balinière - Rezé
 
"Qui est né à Nantes comme tout le monde ? Qui est né à Nantes ?" (Louis Aragon)
 
 
A Rezé, où est né Benjamin Péret, qui venait de Nantes comme tout le monde, on peut très bien vivre dehors, en hiver.
On peut très bien mourir aussi. Comme Gilles, qu'on a déjà oublié et dont je voudrais raconter l'histoire.
 
C'était il y a un ou deux ans, ç'aurait pu aussi bien être aujourd'hui, ou demain.
Il dormait à Rezé, dans les toilettes publiques de la place du marché, tout près de la Cité radieuse de Le Corbusier. On l'a trouvé un matin tout raide et gelé, en poussant la porte qui résistait un peu.

On a raconté sa mort dans les journaux, des gens qui l'avaient connu avant ont dit qui il était - un homme presque comme tout le monde, qui avait perdu sa femme, qui avait perdu son emploi, qui avait perdu son logement, qui était malade, qui ne voulait déranger personne et qui aurait bien voulu être à nouveau tout à fait comme tout le monde...

C'est alors qu'on a su qu'il s'appelait Gilles. Il portait le nom du grand solitaire de Watteau, et ce nom lui allait bien.

Des Gilles, il y en a tant. En paquets gris sur les trottoirs, sur les escaliers, dans les passages et les halls de gare, sous les arches des ponts, sur les sièges du tramway, sur les rares bancs qu'on leur a laissés, bavards ou silencieux, suppliants ou résignés, ils sont partout. Posés comme des bornes au coin des rues, ils nous font marcher droit, et, mieux que les leçons de morale sur les tableaux noirs de l'école, ils enseignent la loi aux enfants.

Ils font partie de la ville comme les publicités sur les abris Decaux, l'interdiction de fumer dans les cafés, les décorations de Noël, les vélos en libre-service, les jardins associatifs, les banques du centre hérissées de grilles et les cafés des faubourgs en liquidation judiciaire.

On ne peut pas parler de la ville sans parler de Gilles, et vous le savez bien.
 

Publié dans Nantes

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