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Casimir

Publié le par Carole

Nous, on y a jamais cru.
Quand ils sont venus l'arrêter, qu'on l'a vu descendre de sa camionnette, tendre les mains vers les menottes, et puis s'asseoir dans le fourgon des gendarmes, sans protester, sans se cacher le visage comme ils font tous... Quand on l'a vu partir, tranquille, poli, exactement comme il était toujours, on a été stupéfaits - non, c'est pas un mot assez fort, stupéfaits [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 
 

Publié dans Récits et nouvelles

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L'ange de l'éphémère

Publié le par Carole

Place Sainte-Croix à Nantes - mosaïque clandestine anonyme, attribuée (par la rumeur publique) au street artist Invader...

Place Sainte-Croix à Nantes - mosaïque clandestine anonyme, attribuée (par la rumeur publique) au street artist Invader...

J'avais vu dans les journaux qu'on volait partout à Paris les carrés de céramique d'Invader... Alors, vite, je suis allée voir mon ange.
Mon ange de la place Sainte-Croix, celui qui déploie ses moignons d'ailes bleues sous les grandes ailes dorées des grands anges du beffroi, celui qui tend sa petite auréole jaune comme une sébile propitiatoire au-dessus des mendiants de l'église. Mon petit ange aux yeux de braise dans son aube de pixels carrelés, mon petit ange au corps blanc crénelé de vieux château hanté.
Ouf... il était toujours là, un peu usé, un peu passé, un peu cassé et ébréché, mais toujours là quand même. Il ne s'était pas envolé, il vieillissait tranquille, sous la cape effrangée de ses ailes rognées, mon petit Pac Man Angel d'ici...
 
Un FMR farceur avait laissé tout près sa signature, juste devant cette Ombre que le Temp(s) avait posée, comme sans y penser, sur la gouttière où gargouillait la pluie qui les effacerait bientôt tous, humains et spectres, pixels, angels, carreaux et petits papiers.
 
Et j'ai soudain compris ce qui m'avait toujours troublée, face à ces créations de céramique dont les murs de nos villes se recouvrent par les nuits sombres : ce désir fou de se tenir en équilibre entre le caractère éphémère de l'art des rues, et la solidité bien cimentée du carrelage. Entre un fantôme et son éternité. Entre l'acceptation du transitoire et de la disparition, et l'espoir de laisser ce qu'on appelle une oeuvre.
 
Dans les journaux qui m'avaient appris qu'on dérobait les fantômes d'Invader, j'avais lu aussi qu'il s'ingéniait désormais à n'utiliser que des carreaux friables, pour qu'on ne puisse plus les arracher des murs sans les briser définitivement.
 
Finalement, ces idiots de voleurs nous auront au moins enseigné cela : que nul artiste, qu'il soit de rue ou de salons, ne pourra jamais rien laisser d'autre, en fait d'oeuvre, que les grains de poussière éphémères qu'un instant de lumière peut dérober parfois à l'ombre longue du temps.
Et que c'est la loi de ce monde, de transformer toutes nos éternités en petits fantômes aux ailes ébréchées.
 
 
 
 

Publié dans Fables, Nantes

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Dans l'herbe

Publié le par Carole

Rue de la Fontaine Launay - Rezé - fresque de Lydie Piffeteau

Rue de la Fontaine Launay - Rezé - fresque de Lydie Piffeteau

Ce qui me frappe souvent dans le trompe-l'oeil, ce n'est pas sa capacité à nous tromper, bien qu'elle soit quelquefois admirable et troublante, mais tout au contraire sa capacité à révéler le vrai, à diriger notre regard vers une réalité banale et sans éclat qui nous aurait certainement échappé, en lui faisant faire un détour par l'image de cette même réalité.
 
Il est midi et on rentre chez soi. On passe par le petit raccourci de la ruelle, on admire au passage, sur le mur au trompe-l'oeil, le beau linge blanc attendant, dans son seau de métal, avec ses plis d'ombres fraîches qui sentent encore la rivière, qu'on l'étende au soleil.
Et on admire, évidemment... Que tout cela est bien fait, on pourrait s'y tromper... Mais... ce petit souffle de vent n'a-t-il pas fait vibrer l'une des tiges ? et cette étincelle soudain allumée par le soleil... qu'est-ce donc ?... cette petite renoncule, et cette herbe folâtre, font-ils vraiment aussi partie du tableau ?
On se penche, et soudain on les voit, réellement posées sur la fausse prairie, frémissantes et vivantes, la renoncule d'or, et l'herbe au vent empanachée de graines. On les voit, comme on ne les avait jamais vues, ces plantes folles du trottoir, ces merveilleuses méprisées compissées par les chiens.
Et on comprend, soudain, que c'est cela, la divine tromperie et la vraie magie de ce qu'on appelle l'art : nous tendre comme un miroir l'image où le réel se réfléchit, pour qu'enfin il nous soit possible de le voir.

 

Publié dans Fables, Nantes

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La fille

Publié le par Carole

    Mes parents ont longtemps eu deux fils.
    Pendant seize ans, pour être tout à fait précis.
  Jusqu'à cette nuit d'hiver où mon frère ivre a lancé sa voiture ivre sur le mur récemment reblanchi d'une maison du village. Il était quatre heures du matin, mon frère sortait du Stars, la boîte de nuit qu'il fréquentait les samedis soirs. Le mur d'un blanc très pur que ses phares avaient éclairé soudain dans la nuit glacée avait dû lui apparaître comme une cible ou comme un horizon. Comment savoir ? [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

 

Publié dans Récits et nouvelles

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L'iceberg

Publié le par Carole

L'iceberg
C'est l'été des vacances, des bouchons, des troupeaux d'insouciance. 
Et moi, je pense à lui. De temps en temps. Pas tout le temps. Il ne faut rien exagérer, puisque c'est l'été de l'insouciance en vacances...
Mais quelquefois, quand j'ai trop chaud, ça m'arrive, je me souviens de lui. Je l'imagine, immense et solitaire, pur et glacé comme le destin.
L'iceberg.
Il est parti le 12 juillet. Quittant d'un coup sec l'Antarctique pour voir le vaste monde. On dit qu'il est l'un des plus grands de tous les temps. On dit qu'il est l'un des derniers remparts de la barrière de Larsen. Le dernier avant que soient mises à nu et à fondre les millions de tonnes d'eau douce gelée stockés sur le continent lui-même. On dit aussi que c'est effrayant, ce qui arrivera, ensuite.
 
Il y a évidemment des experts pour douter, pour se demander si la secousse qui a jeté l'iceberg sur l'océan est une conséquence avérée du réchauffement du climat, ou si peut-être... Les optimistes résistent autant qu'ils le peuvent aux pessimistes, opposant aux évidences désagréables leurs calculs byzantins et leurs courbes de Gauss aussi flatteuses que le sexe des anges.
Du trouble que produisent ces controverses dépend la continuation du monde tel que nous l'avons bâti - en oubliant de le penser. C'est pourquoi, on peut en être sûr, il ne manquera jamais d'optimistes, pour éviter aux pessimistes d'avoir vraiment raison. Jusqu'à ce que même les optimistes se noient, dans la glace fondue de leurs chiffres...
 
En tout cas, il s'en fiche bien, lui, des experts dubitatifs et de la continuation de ce monde où nous dansons et amassons sur les glaces qui fondent. Il sait ce qu'il a à faire, lui, et il avance, tranquille. S'amenuisant au fil ds jours, il passera comme un dernier message sur tous les océans du monde, suivant nonchalemment sa route d'iceberg régie par ces lois précises et inéluctables qui ont rendu inévitable, jadis, la rencontre d'un autre iceberg avec le Titanic.
Puis, quand il aura fini son grand tour, il craquera en petits icebergs, qui se briseront en morceaux de glace, qui fondront sous nos pas quand nous voudrons fuir. Alors là-bas, d'autres glaces craqueront et se mettront en route après lui. Et des peuples s'engloutiront.
 
De temps en temps, secouant ma torpeur estivale, je pense à lui. 
Bien sûr que ça ne sert à rien. Puisqu'il s'est déjà mis en route et que sa route obéit à des lois si précises qu'elles ne peuvent que le conduire au Titanic. Que les experts dubitatifs continuent à faire semblant de controverser, pendant que d'autres organisent des bouchons, des vacances, des sondages électoraux, et des algorithmes compliqués pour les cours de la Bourse.
 
Pourtant, je ne peux pas m'en empêcher : de temps en temps, je pense à lui.
Je me demande où il en est aujourd'hui. S'il a pris par l'Afrique ou par l'Australie. S'il va croiser Juan Fernandez et les chèvres de Robinson, ou s'il passera plutôt au large de Tromelin. Et quel jour il entrera de nouveau en collision avec notre grand Titanic.
J'aimerais bien qu'aux informations on nous donne chaque jour des nouvelles de sa route, plutôt que de nous ennuyer avec la politique
Bien sûr, ça n'intéresse pas grand monde, un iceberg, je sais bien. Surtout que c'est l'été de l'insouciance et des vacances. Mais je suis sûre, quand même, que de temps en temps, comme moi, d'autres que moi pensent à lui...
 

Publié dans Fables

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A terre

Publié le par Carole

A terre
Sur la terrasse il gisait à terre, couché sur le dos, vaincu, dans son armure luisante, comme ces lourds chevaliers du moyen-âge que leur armure trop pesante, les empêchant de se relever, entraînait dans la mort.
Sur l'écran trouble de ma mémoire, j'ai revu passer les images effrayantes d'Henry V et d'Alexandre Nevsky. J'ai imaginé son dernier combat, sa lutte de seigneur superbe et maladroit dans le grand ring gluant de l'araignée, sa chute dans les cordes que chaque effort resserrait sur ses ailes, puis sa lente agonie, KO couché, pattes gigotantes dans l'armure inutile qui l'empêchait de se redresser.
Et je me suis dit que mon jardin si paisible, que mon enclos de paradis était sans doute en effet, pour la foule des minuscules habitants qui le partagent avec moi, pour l'oiseau au regard agité qui ne picore qu'en sautillant, pour le mulot qui s'enfuit dans la haie frissonnante, pour le papillon blanc qui tremble sur sa feuille, pour le lucane affolé que sa course maladroite a retourné comme un caillou, pour la fourmi écrasée sous mon pied avec tout son fardeau, pour le bourdon titubant qui agonise dans le maquis des lavandes, pour eux, pour eux tous, un champ de bataille aussi terrifiant que les pires cauchemars guerriers que nous ont légués nos ancêtres soldats.
Et que c'était après tout ce qu'on appelle la vie. Un combat incessant, où tous doivent finir par tomber, pour que tout continue.
Mais l'après-midi était si doux, et mon jardin si parfumé, que je me suis vite assoupie, sur la terrasse où m'attendait la chaise longue.
 
 

Publié dans Fables

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Par la fenêtre de Monet

Publié le par Carole

Quand j'entre dans une maison inconnue, je commence toujours par regarder par la fenêtre. Le monde tel qu'on le voit de cette maison, de cette pièce, de ce morceau d'univers ; le monde entier posé dans ce cadre de verre et de bois : voilà ce que je veux voir et savoir. Voilà comment, me semble-t-il toujours, se révèlera à moi l'âme de cette maison et de ses habitants.
Car n'est-on pas toujours un peu ce que l'on voit ? Ou plutôt non : pouvons-nous être autre chose que ce que notre regard filtre lentement de ce qu'il a vu, de ce qu'il voit, de ce qu'il verra - que nul autre n'a vu, ne voit ni ne verra ? Et ce que nous appelons notre âme, n'est-ce pas, en définitivetout simplement ce regard, trouble ou pur, incertain ou profond, que nous posons - que même les aveugles posent, à leur façon subtile - par les fenêtres étroites qui nous relient au monde, sur les ombres qui passent, et les lumières qui viennent ?
 
maison de Monet à Giverny - fenêtre du salon
 
Ainsi, à Giverny, dans la maison de Monet, cette fenêtre était ouverte, comme une porte frissonnante dans son cadre de vigne vierge et de vieux bois. Comme un regard qui aurait fait fleurir la couleur dans le tremblement de feuillage de la lumière d'été. Comme un chemin tranquille s'en allant vers le ciel par l'allée du jardin.

Publié dans Fables

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L'homme au lion

Publié le par Carole

L'homme au lion
Sur les plages où l'on se met à nu, si souvent on croise des rêveurs.
 
Il rêvait celui-là, indifférent à ceux qui le regardaient, en modelant son lion de sable.
Il rêvait d'un monde où il aurait été sculpteur, où il aurait été le dieu des formes inconnues qui grandissent sous les mains.
Il rêvait d'un monde où les humains auraient dormi auprès des bêtes.
Il rêvait d'un monde où le sable aurait été doux et vivant comme la peau des fauves.
Il rêvait d'un monde où les lions se seraient couchés sur le sable comme les enfants des hommes.
Il rêvait d'un monde où le vent aurait peigné le sel sur l'encolure des vagues pour y planter des forêts galopantes pleines de bêtes blondes.
Il rêvait d'un monde où la mer n'aurait emporté les châteaux des enfants que pour en faire des îles recouvertes d'oiseaux.
 
Lissant le sable du bout de ses doigts de rêveur il n'avait pas donné à son lion de griffes ni de dents. Mais il lui avait fait des cheveux de femme et des yeux de sirène endormie.
 
Pour tous ceux qui ne savent plus rêver,
en écoutant le vent qui effacerait tout,
en attendant la vague qui viendrait renverser 
les murailles tremblantes des châteaux en enfance,
il rêvait.
 

 

 

Publié dans Fables

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La cloche

Publié le par Carole

    Le lieu avait un nom bizarre, qui nous avait bien amusés, autrefois, quand nous avions lu le panneau, à l'entrée du village : Coursillons.
    En fait de court sillon, c'était un gros bourg tranquille, allongé comme un ours au creux d'une vallée des Pyrénées, qui chaque soir s'endormait dans l'ombre bleue de la montagne.
    Longtemps encore, pourtant, dans la nuit qui venait, on voyait luire, au sommet le plus haut, la courbe hardie d'un clocher qui résistait à l'obscur dans un dernier élan du soleil.
    Il y avait un village, là-bas, un tout petit village plein de lumière, qui nous regardait tous, tandis que nous coulions dans la nuit bleue [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récit et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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Camden

Publié le par Carole

Camden
J'ai appris que Camden market avait brûlé.
Camden... Camden Lock, le grand marché cosmopolite des chiffonniers de Londres, ravagé aujourd'hui par les flammes comme le fut jadis la City.
 
J'y étais allée l'année dernière, sans y prendre grand intérêt.
Un immense indien de plastique couleur métal, un Mohican de foire, gardait l'entrée de je ne sais plus quelle boutique à pacotilles. Je suppose qu'il a fondu dans la chaleur de l'incendie, ou bien qu'il gît, couvert de suie boueuse, abattu par la lance des pompiers, sur un grand lit de cendres.
Je l'avais photographié parce qu'il était tellement kitsch. Et voilà qu'il est devenu si beau, si imposant, sur la photo d'alors, maintenant que Camden a brûlé.
 
C'est toujours si troublant, quand ce qui nous avait semblé laid, insignifiant ou ridicule, se met à devenir précieux, en émergeant des cendres de tout ce qui n'est plus.
 
Cette statue de foire, à l'entrée du marché incendié, si naïve autrefois dans son mauvais goût colossal, mais si noble et si grave, aujourd'hui qu'elle garde impuissante un tas de ruines noires.
Ces chansons ridicules des yéyés d'autrefois, qu'on ne peut plus entendre, à la radio, sans que le coeur se serre.
Ces vieux films de famille où les gens sont trop gros et nous font des grimaces - et on en pleurerait.
 
On devrait toujours y penser, lorsqu'on est tenté par le mépris. 
 

Publié dans Divers

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