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Le Shtandart

Publié le par Carole

" Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !"

" Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ? — J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages !"

C'était hier. Nous voulions le voir avant son départ, le visiter peut-être...
Car c'était le Shtandart, venu à Nantes pour peu de jours - le Shtandart, la réplique du bateau de Pierre Le Grand - le tsar qui s'était fait charpentier.
Mais il était presque sept heures. Nous avons vu les derniers visiteurs remonter sur le quai.
Une mère près de nous, pour consoler ses enfants déçus qui s'obstinaient à ne regarder que lui, leur expliquait que les nuages, là-bas, au-dessus de l'estuaire, du côté de la mer, étaient splendides, qu'il fallait regarder les nuages, qu'ils étaient aussi beaux que le bateau.
Soudain nous avons entendu le moteur. Les matelots se sont affairés à détacher les amarres, à remonter les défenses. Et déjà le pilote, sur son petit canot, l'a poussé et tiré.
 
Il est parti vers les nuages, là-bas... le couchant l'a repeint de soleil un instant, puis l'horizon l'a retrempé de brume, et il a disparu.
Comme un bateau d'autrefois quittant le port, il est parti au loin, laissant à terre l'amer désir du large - et des nuages, là-bas.
Et nous, comme des enfants, qui courions sur le quai pour le suivre, dans les ombres du soir.
Le Shtandart

Publié dans Nantes

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Automne pas à pas

Publié le par Carole

 

Tout au bout de l'été

pluie lente sur la ville.

 

Soudain ces feuilles comme un gué

dans les flaques d'eau grise,

pavés d'or frais battu

sous de lourdes semelles.

 

Il s'en va devant nous,

les bras chargés d'or roux

et les pieds dans la boue,

 

il s'en va si tranquille,

comme un prince inconnu,

comme un arbre sans hâte.

 

L'automne 

 

pas à pas.

 

 

Publié dans Fables

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Baudelaire dans la rue

Publié le par Carole

Baudelaire dans la rue

C'est toujours étonnant, ces gens qui utilisent les murs comme des pages blanches pour y noter absurdement des mots qu'on efface aussitôt.

Mais c'est la ville, au fond, qui veut cela. La ville qui ne fait jamais silence et exige de nous tous des mots, des mots, des mots pour faire taire le fracas et pour remplir le vide. Des mots pour exister, et des mots à faire exister, quand on n'est qu'un passant aussitôt englouti par la foule. Des mots que la ville suscite et que la ville efface, jetés comme des affiches à arracher, sur tous ces murs qui nous enserrent.

 

 

Je traversais la rue dans le grondement des moteurs et le fracas hâtif des destinées précaires.

Et soudain il a été là, devant moi, comme une apparition, ce vers cacophonique et magnifique, affiché sur un mur par un passant enfui, ce vers si absolument parfait dans son roulement de r, qu'il me semble toujours que toute la laideur du monde se fige en lui comme en un diamant hérissé et glacé, dans l'attente de la beauté qui doit passer enfin - et disparaître aussitôt.

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait

 

La rue assourdissante hurlait, oui, elle hurlait encore, elle hurlait toujours, elle grondait, klaxonnait et crissait. Peut-être même n'avait-elle jamais connu plus grand vacarme, plus imbécile tintamarre, plus absurde chaos.

 

Et pourtant...

qu'un inconnu de nos rues d'aujourd'hui inscrive sur un mur de la ville, comme ça, juste en passant, un vers de Baudelaire, je ne sais pas ce que vous en pensez, vous, mais pour moi, cela suffit à donner sens à tout.

A la ville si laide, au crissement des pneus, à la ruée des moteurs, à la rumeur des foules, aux murs couverts de tags, à tous ces mots absurdes que nous jetons partout comme des cris - et qui parfois - une ou deux fois par siècle, peut-être, par la voix d'un poète, se mettent enfin, et pour toujours, à exister.

 

Une forme de réversibilité, peut-être.

 

 

Publié dans Fables

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Des pas sur le sable

Publié le par Carole

 

Trace qui n'a de poids que celui de nos ombres.
Sur le sable égrené au fléau des marées
sur le sable fuyant que sillonne le vent
trace nue du pas nu d'un déjà en allé.
Trace poussière d'instants
un à un reversés
dans
le
flacon
du temps
que retourne le vent.
Trace que tout efface. Trace de vie qui va
comme elle danserait grain de sable envolé
pour se semer encore en chacun de nos pas.
 
Trace d'humanité posée comme un chemin au fond du sablier.
 
 

Publié dans Fables

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Plage

Publié le par Carole

Plage
Une plage, c'est un morceau du monde. C'est un monde. Il y a les familles chargées de sacs et de jouets, et les femmes seules aux seins nus, les enfants bâtissant des chimères aux airs de forteresse, et ceux qui veulent apprendre à combattre les vagues. Il y a ceux qui lisent, il y a ceux qui dorment. Ceux qui parlent et ceux qui écoutent. Ceux qui marchent et ceux qui attendent. Ceux qui rougissent et ceux qui sont déjà si hâlés qu'on ne sait plus ce qu'ils viennent encore demander au soleil. Ceux qui vendent et ceux qui achètent. Et même ceux qui volent au-dessus des autres, dans des petits avions agitant des banderoles publicitaires.
 
Cet après-midi-là il y avait aussi l'homme à la canne. 
Il était venu seul, traînant sa chaise, s'appuyant sur sa canne. Et il s'était assis face à la mer qui montait lentement, regardant, là-bas, les bateaux, les nageurs, l'horizon et les îles. Regardant devant lui les vagues lentes et obstinées qui montaient avec la marée et redescendraient avec elles.
Il est resté là longtemps, très longtemps, à contempler la mer. Un vieil homme habillé de bleu face au bleu du lointain, sa canne accrochée comme une ancre dans le sable si fin qui s'envolait au vent. Sans parler, sans dormir, sans bâtir et sans lire. Sur le fil d'écume du rivage. A regarder la mer monter. A regarder la mer descendre. A scruter l'horizon pour y trouver son île, ou bien le clair bateau qui mène tout là-bas, où vont un jour les vieux appuyés sur des cannes qui regardent la mer.
 
Une plage est un monde. Le monde est une plage. Le monde est un rivage surpeuplé où nous ancrons nos vies dans le sable qui fuit. Mais si peu ont la force de contempler la mer, rien que la mer,  sans détourner les yeux.
 
 

Publié dans Fables

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Après la pluie

Publié le par Carole

Après la pluie
Rousse comme une fleur
dressée sur sa tige luisante 
elle buvait à gorgées lentes
au coeur d'une autre fleur
la vie.
 
La vie tout l'élan de la vie
dans mon jardin après la pluie
cette limace rousse
cueillant comme une fleur
sa vie.
 
 

Publié dans Fables

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Madame Perrucheau

Publié le par Carole

—Tu te souviens de madame Perrucheau ?
A chacune de nos rencontres annuelles, c'est immanquable, il faut que quelqu'un - celui qui soudain s'était tu, oublieux du brouhaha ambiant, pour contempler d'un air rêveur la fenêtre entrouverte - il faut toujours que quelqu'un se tourne vers son voisin, pour demander, d'une voix qui tremble un peu :
—Tu te souviens de madame Perrucheau ?
Et, bien que la question ne s'adresse en apparence qu'à ce voisin qui lui aussi se met à regarder d'un air rêveur la fenêtre entrouverte, tous, brusquement, se taisent à leur tour et écoutent. [...]
 

Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Publié dans Récits et nouvelles

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Les pauvres mécènes

Publié le par Carole

Nantes - Chapelle de l'Oratoire - décor d'exposition

Nantes - Chapelle de l'Oratoire - décor d'exposition

 
Oh, he jumped up high
 
 
Dans un journal espagnol (pourquoi donc espagnol ?), j'ai lu hier un très beau texte, l'hommage d'Olivier Bourdeaut à son frère Xavier, "le mécène le plus pauvre de France", celui qui l'a hébergé quand il n'avait plus où aller, celui qui l'a guidé quand il ne savait plus vers quoi aller.
Il y raconte comment son frère partait le matin travailler jusqu'au soir, dans sa salopette de plombier, l'invitant, lui l'écrivain qui n'était encore qu'un "raté", à mener lui aussi à sa table sa dure journée de plombier, remuant et filtrant les eaux troubles de l'imagination, serrant et desserrant les rires et les sanglots de l'écriture, jusqu'à mettre le dernier tour de clé à son roman enfin serti - ce n'était pas encore le délicat En attendant Bojangles, mais c'en était au moins la promesse.
 
Ce sont là les vrais mécènes, en effet, tous ces pauvres mécènes anonymes, qui par la patience et l'amour font éclore tous les noms qu'on célèbre.
Les servantes impayées des maîtres et leurs mères effacées, les frères nourriciers et les compagnes sacrifiées, anges de la page blanche et de la toile vierge, veillant indéfectiblement sur ceux qui ne savent pas encore ce qu'ils sont, pour que naissent enfin d'eux ces romans et ces tableaux, ces chansons, ces poèmes, qui doivent exister et qu'ils ont entrevus, dans leur rêve naïf, les premiers.
Ce sont les vrais mécènes. 
Si humbles qu'ils ne sauraient sans doute eux-mêmes devenir des artistes, ils ont pourtant en eux l'obstination des Bojangles, l'espérance des anges, cette confiance que rien ne lasse et que rien ne détourne, qui fait les créateurs.
Je crois qu'ils sont des créateurs.
Et, finalement, d'une certaine façon, si... : ils sont eux aussi des artistes.
 
 
 
 

Publié dans Fables, Lire et écrire

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Le goéland

Publié le par Carole

Le goéland
C'était un goéland blessé qui arpentait la plage.
Tranquille.
Sans un cri sans un gémissement, sans paraître souffrir.
Portant son aile en bandoulière, allait de long en large.
Simplement étonné de ne plus s'envoler, allait et revenait d'un pas lent de guetteur, scrutant les vagues au loin sans remarquer la mort qui glissait dans son ombre.
La foule le regardait, indifférente, préférant s'amuser.
Et lui, tranquille, ne semblait pas comprendre qu'il s'en allait mourir.
Marchait de long en large, continuait son chemin, emportant sa blessure.
Une tache de sang grandissait sur son flanc, qui demain dormirait sur la laisse de mer. Mais qu'aurait-il pu voir, occupé qu'il était à poursuivre sa marche ?
 

Publié dans Fables

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Minute de silence

Publié le par Carole

Minute de silence
Quand j'étais enfant, chaque journée était un lent voyage, chaque jeudi était tout un pays, chaque dimanche était un continent, et les vacances étaient la voie lactée entière, traversée seconde après seconde, qui n'en finissait pas de s'étirer dans l'univers illimité. Quand j'étais enfant, chaque minute débordait d'instants tout frémissants dont chacun importait, dont chacun se vivait comme une éternité. Alors, ces minutes de silence auxquelles s'adonnaient quelquefois des adultes à l'air grave, elles me semblaient vraiment longues, incroyablement longues. Et cela me paraissait très étrange, tout à fait incompréhensible, que ces adultes si pressés d'habitude, s'arrêtent ainsi, pour soixante longues secondes immobiles, de vaquer à toutes ces occupations qui leur semblaient si importantes.
 
Maintenant que, devenue adulte, je suis passée de ce côté du temps où les journées coulent à flots vides et pressés sans qu'on arrive à en saisir une seule heure, je leur trouve un vrai sens, une nécessité profonde, à ces minutes de silence qui quelquefois suspendent le cours fébrile de nos occupations stériles. Elles nous rendent ce temps long que nous ne savons plus avoir, qui est le temps des enfants, des morts et des endeuillés. Le temps qui nous fait humains. Le seul temps qui en vaille l'instant. 
 
En tout cas, j'ai voulu les compter ici aujourd'hui, ces soixante secondes de ma minute de silence, comme soixante pulsations de sang, comme soixante cris d'enfant, comme soixante larmes de sable arrêtant le cours désordonné de ma journée.
Soixante grains de silence, soixante pétales de douleur, soixante ombres innocentes, soixante mots humains pour dire en toutes langues "humanité",
pour ceux qui sont tombés, à Barcelone et à Cambrils, à Turku et à Nice, au Caire, à Londres et à Paris, et ici, et maintenant, et avant, et pour rien, et sans fin, et ailleurs, et partout.
 
18 août 2017
 
 

Publié dans Divers

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