Jeudi 18 septembre 2014 4 18 /09 /Sep /2014 18:24

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Dans sa collection, le vieil homme avait rangé aussi quelques pièces de "morta" - noires comme du coke, mais lourdes comme du marbre.

Le "morta", étrange matière qui tient encore du bois, et dont on fait des meubles, mais qui s'approche de la pierre par sa rigidité et sa densité minérale, est en réalité un résidu fossile des grands chênes de Brière. Car la Brière fut, il y a cinq mille ans, une vaste forêt de grands chênes altiers, engloutie comme une cité d'Ys par un de ces raz-de-marée tragiques qui affectent parfois les côtes de Bretagne.

— Et on en trouve beaucoup, du "morta" de chêne, en Brière ? avons-nous demandé.

— Oh oui, partout... Quand j'étais enfant j'en ramassais sans arrêt. C'est rouge, voyez-vous, sous l'eau, et encore assez mou. Je m'amusais à façonner sous l'eau des petits canots, des bonshommes, des maisons, ce genre de chose, ça se travaille très bien tant que ce n'est pas sec, le morta. C'est rouge et mou, sous l'eau, mais dès qu'on le sort à l'air, ça devient noir, ça se durcit...

Comme la vie, ai-je pensé, en regardant ces jeunes mains caresser le "morta" sombre et lourd que leur avait tendu le vieil homme.

Comme la vie, ardente, légère et malléable, qu'on façonne en aveugle, à la forme de ses rêves d'enfant, avec des mains maladroites, libres encore, sous l'eau des années incertaines, et qui se durcit ensuite, si vite, si difficile à retailler, belle ou laide, implacable – souveraine.


Par Carole - Publié dans : Fables
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Mercredi 17 septembre 2014 3 17 /09 /Sep /2014 00:02

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Grande Brière - Hutte d'affût

 

Tout au bord des tourbières, on voyait aussi ces huttes de roseaux posées sur l'eau, toutes orientées différemment, et couronnées de hampes qui les confondaient, vues de très haut, d'un oeil morne d'oiseau migrateur fatigué, avec les roselières du rivage.

Il paraît que chaque chasseur de canards se bâtit ainsi quatre huttes, et va de l'une à l'autre sur son chaland, pour se tenir toujours du bon côté du vent. Gare à celui qui tomberait à l'eau en laissant échapper sa barque, car on ne peut se tenir sur la tourbe, dont la boue noire et sournoise happe et digère aussitôt les malheureux égarés enlisés, comme de simples mouches.

Beaucoup de ces huttes étaient ruinées ou abîmées. Et bien rares étaient les hameaux flottants où elles allaient encore par leurs quatre chemins de vent.


Ces constructions venues du fond des siècles, désormais délaissées, m'ont fait penser à ces affûts compliqués de branchages et de feuilles que se bâtissent ajourd'hui les photographes animaliers, à la façon dont ils étudient les directions du vent pour éviter d'effaroucher les bêtes, aux risques insensés qu'ils sont capables d'affronter, pour quelques belles prises.

Les photographes... ce sont peut-être eux, après tout, les descendants des chasseurs-cueilleurs d'autrefois.

Par Carole - Publié dans : Fables
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Mardi 16 septembre 2014 2 16 /09 /Sep /2014 02:00

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Le vieil homme qui nous avait guidés en Brière n'était pas seulement un bon marinier.

C'était aussi un chasseur. Et un naturaliste passionné qui connaissait par son nom et ses traces chacun des animaux du marais. 

Il nous a fait visiter son incroyable collection d'animaux empaillés. Un exemplaire par espèce... une véritable salle de muséum... Ou plutôt, non, ce n'était pas un musée, c'était un univers. Son univers, sa caverne et son île, l'oeuvre de toute sa vie. Je crois qu'il n'y manquait aucun des oiseaux qui nichent en Brière ou y font halte pendant leurs longues migrations, aucun des petits animaux qui se terrent dans les roseaux, qui creusent les tourbières et nagent dans l'eau sombre. Posés, courant ou saisis en vol, dans une représentation harmonieuse et extraordinairement savante, comme si les avait posés là tous ensemble un de ces vieux peintres flamands qui se spécialisaient autrefois dans les représentations du paradis, un Savery qui aurait naturalisé sa vision.

C'était extrêmement étrange d'entendre le vieux chasseur décrire chaque oiseau, peignant chaque vie au présent, et de voir, en même temps, tous ces cadavres colorés fixer sur nous leurs yeux de verre en l'approuvant, comme s'ils étaient encore vivants en effet, posés sur chaque branche de l'Eden, s'envolant vers le ciel de tous les nids du Paradis, détalant dans les roselières du Jardin.

Il semblait qu'il ne les avait tués, ou ramassés dans leurs tombes de tourbe, que pour qu'ils vivent ainsi, éternels et parfaits, dans le marais miniature qu'il avait installé là, et où sans doute il finirait ses jours, comme le vieux Buffon devant son oeuvre, ou comme un prêtre devant ses idoles, lorsque, le grand âge venu, il ne pourrait plus remuer la perche pour s'en aller sur l'eau. Et je me suis demandé combien, de tous ces animaux figés là, disparaîtraient à jamais, très bientôt, dans le long hiver de ce siècle moderne où les bêtes vaincues meurent par espèces entières.


Je suis de celles qui s'évanouissent à la vue du sang, et j'avais toujours pensé détester la chasse et les chasseurs. C'est que je n'avais jamais rencontré que des chasseurs d'aujourd'hui, de ceux qui se croient des sportifs et ne sont que des tueurs.

Mais ce vieil homme... Toute sa vie, il l'avait passée dans le marais, se nourrissant de chasse et de pêche, râclant la tourbe pour son feu et coupant les roseaux pour son toit. Il était encore de ce monde que nous avons presque oublié, où les hommes-chasseurs aimaient et vénéraient le gibier qu'ils tuaient. De ce monde où l'on pouvait passer autant de temps à dessiner un bison sur les murs d'une grotte qu'à affûter la pointe de flèche qui le ferait passer de la vie des bêtes au trépas des dieux.

Un monde où l'on souffrait, où régnaient la peine et la faim, où il fallait tuer pour manger et pour se vêtir, et qui était pourtant l'Eden, parce que l'homme y vivait près des bêtes, dans la connaissance et le respect des bêtes.

J'ai levé la tête vers ce rapace en vol qu'il nous désignait, il m'a semblé entendre que c'était un busard des roseaux - j'ai peut-être mal compris, je ne sais pas, car une sorte de vertige m'a saisie...

Un instant il m'a semblé voir le monde comme un busard des roseaux fondant sur sa proie.

Et le voir en même temps comme ce vieil homme ajustant son arme, à la façon de Dersou Ouzala, d'un Inuit en fourrure, ou d'un Indien nu, vers le busard des roseaux.

Voir se croiser le regard de l'homme et celui du rapace, semblables l'un à l'autre.

Voir le monde comme il était Avant.

Juste un instant.

C'est lui qui m'a ramenée sur terre.

—"Ils sont tous partis très en avance, cette année, les busards des roseaux, les canards pilet, les sarcelles d'été, les bihoreaux gris, les spatules blanches, les guifettes noires, les gorgebleues à miroir, les phragmites des joncs... et les hirondelles, les hirondelles sont parties dès la mi-août... c'est pas normal. Pas normal, vraiment... L'hiver sera dur, probable."

 

 


 


 

Par Carole - Publié dans : Fables
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Lundi 15 septembre 2014 1 15 /09 /Sep /2014 01:11

Briere---les-deux-embarcaderes.jpg

 

J'étais cet après-midi en Brière, sur l'île Fédrun. Le vieux Briéron qui nous guidait sur l'eau, poussant le chaland sur sa perche selon la méthode ancestrale, nous a d'abord montré ces deux barques attachées tout près des siennes, au bout du long jardin étroit qui jouxtait son propre long jardin étroit.

— Les terrains sont longs et étroits... il fallait que toutes les maisons aient un accès à l'eau, et deux embarcadères... Parce que le Briéron vit du marais.

C'était la loi de l'île. Un accès pour tous, et deux barques par famille. Pour que tous puissent vivre. Puisque tous doivent vivre. On avait découpé l'île en autant de minces lanières bordées d'eau qu'il y avait de familles à nourrir. Et les vies se pressaient côte à côte, jardin contre jardin, embarcadère contre embarcadère, minces et fortes.

Il trouvait cela tout naturel, le vieil homme. Et très important. Le marais appartient à tous. La première chose à expliquer aux visiteurs arrivés sur cette île de leur monde barbare.

Elles m'ont semblé incroyablement belles, soudain, ces deux barques de plastique grisâtre, devant moi.

 


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Par Carole - Publié dans : Fables
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Dimanche 14 septembre 2014 7 14 /09 /Sep /2014 00:03

fleur carnivore

Nepenthes, Jardin des plantes de Nantes

 

 

 

Elle était si belle, elle était si cruelle. Carnivore.

Dans son grand alambic elle exsudait la mort 

pour qu'en naisse la vie si pure si fragile,

la vie qui doit mourir pour nourrir d'autres vies.


Suspendue dans le vide à digérer ses mouches,

certaine que demain elle mourrait à son tour

pour que vivent les mouches qui se prendraient au piège,

elle était si légère et si vaine. Souveraine.

 

Car ainsi va la vie tournant sur elle-même

se dévorant toujours prise à son propre piège

et poursuivant encore son étrange périple.

Souveraine, si cruelle et si belle. Si fragile.


Par Carole - Publié dans : Fables
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Samedi 13 septembre 2014 6 13 /09 /Sep /2014 00:50

en-colere.jpg

 

— Un coup de colère dans le ciel bleu ! Et bientôt, la tempête... ? Oh, et... là-haut, ce nuage qui passe, n'est-ce pas la fumée du volcan sur lequel on dansait, tout à l'heure ?

— Tout est si beau, tout est si bleu, tout est si calme... Non, vraiment, ce n'est rien. A peine un pauvre éclair s'éteignant dans le ciel immobile. Une légère banderille plantée dans le vieux cuir d'un monde qui en a vu bien d'autres...

— Vous croyez ? Mais... mais les plus grands orages et les pires tragédies n'ont-ils pas commencé justement par un petit coup de colère, un inaudible coup de misère, un ridicule coup de tonnerre dans le grand théâtre du monde ?

 


 

 

Par Carole - Publié dans : Fables
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Vendredi 12 septembre 2014 5 12 /09 /Sep /2014 01:04

 

    C'était un vendredi. Un vendredi soir très ordinaire à Banalité. Je faisais mes courses dans un supermarché du centre-ville. Comme chaque vendredi soir. J'étais au rayon fruits et légumes, pour être tout à fait précise. Et même à la pesée, en train d'acheter des pommes. Des "Tentation", mes préférées. Oh, rien de vraiment luxueux, des [...]

 

Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Par Carole - Publié dans : Récits et nouvelles
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Jeudi 11 septembre 2014 4 11 /09 /Sep /2014 01:10

 

Photographier, c'est choisir. Et choisir, c'est, déjà, photographier. Mais moi, je ne sais pas choisir...

Faut-il montrer la feuille ?

 

feuille---ombre-floue-copie-2.jpg

 

Ou lui préférer l'ombre ?

 

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Si je choisis la feuille, l'ombre lui manquera... légère trop légère, futile trop limpide, la feuille tombera avant que vienne son automne. Mais si je choisis l'ombre, je penche je m'incline vers ce côté du monde où le noir règne en maître sur mes propres fantômes... 

Choisir, il faut choisir... Oh, décider, se décider... Et moi qui voudrais tout, moi qui voudrais la feuille, toute vie palpitante, et son ombre avec elle, silhouette vacillante, troublante messagère sur l'étrange chemin...

Mais est-ce encore de photographie que je vous parle ?


Par Carole - Publié dans : Fables
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Mardi 9 septembre 2014 2 09 /09 /Sep /2014 00:59

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 Parc du Marquenterre - août 2014

 

C'était en août. Partout les oiseaux immobiles sommeillaient dans leurs grands bouquets d'arbres, se délassant de l'effort du printemps avant les longues peines de l'hiver. 

Elle, cependant, lancée par on ne sait quel arc dans le grand ciel d'été, elle transportait encore son brin de paille. Corps tendu vers le but, âme taillée comme une flèche, elle ne pensait qu'au nid. Au nid à reconstruire à réparer ou à orner.

Au nid jamais fini son grand oeuvre de vie. 

 

Si libre dans l'air bleu d'accomplir en esclave son rêve d'architecte.

 

Se faire semblable à la cigogne, ai-je pensé.

 

 

Par Carole - Publié dans : Fables
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Dimanche 7 septembre 2014 7 07 /09 /Sep /2014 01:51

 le-voyage-de-Blandine-a-Nan.jpg

 

Le lutin facétieux qui repeint en rêvant nos trottoirs et nos murs s'était joué à détourner, rue Clemenceau, le fameux logo du "Voyage à Nantes". Et, désormais,  Blandine s'en allait son chemin, un peu trop haut, un peu trop loin, un grand pas de côté, un regard de travers, très joliment, légèrement, loin de la ligne verte, comme une signature vivante tout en bas d'une lettre.

 

Alors, tiens, maintenant qu'on l'oublie, qu'on vient de le garer, ce grand "VAN", sous les feuilles d'automne, je peux bien vous le dire à mon tour, et même vous l'écrire, sur ce trottoir de blog, ce que j'ai préféré, dans ce voyage à Nantes.

Ce que j'ai préféré, c'est...

 

...le voyage de Blandine.


Evidemment évidemment.

Mais aussi mais voici :


le voyage de Kévin

le voyage de Martine

le voyage de Sylvie

le voyage de Lucie

le voyage de Dorian

le voyage de Huan

le voyage de Mariam

le voyage de William

le voyage de Laura

le voyage d'Anita

Le voyage de Rachid 

le voyage de David

le voyage de Fabienne

Le voyage de Nolwenn

le voyage d'Isabelle

le voyage des rebelles

le voyage infidèle

le voyage sentinelle

le voyage ménestrel

à Nantes comme ailleurs

et ailleurs comme à Nantes.

 

Car dans l'itinéraire que l'on propose à tous, le seul trajet qui compte est celui de chacun.

 


Par Carole - Publié dans : Nantes
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