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Quand tout partira au vent

Publié le par Carole

Quand tout partira au vent
Ce n'était plus là-haut qu'un morceau de papier délavé par la pluie, froissé aux mains des jours, portrait perdu d'un visage esquissé
ouvrage inachevé déjà fané d'un artiste désabusé qui n'avait pas signé.
 
Quand tout partira au vent
il ne restera 
 
pouvait-on lire d'en bas.
Le reste du message était roulé comme un serpent dans son ombre d'énigme.
 
Quand tout partira au vent... 
de tout ce grand effort de l'art, des succès, des échecs, des visages adulés dans leur rond de lumière, des humbles repoussés dans leur noir de coulisse, des discours applaudis et des voix qui murmurent, des portraits qui se vendent, de ceux qui vont se pendre au clou de tante Misère
quand tout partira au vent...
... il ne restera
                           rien.
Ou bien si peu. Si peu que rien. A peine quelques grains au tamis de demain.
Il le savait, celui-là, il s'apprêtait à nous le dire, pourtant il s'est interrompu, et il l'a fait, son dessin, et même il a escaladé les murs, pour le donner au vent, et l'accrocher au vide comme dans un musée.
 
Pour que demain se sème, il faut jeter au vent tant de graines perdues qu'aucune ne s'égare mais trace le chemin.
Travaillons pour le vent.
Car le temps fait son oeuvre de nos oeuvres envolées.

Publié dans Fables

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Etre et entrer

Publié le par Carole

Etre et entrer
    Ce soir-là, au-dessus de la porte du Lieu unique, deux lettres étaient éteintes, si bien que le mot "être" apparaissait tout vif et brûlant dans le mot "entrée". Je n'avais jamais pensé à la parenté de ces deux mots. Jamais non plus imaginé qu'une présence pouvait s'inscrire à l'intérieur d'une absence.
   Je l'ai trouvé étrange et beau, le bref message de ces lettres de néon vacillantes, qu'on réparerait dès le lendemain sans doute.  

Publié dans Fables

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Les fritillaires

Publié le par Carole

fritillaire pintade

fritillaire pintade

Si j'avais à peindre le jardin d'Eden, j'y planterais des fritillaires - des fritillaires sauvages, des fritillaires pintades. Je leur dessinerais des robes de bal à crinoline, des jupes de soie à petits pois. Dans leurs cornets à dés, j'abolirais une bonnne fois le hasard. Je suspendrais leurs clochettes au ciel comme des campaniles. Puis, d'un souffle, je les ferais s'envoler, en oiseaux libres et roses, par-dessus les rivières et par-dessus les prés.
 
Si j'étais un peintre naïf, je placerais partout des fritillaires, en corolles géantes de tulipes fantaisie. J'en ferais des forêts, j'en ferais des églises, j'en ferais des ballons, j'en ferais des chapeaux, j'en ferais des oiseaux et j'en ferais des femmes. 
 
J'ai eu bien du mal à les dénicher, pourtant, mes fritillaires.
On m'avait dit qu'elles n'avaient pas tout à fait disparu. Qu'on en trouvait encore, dans les prairies de Loire, du côté de cette île Clémentine qui porte, dit-on, le nom d'une jeune fille venue jadis accoucher là de son enfant naturel.
Alors j'étais partie, confiante, à la chasse-photo, me promettant de capturer au filet des pixels quelques belles pintades égarées. J'ai marché longtemps, enfonçant dans la boue, au long des boires et des roselières. Soudain, quand je n'y croyais plus, je les ai trouvées, dans un pré spongieux que bordait une haie de trognes aussi tourmentées qu'un vieux troupeau de menhirs. Petites taches sombres que le vent penchait dans le vert : c'étaient elles, enfin, innombrables et menues, craintives et parfaites, qui se cachaient dans l'herbe comme des oeufs de Pâques.
 
Si j'avais à peindre des fritillaires, je planterais d'abord l'Eden, pour qu'il soit leur jardin.
 

Publié dans Fables

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L'autre

Publié le par Carole

L'autre
Souvent, on voit cela, dans le tronc des très vieux arbres : un arbre de bois mort, emprisonné dans l'arbre vivant. Cadavre du jeune arbre mangé de capricornes, enchâssé comme un os dans le corps du vieil arbre encore vert.
Et je me dis que vieillir, ce n'est pas autre chose. Grandir sur celui qu'on n'est plus, l'ensevelir en soi-même. Puis dans la douleur de l'avoir perdu, de l'avoir tué peut-être, continuer, continuer, sans lui - toujours avec lui pourtant.
Etre soi-même et l'autre, toujours l'autre, celui qui est mort, mais qu'on porte à jamais en soi, à moins que ce ne soit lui, toujours lui, qui nous porte plus loin.

Publié dans Fables

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Partie de pêche

Publié le par Carole

    Il aime bien balancer ses jambes dans le vide. La branche bouge et grince un peu sous son poids, il a presque peur de tomber. L'arbre tremble, il ferme les yeux... il marche sur un pont de liane. Au-dessus du ravin profond où guettent les reptiles, il avance inflexible, funambule impassible. Le pont de corde oscille sous ses pieds, il est agile et audacieux, il s'en va loin, il s'en va droit, rien ne peut l'arrêter [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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Sur le seuil

Publié le par Carole

Sur le seuil
Hier soir, en fermant les volets, j'ai découvert sur le seuil un hérisson terrifié.
Stupéfait de m'avoir vue surgir dans la lumière comme venue d'un autre monde, il s'était blotti dans sa peur comme au creux d'un tas d'aiguilles. Son souffle effaré soulevait ses épines tremblantes, tout comme un coeur d'humain aurait battu la chamade.
Je l'ai imaginé, l'instant d'avant, courant furetant dans la nuit, vivant sa libre vie de hérisson dans le jardin rempli d'ombres et de froissements furtifs, en compagnie de la hulotte. Tandis que moi je me tenais à l'abri sous la lampe, dans la chaleur bien close de la maison.
Entre sa nuit et ma lumière, il n'y avait qu'une mince cloison. J'avais ouvert la porte.
 
Presque rien ne sépare l'existence des humains de celle des animaux sauvages.
Nous sommes comme eux faits de chair, nous souffrons comme eux de la peur, comme eux nous repoussons la mort par de pauvres moyens.
Mais nous avons posé partout des cloisons, et refermé les portes. Ils restent à l'extérieur, forcément étrangers : c'est à ce prix que nous sommes humains.
 
Parfois, pourtant, sur le seuil, nous rencontrons un petit hérisson, égaré, terrifié, et nous sommes surpris, et nous sommes émus de le trouver si proche, et si semblable à nous sous son manteau d'épines.

Publié dans Fables

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Le houx

Publié le par Carole

Rezé- Persagotière

Rezé- Persagotière

J'ai d'abord cru que c'était une grappe de gui parasite.
Mais non, c'était un houx qui se nichait là-haut, à la fourche énorme du plus haut, du plus vieux, du plus large de tous les platanes de l'allée séculaire. J'ignorais que les houx pouvaient s'établir ainsi, perchés sur de vieux troncs comme oiseaux sur la branche.
C'était bien un houx cependant.
Un petit houx nouveau, un enfant du hasard né d'on ne sait quelle graine, qui n'aurait pas dû vivre, mais qui s'était enraciné, tenace, ébouriffé, dans le pauvre terreau d'un ancien nid défait.
Avec toute la douceur des êtres vraiment forts, l'immense platane avait recueilli l'égaré, il l'avait bercé dans le vent comme un jeune oisillon. 
Sans se demander si l'arbuste à venir allait lui prendre de sa sève, il l'avait protégé et il l'avait nourri, il l'avait installé sur ses larges épaules comme au bord d'une lyre. Et, lui, maintenant, le géant, il n'en était que plus vaste. Il n'en était que plus vert. Il n'en chantait que plus haut dans le choeur du printemps.

Publié dans Fables

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La colombe

Publié le par Carole

La colombe
Il y a des photos, comme ça, qu'on prend pour rien ˗ ou peut-être pour eux. Oui, qu'on prend pour eux, au passage - pour eux que l'on ne connaît pas, pour eux qui ne le savent pas. Simplement pour qu'elles restent posées en lieu sûr, la trace de l'humble sourire, la lumière bleue d'un après-midi de printemps, la douceur d'être deux dans le jour finissant, la blancheur fugitive de l'aile de la colombe.
Pour qu'il existe encore, quelque part, au lendemain de solitude, de fatigue et de pluie, ce petit brin de quelque chose qu'ils auraient pu appeler le bonheur.

Publié dans Fables

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Hanami 2015

Publié le par Carole

Hanami 2015
花見 Hanami :
fleur/regarder (traduction littérale)
fête des cerisiers en fleurs
 
 
soleil du soir et fleurs tombées
sur son ombre penché
 le canard disparaît
 
    J'ai écrit ce "haiku" sous un cerisier du Japon que le soir déflorait.
    Je le sais, pourtant, qu'on ne peut pas écrire de haikus en français.
    Il y faut cette langue de très peu de syllabes et de tant d'homonymes où les échos résonnent et où les mots se jouent.
    Cette langue d'idéogrammes où les sens se dessinent en "clés" entremêlées comme vagues sur l'eau.
    Cette langue synthétique où tout s'emboîte et s'empile, où l'on pourrait ranger des mondes en presque rien de mots.
    Cette langue si sage où il suffit de dire "hanami" pour évoquer, d'un souffle unique, tout à la fois les fleurs fragiles et le regard humain plus fragile que les fleurs. Avant de s'en réjouir en buvant du saké.
 
un cerisier pêcheur
et son filet de fleurs
il passe comme une ombre le canard de l'étang

Publié dans Japonisme

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Bleu

Publié le par Carole

    Quand je les ai vus la première fois, c'est sûr, j'ai d'abord été un peu surpris.
    Ils étaient venus à pied avec trois fois rien de bagages. 
    Ils ont posé leurs sacs devant la maison de la mère Amoureux. Juste là, sur la pierre cassée du seuil. La femme a remarqué le puits dans l'herbe haute. Ils se sont penchés, ont essayé la chaîne. De loin, je l'ai entendue grincer, mais ça a eu l'air de fonctionner, car ils ont remonté le seau. [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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Pâques

Publié le par Carole

Pâques
Tout à l'heure, je traversais la place Royale. Il faisait triste, il faisait foule, il faisait gris - avril revêche attendait son printemps en faisant les cent pas.
 
J'ai d'abord vu cet homme qui dessinait sur le trottoir, avec ce qui m'a bien semblé être du marc de voyant, une de ces fleurs immenses qui dans les dessins d'enfants sont comme des soleils montés en graines.
 
Un peu plus loin, il était là, celui qui écrivait, assis dans son recoin. Personne ne le remarquait, et lui ne remarquait personne, tandis qu'il posait lentement sur son cahier, l'un après l'autre, les mots qu'il choisissait. 
Une fanfare joyeuse tintamarrait quelque part son sacre du printemps. Il écrivait, il écrivait toujours, patient comme un poète.
Pâques
Et... comment l'expliquer ? Vraiment c'était si ténu : il y avait quelque chose, cet après-midi, sur cette place, dans ce samedi d'avril frisquet. Il se passait quelque chose. De très léger de presque imperceptible.
Oui, je crois bien que c'était lui, l'esprit de Pâques, qui se glissait parmi nous. Incognito. Bien là pourtant.
L'esprit de Pâques, léger comme un soleil d'enfant roulant parmi les fleurs.
L'esprit de Pâques... 
Lorsque tout est possible, et qu'on y croit vraiment, et que tout va pouvoir commencer, bientôt, dans le coup de trompette du printemps revenu.

Publié dans Nantes

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Poissons d'avril

Publié le par Carole

Poissons d'avril
Tout à l'heure, j'étais à la bibliothèque. L'une des employées avait un poisson de papier accroché dans le dos. Un petit poisson maladroit dessiné par un enfant.
Bien sûr, puisque nous étions le premier avril.
Je me suis souvenue brusquement de ces premiers avril de "vacances de Pâques", à Guéret, où nous décorions le dos de mon grand-père, rentré pour le déjeuner, de tout un banc frétillant de petits poissons colorés.
Chacun en accrochait en pouffant deux ou trois sur sa veste, tandis qu'il lisait son journal, mais mon grand-père ne paraissait s'apercevoir de rien, même quand les plus petits devaient s'y reprendre à plusieurs fois...
Puis, tandis que nous étouffions à grand-peine nos fous rires, il attrapait son manteau tout chargé de goujons, et il l'enfilait par-dessus sa veste enguirlandée, toujours sans rien remarquer. Avec la même impassibilité il descendait l'allée qui menait à son bureau, tandis que nous guettions à la fenêtre, hurlant de rire, l'envol léger des guirlandes de papier accrochées à ses basques. Lorsqu'enfin nous le voyions pousser la porte du "service", harnaché d'oriflammes ondoyants, notre joie n'avait plus de bornes.
Qu'il est distrait, pensions-nous, qu'il est facile à berner. 
Et nous n'étions pas loin de le croire un peu niais.
Comment aurions-nous pu nous en douter, qu'il était plus fier de sa ribambelle de joyeux alevins que d'autres de leurs décorations ?
Qu'il dirait au bureau, tout content, en décrochant sa pêche : "Tiens, ce sont les gosses qui se sont bien amusés, aujourd'hui".
Comment aurions-nous pu le comprendre, que ces poissons de papier étaient les fragiles hameçons du bonheur accrochés par nos rires d'enfants à sa vie vieillissante ?
Comment aurions-nous pu le deviner, qu'un jour il allait mourir, et qu'il ne resterait plus rien, pas même un rond dans l'eau brouillée, de nos petits poissons perdus dans la grande mare du temps.

Publié dans Enfance

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