Jeudi 18 décembre 2014 4 18 /12 /Déc /2014 01:42

   vénus - hôtel de la Villestreux


On faisait des travaux dans le vieil immeuble, île Feydeau. J'en ai profité pour me glisser à l'intérieur par la porte laissée ouverte  – j'ai toujours beaucoup de curiosité pour ces cours humides et sombres qui ont l'air de dormir, profondes comme des puits, entre les murs disjoints des vieux hôtels de Loire vacillant sur le sable.

La cour était emplie de dieux moussus, semblables à ces figures de proue qu'emportaient autrefois les navires pour tracer leur chemin. Usés d'avoir roulé sur la pente des siècles comme pierre qui mousse, ils ouvraient cependant sur cette ombre leurs grands yeux claivoyants.

Une Vénus nattée de vert rêvait dans sa coquille à l'océan là-bas.

Et lui, l'Apollon adouci de patine comme un vieil ostensoir, il rayonnait encore, tout noirci qu'il était.


apollon---hotel-de-la-Villestreux.jpg

 

Je me suis souvenue soudain que c'était ici, le fameux hôtel de la Villestreux où Carrier s'était logé, pendant la Terreur. Près de cette Vénus, il avait médité exécutions, noyades et sentences insensées. Sous ce bel Apollon, le monde s'était trempé de sang, de boue, et de dégoût.


Lumières : en ce lieu vous vous êtes éteintes. Et en ce lieu pourtant, sur les sables du fleuve, des dieux veillaient, vieillissant à la proue d'avenir, à vous faire traverser le temps, avec vos flammes vives toutes adoucies de mousses.

 

Les murs s'imprègnent-ils vraiment, toujours et pour toujours, des crimes et des pensées sinistres qui les ont entachés ? Certains n'ont-ils pas quelquefois le pouvoir, secret comme l'espoir, vaste comme la vie, de tout filtrer et de tout purifier pour nous donner à voir, dans leurs grands puits profonds, le chemin différent qui pourrait commencer ?



Par Carole - Publié dans : Nantes
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Mardi 16 décembre 2014 2 16 /12 /Déc /2014 01:31

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15 décembre 2014 à 12 heures

 


A midi en décembre dans les crachats du vent.

A midi en décembre à l'arrêt du tramway à attendre à attendre.

A midi en décembre dans le froid et le triste dans le gris de la vie.

A midi en décembre quand la pluie sous la pluie toute la pluie la pluie.

A midi en décembre quand le jour ce vieil arbre

Etire en noir et blanc ses branches au creux des âmes.


A midi en décembre quand le brouillard égoutte aux vitres ses araignées de rides.

A midi en décembre quand tout espoir n'est plus permis.

A midi en décembre quand la lumière en larmes se cache pour pleurer.

A midi en décembre quand on voudrait planter du côté de l'été

Cette aiguille au cadran qui fait tourner la terre.


A midi en décembre quand c'est vraiment l'hiver.

 


Par Carole - Publié dans : Fables
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Lundi 15 décembre 2014 1 15 /12 /Déc /2014 02:26

 

    C'est curieux, vraiment, si curieux, comme les gens qu'on regarde dans un miroir nous paraissent soudain... différents. 

    Ainsi, Arnaud... après tout elle n'avait jamais eu le sentiment de bien le connaître [...].


 

Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

 

 

 


Par Carole - Publié dans : Récits et nouvelles
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Dimanche 14 décembre 2014 7 14 /12 /Déc /2014 00:19

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Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Tintin. L'étoile mystérieuse. Le petit FERS jaune et l'Aurore, luttant contre l'effroyable étoile...

Toute notre civilisation, il me semble, depuis l'an mil, depuis le mil avant l'an mil, depuis toujours sans doute, s'est construite contre la peur d'une fin du monde. Les royaumes, les palais, les églises. L'éternité, le progrès, le confort. Les cimetières et les académies. Les ponts et les avions, les autos, les usines et les banques. Les écrivains et la postérité. La Pléiade et Victor Hugo. Et même les BD.

Pour en finir avec la peur que tout, un jour le dernier jour, ne se finisse, pendant des siècles et sans relâche, on a exploré, travaillé, rimé, inventé, imaginé, théorisé, archivé, breveté, fabriqué, éradiqué, aseptisé, robotisé... Le monde entier, en algorithmes séquencés, on l'a enfin couché et ligoté dans les filets du web.

Enfin, disait-on, enfin, il était tout à fait maîtrisé, ce géant remuant. On en avait à jamais terminé avec les champignons du cauchemar et les explosions du hasard.

Petits Tintins qui ne savaient pas grandir, Poucets perdus dans leurs bottes de sept lieues, nous n'avions rien compris. Rien compris à nous-mêmes. A la fascination fatale qui animait nos efforts.

Car voici qu'aujourd'hui l'aiguille a fait son petit tour de mil sur le cadran des ans, et que nous la craignons plus que jamais, la fin du monde, et qu'elle pourrait bien, justement, beaucoup plus que l'immanquable résultat, être le sens caché de cette fabuleuse civilisation qui croyait qu'elle voulait en finir avec la fin du monde. On est toujours rattrapé par ses peurs, quand ce sont elles qui vous ont jeté sur la route.

Et voici qu'aujourd'hui, passifs, coupables et résignés, nous attendons, les yeux fermés, que tout cela finisse, en guettant, sans rien faire, comme ils nous l'avaient demandé, jadis, les vieux imprécateurs, la fin de notre monde, notre fin de leur monde.

Pourquoi ?

Pourquoi se demander pourquoi ?


C'est simplement, au fond, que nous en avions toujours eu la conviction.

Qu'elle nous attendrait au tournant. Qu'elle nous arrêterait au milieu de la course,

la fin.


Et que peut-être

ce serait 

comme dans Tintin

que ce ne serait pas

pas vraiment

pas du tout

la fin.

 

 

 


Par Carole - Publié dans : Fables
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Jeudi 11 décembre 2014 4 11 /12 /Déc /2014 02:09

machine-a-ecrire-remington.jpg

 

Un jour, c'est arrivé. Cela devait arriver. L'auteur a cessé de lutter à mains nues sur la page, pour se colleter enfin à la machine.

Le texte a cessé d'être écrit pour être fabriqué.

Le manuscrit vivant est devenu l'impersonnel tapuscrit reproductible à l'infini.

La phrase est devenue cette mélodie imprimée qu'il fallait harmoniser avec la basse d'un clavier cliquetant et les grands chocs furieux d'un chariot soprano.


Un jour, ils ont été trois : l'écrivain, la page, et la machine.


Rien n'avait changé.

Et pourtant tout avait changé.

L'écrivain ne caressait plus la muse en retaillant sa plume comme un Pierrot de lune.

La machine à écrire l'avait assis à son clavier, posté là comme un autre, dans l'immense atelier de la modernité.


Il ne pourrait plus jamais être un dieu,

celui qui peinait et tapait sur les touches à ressorts.

Et, au fond, cela lui était bien égal.

Peut-être même, au fond,

qu'il s'était mis à l'aimer,

sa muse mécanique,

sa mignonne Remington.

 




Par Carole - Publié dans : Fables
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Mardi 9 décembre 2014 2 09 /12 /Déc /2014 01:21

distributeur.jpg

 

Un distributeur de billets transformé en téléphone portable - à moins que ce ne soit en arme. Une main géante qui ne donne qu'à ceux qui ont déjà...

Elles sont si souvent primitives, inquiétantes, insolentes, les images aberrantes qui rhabillent nos murs aux couleurs du factice.


L'étrange  décor a fait remonter tout à l'heure à ma mémoire un souvenir depuis longtemps oublié.

C'était à la gare, il y a des années. Un groupe de jeunes Africains.

L'un après l'autre ils se photographiaient, souriant comme à Hollywood, devant le distributeur de billets.

On aurait cru qu'ils se tenaient devant la Tour Eiffel ou au mont Saint-Michel. Ou bien à Hollywood boulevard sur le pavé des stars. 

Ils n'avaient pas de carte, bien sûr, aucun billet à espérer. Mais, pas rancuniers, et tout à fait joyeux, ils se prenaient en photo devant le distributeur. Exactement comme font les touristes. Pour ramener un "souvenir" des splendeurs qu'ils visitent sans y participer.


Le distributeur, ce dieu qui se tient bouche close à l'entrée de ses temples, et qui ne tend ses billets doux, toujours un peu froissés, qu'au petit nombre des élus qui savent écarter ses mâchoires, est-il vraiment devenu le Monument de notre monde ? 

 


Par Carole - Publié dans : Fables
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Dimanche 7 décembre 2014 7 07 /12 /Déc /2014 00:54

Neptune

Vitrine d'un magasin d'antiquités - Paris

 


Quelquefois, ils reviennent.

 

Dans les rues de la ville ils se fraient un chemin.

Ils avancent égarés, marchent entre les immeubles, les camions, les vitrines. Sur les trottoirs d'asphalte ils cherchent les rivières, les soleils et les prés, et les nymphes aux yeux d'eau tout éclairés d'échos.

Ils voudraient nous parler des peuples d'animaux roulant comme des vagues dans les forêts vivantes, des ruisseaux qui riaient sous les doigts bleus du vent.

Ils pourraient raconter cette époque bruissante où chaque coquillage était, tout grelottant de perles et tout barbu d'écume, une Aphrodite nue, un Neptune en haillons. Où chaque île abritait de grands bouquets de dieux chantant comme des nids.

Quand les humains sentaient, dans les troncs qu'ils taillaient pour s'en faire des navires, cogner à bec d'oiseau leur propre coeur d'écorce. Quand les rocs médusés s'habillaient en sirènes avec des yeux de femmes et des corps de troupeaux.

Quand frissonnait encore sous les cordes des lyres le ventre des tortues, quand chaque nuit le ciel étendait en pêcheur les grands filets d'étoiles qui attachaient le monde.

Quand tout était en ordre et en métamorphose et qu'ils étaient les dieux.

 

Mais le bruit les journaux 

Les nuages boueux

Sur les trottoirs gluants

Les autos recrachant 

La fumée de nos vies

Et les foules hâtives

Au tourniquet des heures

Se pressent et les bousculent

Comme de vieux mendiants.

 

De leurs yeux un peu tristes

De loin ils nous regardent

Avant de disparaître

Dans un reflet qui passe.




 

Par Carole - Publié dans : Fables
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Vendredi 5 décembre 2014 5 05 /12 /Déc /2014 01:03

ceci-n-est-pas-une-boite-aux-lettres---version-2.jpg

 

"Ils" ont fini par enlever le papier. Ou un passant s'en est chargé. A moins que la pluie et le vent ne l'aient poussé au caniveau comme un papillon mort.

Délavé, abîmé, à vrai dire il ne payait plus ni de mine ni de mots, sur le vieux portail de métal.


J'avais pensé, naguère, ou peut-être jadis, à le photographier. 

J'aimais bien le trouver au bord de mon chemin. Chaque jour, rue Clemenceau, près du portrait de cuivre étincelant du vieux Tigre défunt, il m'adressait son petit avertissement philosophique, mi-clin-d'oeil mi-ronchon.


Nous avons tellement l'habitude de croire que les choses sont ce que les mots nous disent qu'elles sont, qu'une phrase qui ne nous dit que ce qu'elles ne sont pas nous paraît aussitôt une énigme à résoudre.

Mais mon papier collé sur ce qui n'était pas une boîte à lettres se gardait bien de nous dire ce qu'elle était. Pas de solution pas de fin mot pas d'histoire. 

Ceci n'est pas une pipe.

Ceci n'est pas une pomme.

Ceci n'est pas une boîte à lettres.

Ceci n'est pas une boîte à lettres mais ceci fut une boîte à lettres.

Ceci n'est pas un portail vert mais un portail repeint en vert que j'ai longtemps connu rouge.

Ceci n'est pas la vérité mais un papier collé et déjà arraché.

Ceci toujours se change en autre chose, et les mots qui voulaient se poser sur les choses, insectes épuisés, s'en vont plus loin tomber dans leur boîte à néant, et puis s'envolent encore, d'inlassable désir.

Nos vies bruissent de mots, nous ne sommes que mots. Mais le monde, vieillard sphinx et ronchon, sourd et muet qu'il est, ne connaît rien des mots qui voudraient tout connaître.

 

 

 

Par Carole - Publié dans : Nantes
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Mercredi 3 décembre 2014 3 03 /12 /Déc /2014 01:28

 

    On peut voir en ce moment à la médiathèque Jacques Demy de Nantes une très intéressante exposition de dessins et lavis d'Olga Boldyreff. L'artiste y évoque les romans de Dostoïevski à travers une série de vues de la ville moderne de Saint-Pétersbourg, où elle a suivi patiemment le parcours de l'écrivain et de ses héros.

     Au milieu de ces vues, somme toute assez classiques, une oeuvre étrange et tout à fait remarquable surprend soudain le spectateur : ce "Manteau" dérisoire et immense, sombre et long comme un spectre se dressant dans l'hiver.


le-manteau.jpg

 

     Ce manteau n'appartient pas à Dostoïevski, me direz-vous, puisqu'il est celui de Gogol et de son Akaki Akakievitch. Pourtant, il est partout, ce manteau, dans le destin des personnages de Dostoïevski, il habille toutes les détresses, toutes les rêveries et toutes les révoltes de son univers. Il est, à vrai dire, l'âme même de Saint-Pétersbourg, fantastique et brumeuse cité de beauté, de douleur et de littérature.

                                                          

    Sur le mur, comme il se doit, le manteau projette deux ombres - une ombre pour ce monde, et une ombre pour l'autre. Une ombre pour l'humiliation et une ombre pour l'immensité. Une ombre pour la misère et une ombre pour l'éternité.


    A ses pieds d'incorporelle étoffe, j'ai admiré cette pelote de fil doré :


fil-d-or---le-manteau.jpg


    Fil serré du destin, fil doré du désir.

    Fil sans fin du récit qui brode à l'or des mots

    la trame grise et noire des pauvres vies humaines.

    Et qui s'en va tissant, araignée pénélope,

    sa toile et sa pelote à faire rouler les mondes.

 

    Le Fil, ai-je pensé. Le Fil. il fallait bien que quelqu'un songe un jour à le rembobiner, et à le poser quelque part, en équilibre au bord d'une ombre. C'est pour qu'il roule encore, qu'il roule comme un chat, parmi les nuits trop blanches et les fantômes noirs, son or léger de laine à tout raccommoder.

 


 

 

   

Par Carole - Publié dans : Nantes
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Lundi 1 décembre 2014 1 01 /12 /Déc /2014 01:17

 

    — ... Ma mère ? Ma mère... Je ne l'ai vue qu'une fois... J'ai dû vous l'expliquer déjà, je suis un enfant abandonné.

   J'ai été placé, replacé, déplacé, comme il arrive si souvent, avant d'être enfin élevé dans une famille aimante, un e famille d'accueil, comme on dit, une merveilleuse famille d'accueil – ma famille, qui a obtenu par la suite le droit de m'adopter, et qui m'a donné son nom. 

    J'ai eu de la chance, au fond. Beaucoup de chance.

    Quant à mes origines... longtemps, je ne m'en suis pas soucié. [...]

 

Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Par Carole - Publié dans : Récits et nouvelles
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