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Tirer l'été par sa chaise

Publié le par Carole

chaise-2.jpg
 
Prendre sa vie par la main.
Tirer l'été par sa chaise.
 
Dans la cour de l'immeuble
installer son jardin.
Fermer les yeux pour voir.
Oublier le béton
et puis rêver longtemps
qu'on est parti là-bas.
 
Faire le mur des vacances
sur le bord de la route.
Du soleil dans les mains
et du bleu dans les yeux
se dire qu'on s'en va loin
quand on ne s'en va pas.
 
Et savoir qu'on n'a rien
et penser qu'on a tout
dans ce rond de jardin
que découpe la chaise
sur l'herbe rase et nue
qui s'endort au soleil.
 
Tirer le diable par l'été.
Prendre sa vie par le ciel.
 
 
 
 

 

Publié dans Fables

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La roue

Publié le par Carole

roue---gorges.jpg
 
Rien de plus étrange, rien de plus nostalgique que ces sites industriels oubliés qu'on découvre parfois, rouillant dans un grand champ d'orties, au hasard d'une promenade.
On entre par une porte échevelée de lierre, on passe la tête à travers le rideau de ronces d'une fenêtre aux yeux caves. Dans leur suaire de décombres reposent des machines aussi mortes et rompues que squelettes à l'ossuaire. On se demande ce qu'on fabriquait là, avant, dans le vacarme des choses et la sueur des hommes.
Puis dans un coin on aperçoit la roue brisée. Et on se dit qu'au fond, là comme ailleurs, on travaillait surtout à faire aller la roue du temps, celle qui tourne si vite qu'il faut sans cesse la remplacer par une roue plus neuve, qui tournera plus vite, sur elle-même sur elle-même, nous broyant au passage - comme petits cailloux dans la cendre des jours.

 

Publié dans Fables

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Tous des géants

Publié le par Carole

on est tous des géants
 
ON EST TOUS DES GEANTS
 
Quelqu'un avait inscrit cela, rageur, après le départ en flonflons de nos géants royaux. Ici, justement ici, dans l'un des lieux les plus sinistres de la ville, sur la margelle aux marginaux, au-dessus de ce puits de chemin de fer qui traverse, recouvert d'une grille jonchée de canettes suicidées, la place de la Petite-Hollande.
Tous des géants ? Non. Il y a surtout des nains en ce monde où règnent les géants. Tellement de nains. Mais des nains qui habitent en géants leurs vies de nains.
 
Car le caillou devient montagne pour celui qui doit le pousser
et toute paille est un radeau pour celui qui va se noyer.
Car toute erreur est un abîme pour celui qui marche tout seul
et la misère souffle en tempête pour celui qui n'a que sa peau.
Car la cabane est un palais pour celui qui n'a pas les clés
Et chaque rêve est escalier pour celui qu'on a abaissé.
 
Pour habiter une vie de nain il faut un courage de géant. Aussi n'y a-t-il que chez les nains qu'on puisse trouver de vrais géants.

 

Publié dans Nantes

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Un rameur (réédition)

Publié le par Carole

Je réédite aujourd'hui mon article "Un rameur", dans la belle lecture que vient de m'offrir Adamante.
Pour l'écouter, c'est tout simple : cliquez sur l'image.
 
ragondin-copie-1.jpg
 
Je l'ai d'abord entendu sans le voir. Enfin j'ai distingué le petit animal. Un campagnol aquatique, je crois. Mouillé de bleu, griffé de vagues, il se confondait presque avec l'eau. Mais comme il y allait, comme il ramait, comme il luttait, comme il fonçait contre le flot.
Il faut tant d'énergie pour se labourer un chemin dans les rivières de ce monde. 
Bientôt je l'ai perdu de vue. Je l'entendais encore de loin, pourtant, s'efforcer et ramer. J'ai eu l'impression d'avoir rencontré bien plus qu'un petit rat jeté dans le courant : l'élan même de la vie, absurde et bouleversant.
 

Publié dans Fables

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Mes soldes

Publié le par Carole

presse oeufs carrés
 
J'ai failli acheter une presse à oeufs carrés. A prix écrasé. 
Elle me plaisait encore plus que l'essoreuse à fraises à anse rétractile, ou que le frise-tomates à motifs de dentelle, qui à vrai dire n'étaient vendus qu'à prix cassé.
Finalement j'ai réfléchi : je reviendrai, je repasserai pour la dernière démarque. Quand on liquidera, à prix broyé pulvérisé, les cocottes électriques qui pondent des glaçons plats comme des écrans. Ce sera beaucoup mieux.
Des millénaires de civilisation derrière ces merveilles en plastique. Et dire que c'est en solde.

 

 

Publié dans Fables

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L'enfant sur le chemin

Publié le par Carole

    Le maître venait de se mettre en route, dans le vent froid qui fouettait jusqu’au coeur son frêle corps humain, le laissant comme nu dans ses os délavés.
    On l’avait appelé "Bashô", le maître du Bananier, parce qu’il s’était installé, après s’être engagé sur la voie de la poésie et avoir abandonné les honneurs du palais et les prérogatives des samouraïs, dans une humble cabane, plus pauvre que la plus pauvre cabane du plus pauvre des paysans, devant laquelle un disciple avait planté un bananier, pour le nourrir et l’ombrager. Mais un jour la cabane avait brûlé avec le bananier. Le maître avait longuement contemplé les cendres de ses dernières possessions terrestres. Il avait compris qu’il lui fallait reprendre, vieilli, et plus léger encore, la dure voie de poésie, jusqu’à ce terme de perfection qu’il n’avait fait encore qu’entrevoir, et il était parti pour un voyage de mille lieues vers son pays natal [...]
 
Suite du récit à lire sur mon blog cheminderonde.wordpress.com

Publié dans Récits et nouvelles

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Fanée ?

Publié le par Carole

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  Jardin des plantes de Nantes - Palmarium - 4 juillet 2013
 
 
Titania s'est fanée. Endormie pour dix ans, ou bien cent.
J'aurais tant voulu la voir se refermer sur son sommeil de Belle, piquée par le fuseau de la soixante-douzième heure. Je suis arrivée trop tard. Une demi-heure trop tard. Elle avait rendu son dernier soupir de fleur. On ne visitait plus.
J'étais bien dépitée, mais j'ai fait le tour de la serre, et je l'ai aperçue dans ses voiles, doux fantôme de derrière la vitre. Je me suis penchée pour mieux voir. Des fleurs vivantes s'étaient déjà posées sur son reflet mourant, comme un troupeau de papillons.
Le Jardinier, je crois, avait cueilli son âme, et l'avait ressemée sur toutes ses plates-bandes.
Le monde est un jardin, l'espoir est sa saison, et tout s'en va en rond sur l'horloge du temps.
 

Publié dans Nantes

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Seul

Publié le par Carole

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Il devait se sentir bien seul, l'homme en gris.
C'était un peu après six heures, hier soir, pendant "le" match. Il s'était attablé tout gris près d'un arbre tout gris, sur l'esplanade grise, à la table grise d'un petit café gris démuni de tout téléviseur et par conséquent désert. Un peu plus loin, dans le café voisin magnifiquement doté de trois écrans, il y avait foule et c'était l'été brésilien.
Loin des jeunes gens au maillot coloré qui se battaient pour un ballon, loin des groupes d'amis qui s'étaient rassemblés partout, loin des cris de victoire et des hurlements de dépit, loin des bonheurs criards et des orages télévisés, il devait se sentir bien seul, l'homme en gris.
"Ils" ont perdu finalement, et "nous" avons perdu avec eux, paraît-il.
Lui, je crois qu'il avait perdu depuis longtemps, mais qu'il aurait bien aimé pouvoir jouer encore un peu. Dans un film en couleurs.

 

Publié dans Nantes

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Légumes, poissons, et autres coquecigrues

Publié le par Carole

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    "Vous semblez les anguilles de Melun : vous criez davant qu'on vous escorche".
(Rabelais, Gargantua)
 
 
Je suis allée, comme beaucoup de Nantais, visiter au château l'exposition "Samouraïs".
L'art flottant de l'estampe (ukiyo-e) y était solidement représenté. J'ai été heureuse de revoir là quelques-unes des quarante-trois "Stations" d'Hiroshige que j'avais déjà admirées au musée Guimet. Mais ce qui m'a paru le plus remarquable, c'est ce triptyque d'Hirokage daté de 1859 et représentant "La grande bataille des fruits, des légumes et des poissons", vision comique et parodique des guerres et soubresauts qui marquèrent la fin du Japon féodal.
 
hirokage
 
C'était si touffu et drolatique que je me suis souvenue de Rabelais, et de la façon dont frère Jean, enfant du nouveau monde, découpe comme des poulets ses adversaires, derniers débris en armure du vieil univers féodal, qui fuient comme des ânes et crient comme des anguilles.
Et je me suis dit que, d'un bout de la Terre à l'autre, les mondes anciens finissent toujours par s'écraser comme citrouilles mûres, poires blettes et poissons pourris, tandis que volent en ricanant les coquecigrues. Et aussi que, de même qu'un fruit exquis ressemble à un légume succulent, les esprits libres partout se ressemblent, et nagent de conserve, souples et légers, dans ces eaux troubles mais fécondes où infuse l'humanité.

 

Publié dans Japonisme

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Titania

Publié le par Carole

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    Jardin des plantes de Nantes - 1er juillet 2014
 
 
On l'appelle l'"arum titan", ou le "pénis de titan". C'est la plus grande fleur du monde. Et l'une des plus rares aussi.
Elle vient d'éclore au Jardin comme dans une forêt de Sumatra. Cela n'arrive que tous les dix ans à peu près. Et cela ne dure que soixante-douze heures.
Il paraît que toute l'énergie de la plante est tendue depuis sa naissance vers cette floraison exceptionnelle. Que chaque année, se préparant, elle forme une seule feuille, qui se fane aussitôt, et que ce n'est qu'après avoir ainsi formé et détruit plusieurs feuilles, année après année, qu'elle peut nourrir de leur substance cette fleur merveilleuse. La plante retombe ensuite, épuisée, dans un sommeil de plusieurs années. Jusqu'à ce que, peut-être, une autre fleur puisse jaillir un jour, sur l'autel obstiné de ses feuilles sacrifiées.
 
La file d'attente était bien longue, et j'ai trouvé très émouvant de constater que tant de gens s'étaient déplacés pour voir une simple fleur. 
Quand j'ai enfin pu entrer dans la serre, je n'ai pas du tout senti l'infâme odeur de chair pourrie, destinée à attirer les mouches pollinisatrices, dont on m'avait parlé. Dans l'humidité lourde de cette forêt naïvement tropicale, la fleur m'est apparue, vivante, douce et paisible, comme un rêve du Douanier.
Et puis, dehors, en regardant ces photographes impatients et lourdauds cogner de l'objectif sur la vitre embuée, je me suis dit que cette fleur si belle et si étrange avec son nom bouffon et son parfum de désastre était peut-être plutôt le songe de Bottom. 
 
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Et que sa beauté née dans l'ombre épaisse d'une île impénétrable avait sans doute, au fond, besoin, autant que des insectes pollinisateurs attirés par son odeur, de notre présence grossière et de notre humble admiration, pour développer toute sa perfection.
Alors je l'ai renommée : Titania.
 

Publié dans Nantes

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