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Fanée ?

Publié le par Carole

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  Jardin des plantes de Nantes - Palmarium - 4 juillet 2013
 
 
Titania s'est fanée. Endormie pour dix ans, ou bien cent.
J'aurais tant voulu la voir se refermer sur son sommeil de Belle, piquée par le fuseau de la soixante-douzième heure. Je suis arrivée trop tard. Une demi-heure trop tard. Elle avait rendu son dernier soupir de fleur. On ne visitait plus.
J'étais bien dépitée, mais j'ai fait le tour de la serre, et je l'ai aperçue dans ses voiles, doux fantôme de derrière la vitre. Je me suis penchée pour mieux voir. Des fleurs vivantes s'étaient déjà posées sur son reflet mourant, comme un troupeau de papillons.
Le Jardinier, je crois, avait cueilli son âme, et l'avait ressemée sur toutes ses plates-bandes.
Le monde est un jardin, l'espoir est sa saison, et tout s'en va en rond sur l'horloge du temps.
 

Publié dans Nantes

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Seul

Publié le par Carole

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Il devait se sentir bien seul, l'homme en gris.
C'était un peu après six heures, hier soir, pendant "le" match. Il s'était attablé tout gris près d'un arbre tout gris, sur l'esplanade grise, à la table grise d'un petit café gris démuni de tout téléviseur et par conséquent désert. Un peu plus loin, dans le café voisin magnifiquement doté de trois écrans, il y avait foule et c'était l'été brésilien.
Loin des jeunes gens au maillot coloré qui se battaient pour un ballon, loin des groupes d'amis qui s'étaient rassemblés partout, loin des cris de victoire et des hurlements de dépit, loin des bonheurs criards et des orages télévisés, il devait se sentir bien seul, l'homme en gris.
"Ils" ont perdu finalement, et "nous" avons perdu avec eux, paraît-il.
Lui, je crois qu'il avait perdu depuis longtemps, mais qu'il aurait bien aimé pouvoir jouer encore un peu. Dans un film en couleurs.

 

Publié dans Nantes

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Légumes, poissons, et autres coquecigrues

Publié le par Carole

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    "Vous semblez les anguilles de Melun : vous criez davant qu'on vous escorche".
(Rabelais, Gargantua)
 
 
Je suis allée, comme beaucoup de Nantais, visiter au château l'exposition "Samouraïs".
L'art flottant de l'estampe (ukiyo-e) y était solidement représenté. J'ai été heureuse de revoir là quelques-unes des quarante-trois "Stations" d'Hiroshige que j'avais déjà admirées au musée Guimet. Mais ce qui m'a paru le plus remarquable, c'est ce triptyque d'Hirokage daté de 1859 et représentant "La grande bataille des fruits, des légumes et des poissons", vision comique et parodique des guerres et soubresauts qui marquèrent la fin du Japon féodal.
 
hirokage
 
C'était si touffu et drolatique que je me suis souvenue de Rabelais, et de la façon dont frère Jean, enfant du nouveau monde, découpe comme des poulets ses adversaires, derniers débris en armure du vieil univers féodal, qui fuient comme des ânes et crient comme des anguilles.
Et je me suis dit que, d'un bout de la Terre à l'autre, les mondes anciens finissent toujours par s'écraser comme citrouilles mûres, poires blettes et poissons pourris, tandis que volent en ricanant les coquecigrues. Et aussi que, de même qu'un fruit exquis ressemble à un légume succulent, les esprits libres partout se ressemblent, et nagent de conserve, souples et légers, dans ces eaux troubles mais fécondes où infuse l'humanité.

 

Publié dans Japonisme

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Titania

Publié le par Carole

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    Jardin des plantes de Nantes - 1er juillet 2014
 
 
On l'appelle l'"arum titan", ou le "pénis de titan". C'est la plus grande fleur du monde. Et l'une des plus rares aussi.
Elle vient d'éclore au Jardin comme dans une forêt de Sumatra. Cela n'arrive que tous les dix ans à peu près. Et cela ne dure que soixante-douze heures.
Il paraît que toute l'énergie de la plante est tendue depuis sa naissance vers cette floraison exceptionnelle. Que chaque année, se préparant, elle forme une seule feuille, qui se fane aussitôt, et que ce n'est qu'après avoir ainsi formé et détruit plusieurs feuilles, année après année, qu'elle peut nourrir de leur substance cette fleur merveilleuse. La plante retombe ensuite, épuisée, dans un sommeil de plusieurs années. Jusqu'à ce que, peut-être, une autre fleur puisse jaillir un jour, sur l'autel obstiné de ses feuilles sacrifiées.
 
La file d'attente était bien longue, et j'ai trouvé très émouvant de constater que tant de gens s'étaient déplacés pour voir une simple fleur. 
Quand j'ai enfin pu entrer dans la serre, je n'ai pas du tout senti l'infâme odeur de chair pourrie, destinée à attirer les mouches pollinisatrices, dont on m'avait parlé. Dans l'humidité lourde de cette forêt naïvement tropicale, la fleur m'est apparue, vivante, douce et paisible, comme un rêve du Douanier.
Et puis, dehors, en regardant ces photographes impatients et lourdauds cogner de l'objectif sur la vitre embuée, je me suis dit que cette fleur si belle et si étrange avec son nom bouffon et son parfum de désastre était peut-être plutôt le songe de Bottom. 
 
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Et que sa beauté née dans l'ombre épaisse d'une île impénétrable avait sans doute, au fond, besoin, autant que des insectes pollinisateurs attirés par son odeur, de notre présence grossière et de notre humble admiration, pour développer toute sa perfection.
Alors je l'ai renommée : Titania.
 

Publié dans Nantes

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Ikebana

Publié le par Carole

ikebana
 
Ikebana, c'est la voie des fleurs. L'un des chemins qui mènent à l'accomplissement de soi, dans la contemplation du monde.
Le vieil homme qui était venu hier nous parler de l'ikebana, et qui avait composé pour nous ce bouquet, n'était pas japonais, mais après des années d'apprentissage auprès de maîtres japonais, il était devenu lui aussi un maître. Le bouquet était très beau, avec ses fleurs et sa tige d'asperge représentant le ciel, la terre, et l'humanité qui se tient entre terre et ciel. Mais ce n'est pas du bouquet que je voulais parler. Non... en fait, je voulais vous raconter une histoire :
 
Lorsqu'à la fin de la séance quelqu'un a osé demander au maître pourquoi, n'étant pas japonais, il avait consacré sa vie à l'ikebana, il a d'abord paru un peu hésitant. Puis il s'est lancé : autrefois, a-t-il dit, il était simple employé dans une jardinerie, et il était vraiment fatigué de son métier, fatigué de sa vie toute entière, qui lui paraissait vide.
Un jour il s'était rendu chez une de ses clientes âgées, qu'il connaissait depuis longtemps. Ils s'étaient mis à bavarder et il avait parlé de ce grand vide en lui. La femme alors lui avait révélé qu'après avoir connu une autre vie sans fleurs, elle était devenue maîtresse dans l'art de l'ikebana, qu'elle enseignait désormais. Elle lui avait proposé de l'initier à son tour et il était devenu aussitôt son disciple. Bientôt, il avait entièrement oublié son existence antérieure de marchand de végétaux, et il n'avait plus songé à rien d'autre qu'à se rendre au bout du monde, dans l'ignorance et la pauvreté, pour apprendre cet art de l'ikebana, dont il ignorait tout jusqu'alors.
La vieille cliente n'était pas celle qu'il croyait. Les fleurs n'étaient pas ce qu'il avait toujours vu en elles. Lui-même n'était pas non plus celui qu'il croyait devoir être toujours. Il avait eu d'un coup cette triple révélation, et il avait trouvé sa voie : la voie des fleurs, ikebana. 
 
Sa voie, chacun peut bien finir par la trouver. Mais pour cela il faut oser prendre l'autre chemin, fût-il de ronces et de cailloux, et laisser derrière soi les pétales morts de sa vie antérieure, comme un serpent laisse sa vieille peau. 
Pour accomplir sa vie, savoir quitter sa vie. Ou bien plutôt avoir un jour la force de la cueillir enfin, dans le pauvre jardin de ses échecs et de son ennui, pour en faire ce bouquet, dressé dans le triangle du ciel, de la terre et de l'humanité, qui cherchera la voie, un peu plus près de la lumière.

Publié dans Fables

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Aquarelle

Publié le par Carole

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La pluie sur le pare-brise repeint la rue d'ici en aquarelle fine.
Le vent trempe ses doigts sur la palette en joie d'un peintre échevelé.
 
La pluie fait son Monet, le temps fait son Sisley.
Dans chaque goutte d'eau tremble un impressionniste.
Il nous pleut des musées comme des giboulées.
 
L'art au coin de la rue pose son chevalet, mendiant sans parapluie.

 

Publié dans Fables

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Retrouvailles

Publié le par Carole

    Elle n'aurait jamais dû. S'inviter comme cela, elle aurait dû se douter qu'il ne fallait pas.
    Il y a des choses qui ne se font pas. Et aussi des choses qui font que ce qui ne se fait pas finit par arriver.
    Car, franchement, elle aurait tellement préféré que rien n'arrive.
 
   Pourtant, quand elle était descendue du train, à V., le vendredi soir, et qu'elle était sortie de la gare, elle avait immédiatement senti son coeur battre. Tout au long du chemin, elle avait pensé : c'est la ville de Patricia. Patricia habite ici. Patricia... Et elle avait regardé autour d'elle, attentive, vibrante, comme si chacune de ces femmes qu'elle croisait dans les rues avait pu être Patricia. Patricia... Il y avait si longtemps qu'elle ne l'avait pas vue. Mais comment aurait-elle pu oublier Patricia ? [...]
 
Suite du récit sur mon blog de nouvelles cheminderonde.wordpress.com

 

Publié dans Récits et nouvelles

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Dans la rue avec don Quichotte

Publié le par Carole

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La voiture était garée très sagement. Une voiture ordinaire dans une rue banale. Et ces deux là soudain, surgis comme des ombres, sans ride ni raison...
 
Don Quichotte, je le savais, que tu n'avais jamais abandonné. Que tu allais toujours, à pied, à cheval, en mule, ou en voiture, vers tout ce qui ne peut s'atteindre, et qui pourtant doit nous conduire.
Mais qu'on ait pris la peine de poser ton image, silhouette aussi minuscule qu'éternelle, sur la carrosserie banale d'une voiture ordinaire, cela m'a donné, je ne sais pourquoi, l'impression que nous pourrions encore, laissant là nos automobiles et nos villes épuisées, nous tous, Sancho passants de ce monde en déroute, avancer près de toi, au grand pas des rêveurs qui ne va nulle part, vers... oui, vers... vers quoi au juste ? 
 

Publié dans Fables

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Les tilleuls

Publié le par Carole

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Il suffit de passer, en juin, sous un tilleul en fleurs, pour que tout soit de nouveau là, intact : la chaleur qui s'allonge dans les ombres du soir, et l'appel monotone des tourterelles lentes, tandis que l'enfant, libre comme un jeune arbre au dernier jour d'école, s'avance dans la rue gardée de vieux tilleuls, balançant son cartable, vers l'été des vacances qui ne pourra jamais finir.
Et c'est toujours la même stupeur, et c'est toujours le même bonheur, quand on s'en va, en juin, dans l'odeur des tilleuls : que ce soit justement le plus impalpable qui nous fasse franchir les années, que ce soit le plus périssable qui sache seul guider notre mémoire vers son éternité.

 

Publié dans Enfance

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Marelle

Publié le par Carole

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Qui donc avait dessiné cette étrange marelle ? On aurait cru une échelle de soie menant tout droit vers le ciel bleu à travers les nuages du beau temps. Une marelle d'adulte, sans doute, jolie, sentimentale, insignifiante. Pas une marelle d'enfant.
 
Je m'en souviens. Je m'en souviens très bien... En ce temps-là de l'enfance, c'était tout autre chose, une marelle, c'était un jeu très grave, dans la cour de récréation de ma petite école. 
On dessinait les cases à la craie, nef et transept, comme à l'église. On les numérotait, on traçait au chevet un grand rond pour le ciel, puis, à regret – mais c'était la règle, c'était la loi – on inscrivait au centre un cercle plus petit qu'on appelait l'enfer, grillé de traits comme une geôle. Quand tout était fini, on lançait le palet, on sautait à pieds joints. Un deux trois la terre. Quatre cinq six le ciel. Attention l'enfer. Le trajet était lent, méthodique et cérémonieux. Et quand on parvenait enfin, tout au bout du parcours, tout près, tout près, si près du ciel, toujours on frissonnait en jetant le dernier caillou... s'il allait, ce caillou trop léger qui devait nous tracer le chemin, s'il allait, oublieux de tant de soins, s'égarer capricieux dans ce cercle grisé, accroupi comme un sphinx, où se tenait l'enfer ?
Elle était dure, elle était rude, la marelle d'alors, elle enseignait qu'il peut suffire d'un geste, d'un seul mouvement maladroit du poignet, d'un seul jet de pierre du destin, pour que le lent parcours accompli sur la terre, pour que le ciel promis à nos efforts, d'un coup brutal, imprévisible, insurmontable, se renversent à jamais en enfer.
 
C'est très sérieux, les jeux d'enfants. On y apprend la vie. Et la mort aussi. On y apprend le succès. Et l'échec qui menace. La patience. L'imprudence. Et la loi. C'est très sérieux, l'enfance.

 

Publié dans Enfance

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