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Le monde ou rien

Publié le par Carole

Le monde ou rien
On nous l'avait donné pour rien, et tant de fois nous l'avons revendu et trahi. Le voilà bien malade.
De cahots en chaos, tout penché vers l'abîme, ivre sous les étoiles, absurdement bavard, criard, insupportable, il roule sa misère en écorchant nos corps, en cabossant nos coeurs.
Mais la lumière, mais les couleurs, mais les amours, et les artistes, et les enfants, et les merveilles.
Mais qu'il soit là plutôt que rien. 
Que le moindre regard, que chaque battement de notre sang - qui tourne et tourne comme lui - nous le donne et redonne tout entier, trésor multiplié des milliards de nos vies.
Qu'il soit là qu'il soit nous qu'il soit vous qu'il soit toi, qu'il soit tous et chacun.
Le monde qui n'est pas rien.
le monde le monde et non pas rien.
Le monde le monde le monde au lieu de rien.
Le monde le monde le monde le monde - ou rien.
C'est vraiment quelque chose.
Quelque chose de tellement.
Quelque chose de si.
C'est tellement quelque chose.
D'insensé d'incroyable
et de follement beau.
Que voilà, je voulais simplement
vous le dire moi aussi
juste comme on dirait
merci.
 

Publié dans Fables

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Cerf-volant

Publié le par Carole

Cerf-volant
Je ne connais rien de plus doux, ni rien de plus mélancolique. Sur la plage encore vide, bien avant la saison, par un frais dimanche de soleil, l'homme un peu ridicule au visage extasié qui ne regarde que le ciel. L'homme plus vraiment jeune qui joue avec le temps en ligotant le vent, ce pantin forcené, dans ses fils de nylon.
Maniant son oiseau bleu comme il guiderait un vieux rêve, l'homme toujours enfant. Le solitaire au cerf-volant.

Publié dans Fables

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Des femmes de fil

Publié le par Carole

Des femmes de fil

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La bobine tournoyante d'où s'élance le fil, empruntant le chemin compliqué et patient qui lui fait un destin. La canette et le guide-fil.
Et la machine grise, vaillant petit dragon labourant sans répit avec ses dents d'aiguille le tissu remâché sur le doux pied-de-biche. 
 
La canette, la machine. Le pied-de-biche, le guide-fil.
Je n'ai rien oublié. Ces mots étaient chez eux chez les femmes de chez moi.
Les femmes de la famille. Les grands-mères et les mères. Les tantes et les soeurs. Toutes les femmes de chez moi.
Je les ai toujours vues coudre et tricoter, repriser et recoudre. Tracer sur des papiers de soie avec leur craie magique le dessin de nos corps, découper le tissu avec leurs grands ciseaux aiguisés ou crantés, et bâtir et biaiser, dans le droit fil ou à vagues de smocks, de surjets et de fronces. Ourler et crocheter, faufiler, repriser, doubler et galonner, tirer l'aiguille et pousser la navette, à point zigzag, à point d'abeille, à point d'épine, tandis que la machine, bon dragon domestique, mordait à grand fracas le tissu qui vrillait.
Les femmes de ma famille. Elles avaient toujours un fil entre les doigts, une jupe à ourler, une laine à nouer, un ouvrage à filer, une pelote à démêler. Elles cousaient en lisant, crochetaient en veillant, tricotaient en tournant la cuillère à pot, et piquaient en rêvant sur la machine ardente qu'on ne rangeait jamais.
Les femmes de chez moi. Les mères et les tantes. Les grands-mères et les soeurs. Sans fin elles cousaient, tricotaient, nouaient et faufilaient leurs lourds fils-au-Chinois et leurs laines mousseuses et leurs cotons soyeux comme mots à broder. 
C'étaient des femmes de fil.
Des femmes inlassables. Qui habillaient les corps et recousaient les jours. Pour que la vie, toujours, sans noeuds et sans cassures, suive le fil du temps qui ne doit ni se rompre, ni s'emmêler, mais suivre le chemin de canette et d'aiguille, compliqué et si simple, dragonnant et patient, que lui fait le destin.
 

Publié dans Enfance

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Une tablette de chocolat

Publié le par Carole

    L’homme n’avait pas frappé papa avec la grosse matraque qu’il portait accrochée à sa ceinture. Il n’avait pas posé son revolver sur la tempe de papa. Il n’avait même pas touché le corps tremblant de papa de sa main lourdement gantée.
    Il avait juste dit : « Mets-toi là, face contre le mur, que je te fouille. » [...]
 
Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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Choix

Publié le par Carole

Choix
"Le bonheur est un choix" avait écrit celui qui avait fait d'un mur gris son tableau noir, pour nous donner leçon de morale et de vie.
Un choix, le bonheur ? Peut-être pas pour l'homme qui travaillait sur le trottoir, dans le froid du matin, à démêler lentement on ne savait quels fils à bâtir, pour la maison des autres.
Et moins encore pour la femme qui m'avait abordée tout à l'heure pour me demander une pièce, parce qu'elle était à la rue, qu'elle ne pouvait plus ni manger ni s'habiller, et que "tout le monde l'avait laissée tomber".
 
Non, le bonheur n'est pas un choix, c'est une chance, une chance très rare.
Mais lorsqu'on a la chance de pouvoir être heureux, ce serait une insulte à tous les malheureux de ce monde de ne pas le choisir 
comme il nous a choisis, par hasard et pour un instant, ce bonheur si volage. Et de ne pas l'aimer comme on aime les amants de passage - pour aujourd'hui, sans lendemain, à la folie.

Publié dans Fables

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Les ponts

Publié le par Carole

Il pleuvait, il ventait ce jour-là. Je suis passée courbée sur le pont Haudaudine.
Sous les arches noircies, une Loire vorace remuait sa cuillère de boue dans le flot bouillonnant. Cuisine de tempête, marmite de courants.
Parvenue sur le quai, levant enfin la tête, j'ai vu ce panneau sombre, pleurant comme une tombe.
Je me suis approchée pour le lire.
 
Les ponts
"Le voilà" me dit une voix étouffée.
Il était là, blanc comme un masque, badigeonné de chaux, et l'on ne distinguait que son visage, son cou et une partie de sa poitrine. Le reste du corps, les bras, les jambes, disparaissait dans le mur. 
 
Ismail Kadaré, Le Pont aux trois arches

 

Ainsi, le pauvre gars, il était mort ici. Tombé de son échafaudage aux mâchoires de la Loire pour nous bâtir un pont. Et on avait coulé son nom dans le métal comme on l'aurait emmuré. Un nom, pour tous les autres, les millions d'autres, qui n'avaient plus de nom.
C'était soudain tout à fait comme dans ces récits d'Ismail Kadaré, où les ponts sont scellés sur des cadavres humains qui leur servent de socle.
Le pont avait trois arches, notre pont Haudaudine... le fleuve remuait sa potion des jours noirs.
Alors, je ne sais pas ce qui m'a prise, face au panneau de bronze, sur le pont Haudaudine. Une sorte de vertige. Je les ai vus, tous. Partout, les ponts posés sur les cadavres. Et les siècles sans fin de peine humaine et d'humbles sacrifices, pour édifier les tours et dompter les courants, pour qu'on puisse à la fin marcher un peu plus loin, pas après pas vers l'au-delà, sur les fleuves et les gouffres, par-dessus l'impossible.
 
Ce monde est un monde d'ouvriers emmurés et de ponts. Où les pierres s'enracinent sur les corps. Où les os viennent tenir les arches. Pour que chaque vivant puisse aller d'une rive à l'autre son chemin d'avenir.
Un monde terrible. Un monde immense.
Un monde immense. Un monde terrible.
 

Publié dans Nantes

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Une feuille

Publié le par Carole

Une feuille
Au bord de ce petit chemin boueux que j'emprunte chaque jour pour attraper mon bus, il devait y avoir des jours qu'elle attendait, patiente comme un nid, que je m'arrête un peu.
Alors ce matin, quand je me suis penchée, agacée, pour rattacher un lacet indiscipliné qui prétendait me retarder en pataugeant salement dans l'ornière, je crois qu'elle en a profité.
Car tout à coup elle a été là, devant moi, tranquille et souveraine.
Humble merveille, elle avait tout son temps, puisqu'elle était le temps, posé comme un oiseau pâli sur la branche légère, 
la feuille morte encore attachée sur la tige, veillant sur le bourgeon qui grandissait vers son été.

Publié dans Fables

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Pâquerettes (réédition revue)

Publié le par Carole

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Au lendemain du carnaval, quand tous les confettis, fleurs des fêtes d'un jour, jonchent le sol de leurs brassées défaites, les pâquerettes écrasées sous les pas se déplientdéfroissent un à un leurs pétales, remaquillent leurs collerettes. Se remettent debout. 
C'est qu'elles n'ont pas fini, ces patientes de Pâques, le long chemin qui conduit les saisons. C'est qu'elles sont en route, tranquilles pèlerines, vers tous les chants d'oiseaux.
 
Enfant, j'aimais cette vigueur modeste des pâquerettes, qui surgissaient du gel toutes minces élancées, pour parler du bonheur. A Pâques, chez mes grands-parents, dans le jardin de Guéret où nous passions les fêtes, elles poussaient dru dans les flaques de neige qu'avait laissées l'hiver. Je me souviens d'avoir cherché, dans l'herbe frottée de givre, de froids lapins enveloppés de papier d'aluminium, et bien des oeufs brillants tout tachetés de boue. M'accroupissant parmi les fleurs, fermière des promesses du monde, je les moissonnais pour entasser sur leur corps tous mes trésors précaires. Longtemps, je le savais, silencieuses et douces, elles garderaient ouverts leurs yeux dorés, comme autant de petits soleils, au fond de mon panier plein d'ombre.
 
Il me semblait que chacun de leurs pétales contenait un jour de ce printemps qui venait de renaître. Aussi je les effeuillais anxieusement pour savoir combien de temps il durerait encore. Jamais je ne trouvais assez de pétales, et je recommençais toujours. J'avais beau les cueillir par poignées, détruire impitoyablement la spirale parfaite de leur fraîche couronne, elles renaissaient sans cesse, sans un reproche, et celles que j'avais piétinées se redressaient toujours dans l'herbe, sans mot dire, pour que je les cueille, et les effeuille, et les piétine encore. Au soir, quand elles se refermaient, elles étaient toujours du même rose ardent et fragile que le ciel.
 
Mais il fallait quitter Guéret par des routes qui tournaient comme le temps. Quand je revenais aux grandes vacances, l'été brûlant avait séché les pâquerettes du jardin, et le vent les jetait aux insectes dans l'herbe crépitante, confettis tristes et fanés, rebut des fêtes du printemps.
 
Plus tard, j'ai appris que les pâquerettes n'ont en réalité pas de pétales, mais des dizaines de petites fleurs ligulées, entourant un coeur jaune lui-même composé de dizaines d'autres fleurs tubulées. Ainsi, chaque fleur capitule tourne au vent sur sa tige comme un bouquet minuscule et pourtant immense, composé de tant de fleurs jaunes et blanches qu'aucun enfant ne pourrait les compter.
 
Pourquoi, cependant, n'ai-je jamais pu trouver une pâquerette dont le coeur vivace aurait été piqué d'assez de fleurs à effeuiller
pour que rien ne se meure,
que le printemps dure à jamais,
au jardin disparu de Guéret ?

Publié dans Enfance

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L'autre son des cloches

Publié le par Carole

Louvain - Belgique - Un carillonneur interprète "Imagine" de Lennon

Il m'a rappelé le violoncelliste de Sarajevo, il y a vingt ans, jouant obstinément sous les tirs des snipers l'irréductible mélodie des hommes, ce carillonneur belge, venu sonner hier pour tous les morts et les vivants en deuil.
Quelques notes très grêles au-dessus de la ville. Quelques notes si faibles, juste au-dessus des larmes. Quelques notes fragiles assourdies par la nuit, pour sonner tout ensemble le glas des morts et les heures de l'espoir.
Je pense que John Lennon aurait aimé l'entendre, quand il est tombé sous les balles de son assassin, ce tintement léger dans la fureur du monde. Et peut-être l'a-t-il tout de même entendu, malgré tout, une dernière fois, dans les battements affaiblis - ailes de papillon brisées - de son coeur s'éteignant.
 
Quand la barbarie veut tout étouffer de cris et de sang, quand l'horreur veut nous priver de bonheur et de rêve pour installer son règne, c'est tellement peu de chose, et pourtant tellement nécessaire, de l'entendre encore résonner, si doux, si frêle, l'autre son des cloches : celui de l'humanité, fragile et incertaine, mais toujours, toujours, toujours là.

Publié dans Divers

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Marronniers

Publié le par Carole

Marronniers
Tout le monde les connaît, ces "marronniers", qui viennent, de temps à autre, dans nos journaux, éventer de quelques feuilles légères les encalminages fugitifs et les brèves accalmies de l'actualité
J'ai appris récemment que l'expression provient d'un vrai marronnier du jardin des Tuileries, un marronnier rose, qui avait prospéré, disait-on, sur le corps des gardes du roi massacrés, en 1792. Il avait l'habitude d'annoncer le printemps en fleurissant avant les autres, et, régulièrement, on en donnait de florissantes nouvelles dans les journaux. D'abord très ardents et chargés de messages politiques enflammés, peu à peu ces articles s'étaient apaisés, si bien qu'on ne les "sortait" plus à la fin qu'aux jours calmes, et que tous les lecteurs avaient fini par se prendre d'amour pour leur vieil arbre, de plus en plus pâle et délicat, et en cela semblable à tous les vieux marronniers de ce monde, qu'il avait fallu finalement abattre, après son dernier printemps, en 1913. On en avait replanté un autre, jeune et frais, bien sûr - un joli marronnier sans histoire... mais, de celui-là, nul n'a jamais eu de nouvelles. Il y avait, n'est-ce pas, bien d'autres choses à raconter, en 14...
Cela m'a laissée rêveuse.
Si seulement les "marronniers" avait pu l'emporter...
Je n'ai pas pu m'empêcher d'imaginer ce que serait un monde où nos journaux et nos écrans, au lieu de "couvrir", dans la terreur ou la fièvre, ces guerres et ces attentats, ces meurtres et ces scandales que chaque jour moissonne, n'auraient plus rien à faire, jamais, qu'à nous donner, en boucle et en détail, en exclusivité et en TNT, des nouvelles des marronniers roses et blancs, des cerisiers d'ici et de là-bas, des érables et des noisetiers, des violettes, des tulipes, du chant des merles et du retour des hirondelles. 
Un autre monde, vraiment, un autre monde.
Mais pouvons-nous encore rêver ?
 
Je ne sais pas, vraiment pas. Mais j'ai vu hier que nos grands marronniers du Cours Saint-Pierre ont, cette année encore, poussé hardiment, tendrement, vers un nouveau printemps, leurs douces fleurs nacrées, sous le corset relâché des bourgeons.
 

Publié dans Fables

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