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Là-haut

Publié le par Carole

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Ils sont fous ceux qui vont sur les toits.
Ceux qui fuient les sous-sols et les rez-de-jardins, les sombres pas-de-porte qui n'eurent jamais d'issues, pour danser tout là-haut au côté des pigeons, des cigognes et des mouettes, comme des araignées sans fil et sans filet.
Les bras en balancier, fumistes funambules, ils marchent dans la nuit au-dessus de nos lits, juste au bord de la chute, un pied sur les étoiles, l'autre sur les ardoises qui roulent dans le noir leurs vagues grises et mornes.
Ils sont fous ceux qui croient que la vie ne vaut rien que son grand poids de vide, et qu'il faut l'affronter très haut, la liberté qui rôde, comme un félin féroce aux mâchoires d'impossible.
Ils sont fous ceux qui savent qu'on ne les suivra pas mais qui s'en vont quand même.
Ils sont fous ceux qui savent qu'il faudra bien descendre mais qui grimpent encore. 
 
Et nous, plus fous encore, de vouloir que la peur les ramène au troupeau.

Publié dans Fables

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Rentrer

Publié le par Carole

fenêtre éclairée - version 3
 
En ce temps-là, ce vieux temps-là toujours neuf et naïf de la lointaine enfance, il fallait bien un jour un clair jour de septembre, le quitter l'oublier, pour un an pour toujours, le pays de soleil et d'ennui des si longues vacances.
 
Quand le matin venait, on entrait avec crainte et désir dans le monde inconnu de la nouvelle année scolaire.
Il y avait l'attente un peu anxieuse devant la porte close, dans la fraîcheur de huit heures. L'appel des noms qui paraissaient tous étrangers. La marche en file derrière le nouveau maître. Le grand tableau repeint s'étirant sur le mur comme un vaste horizon. La table étroite et bien cirée, barque luisante où était déjà posé le cahier.
On s'installait en marin sur le banc, on ouvrait prudemment la trousse de cuir fauve emplie de munitions colorées, et on tournait lentement la première page, en se penchant pour respirer l'odeur du large sur le papier tout neuf et gorgé de promesses.
Puis on plongeait la plume dans l'encrier plus blanc que coquillage où tremblait une eau lourde, d'un violet profond remué de courants souterrains.
Un instant la main restait suspendue au-dessus de la première ligne de la première page du premier cahier de l'année. Une ombre mince palpitait sur la feuille, s'allongeant comme un mât vers des rivages inexplorés. L'encre luisait en perle sombre au bout de la plume envolée.
 
Puis la main retombait. Le porte-plume encore sans tache traçait fidèlement les lignes du modèle. Et les lignes suivaient les lignes, lents bataillons dociles et déjà las, sur les chemins bien balisés qu'avait tracés le maître, de toute éternité.
Il n'y avait plus qu'à poursuivre ainsi, pour un an pour toujours, puisqu'on était rentré.
 

Publié dans Enfance

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Un travailleur de l'ombre

Publié le par Carole

Un travailleur de l'ombre
En France on manque d'entrepreneurs mais il travaillait dur, penché sur sa poubelle, devant la voiture bar. Précis et minutieux, il extrayait les canettes au fond clapotant, les morceaux de sandwichs auréolés de gras, les trognons de pommes roussis et les bouts de mégots remâchés, qu'il entassait dans son sac de plastique. Il faisait sa cueillette, en somme, gratis et sans vergogne, avec la compétence et le coup d'oeil des chasseurs-cueilleurs d'autrefois, raclant les fonds des petits trésors sales d'un monde dur aux hommes. 
Cela vous dégoûte peut-être ? 
Pourtant, il travaillait très proprement, avec ordre et méthode. Triant et vérifiant, choisissant et stockant, en ménagère soigneuse. Assurant ses arrières, et sa poire pour la soif, en remplissant son sac des déchets de nos vies. Satisfait finalement de se trouver prospère, dans sa petite épargne.
C'est qu'il s'y était fait, semaine après semaine, mois après mois, année après année, et toute honte bue aux litrons de hasard, à siffler les fonds de canettes, à sucer les mégots, à se régaler des trognons, à picorer les miettes, en oiseau de misère, en pilier de trottoir.
Un travail comme un autre. Puisqu'on vous dit qu'un apprenti sur deux doit devenir patron... C'était un vrai patron, l'apprenti de la cloche passé vieillard clochard.
 
On s'habitue à tout, paraît-il.
Et je ne sais vraiment pas si cela doit nous consoler, ou s'il faut en pleurer.
Mais je crois bien que j'ai failli pleurer.

Publié dans Fables

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Mimétisme

Publié le par Carole

Mimétisme
Il attend immobile sous son habit d'automne, certain que je ne le verrai pas.
Puisqu'il s'est changé en feuille.
Mais moi qui l'ai vu tout de même je m'accroupis pour mieux le voir,
et en rêvant je me demande, tandis qu'il tremble sous mon ombre
si c'est le lézard qui fait semblant d'être feuille
ou bien si c'est la feuille qui fait semblant d'être lézard.
Si c'est le monde qui fait semblant d'être un artiste
ou si ce n'est pas l'art qui fait semblant d'être le monde.
Je ne sais pas, je me demande...
Est-ce le miroir qui crée l'image, n'est-ce pas plutôt l'idée d'image qui crée l'idée de miroir ? ... étendant sur son corps de feuille ma grande ombre lourde d'humain, j'hésite et m'interroge...
Alors lui, aussi malin, aussi léger que le papillon de Tchouang Tseu, 
me laissant sans réponse, le voilà qui s'enfuit
Tout simplement.

Publié dans Fables

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Se dieu qie pour eux

Publié le par Carole

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Lorsqu'on visite, à Bex, en Suisse, les mines de sel creusées au coeur des Alpes, on éprouve des sentiments si mêlés... De l'admiration, bien sûr, une immense admiration, pour ce travail tellement humain qui semble tellement surhumain - des kilomètres de hautes galeries ouvertes dans la pierre avec de simples maillets. Des siècles d'effort tenace et continué, comme un legs de force et de volonté. 
Mais on se sent aussi une forme d'angoisse, presque d'horreur, à imaginer le sort atroce des mineurs, pauvres nains de la terre, engloutissant dans la montagne leurs forces et leur vie toute entière, aussi prisonniers des sentiers de la nuit que l'oiseau dans sa cage attendant le grisou.
Puis on se penche vers ce qui d'abord semble une pierre tombale.
Et on lit : "Se dieu qie pour moet" . On ne comprend pas tout de suite : il faut prendre le temps d'écouter la voix de celui qui, revenant des entrailles de la mine, donna encore de sa fatigue pour graver cela - en lettres de latin, en travail de romain et manière de Maxime.
C'est Dieu qui est pour moi, quié pour moi, qui est pour moet...
Une voix du passé, avec son accent vaudois d'"aou"1684, que son ignorance des règles a fixée sur la pierre avec une exactitude saisissante.
On l'écoute dans l'ombre - et aussitôt on le voit, il se tient là, vivant, ce Roche, nain découvreur de trésors, si joyeux de la source tombée sous sa cisette, si heureux de sa veine, pour un soir ou pour une semaine, qu'il en a oublié tout le poids de sa vie, qu'il chante et danse et qu'il se croit béni.
Et on se dit que rien n'aurait pu se créer, sur cette terre, ni les mines ni les palais, ni le labour des champs, ni l'aventure des mers, sans ce pouvoir des malheureux de racler quelquefois la saveur du bonheur dans leurs mains fatiguées - le pauvre grain de sel si durement sué qui leur donne la force de continuer encore - pour unique salaire, quand la trique du maître et le fouet de la faim auraient dû les abattre.
Alors on a envie de pleurer. Parce que c'est affreux. Mais que c'est merveilleux. Que c'est dans tous les contes. Que c'est cela qui les fait pour toujours divins, les nains qui bâtissent dans l'ombre des mondes de géants. Que se Dieu qie pour eux.
Qu'ils sont tout le sel de la terre.
La blanche neige de la joie.

Publié dans Fables

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Isabelle

Publié le par Carole

Isabelle
Elle s'appelait Dolly. Elle était mignonne et avenante, on lui criait "Hello" et on sifflait quand elle passait dans les rues. Mais elle a vieilli, s'est empâtée de rouille et aujourd'hui, elle se traîne en épave, morose et grisonnante, derrière ses deux chevaux boiteux. Loin du périphérique et bien loin de Paname. Comme mon Isabelle.
 
Mon Isabelle. Vous ne la connaissez peut-être pas encore... Il y a des années pourtant que nous vivons ensemble. En tout bien tout honneur, n'allez pas croire !  Des années... seize ans ? dix-sept ans ou dix-huit ? je ne sais plus très bien... 
C'est une vieille ZX. Autrefois vert forêt, elle est aujourd'hui vert bouteille - de ce vert incertain que prennent les bouteilles échouées au fond des océans. Je l'appelle Isabelle depuis que j'ai découvert, sous mon siège, la photo de la précédente propriétaire, une photo d'identité, montrant une très vieille dame à cheveux très blancs. Au dos de la photo, il y avait son nom, Isabelle X... - le même nom qui figurait sur les papiers qu'on m'avait remis, chez le marchand d'occasions. Je me suis demandé si la voiture d'Isabelle n'avait pas été vendue après son décès. Et j'ai pensé que si je la conservais longtemps, Isabelle vivrait encore un bon moment après sa mort. Je suis quelqu'un qui a ce genre d'idées. En fait, je suis surtout quelqu'un qui aime garder les objets, même vieillis, démodés et cassés, quelqu'un qui ne se décide jamais à jeter, quelqu'un qui entasse au grenier tout ce qu'on ne répare plus - aujourd'hui qu'on ne répare plus rien. Voilà comment je suis.
Quant à mon Isabelle...
...mon Isabelle, vieille dame de vingt-quatre ans bien sonnés, se hâte lentement vers ses vingt-cinq, mais elle est encore verte, comme je vous l'ai dit. D'habitude, préférant ronronner quand je l'emmène en promenade, elle parle peu, jamais pour ne rien dire et jamais pour se plaindre, seulement pour m'annoncer que le niveau d'huile s'effondre ou que le radiateur s'échauffe et que nous ferions mieux, tout compte fait, de rentrer au bercail. Une brave bête de voiture, comme vous voyez. Le bon cheval, comme on dit.
Or voilà que depuis un mois Isabelle ne cesse plus de fulminer. Voilà qu'Isabelle, qui pourtant ne lit pas les journaux, et qui depuis des années n'a plus la radio, vient d'apprendre qu'on ne veut plus d'elle à Paris. Elle a passé, c'est évident, les dix-neuf ans fatidiques : elle est trop vieille, elle est trop sale. 
- Sale ? Moi  ! moi qui ne dors qu'à la belle étoile, moi que lavent les pluies d'été et que la mousse habille pour l'hiver ! Moi qui ne crache qu'un peu d'huile et ne fume que du bleu ! Moi qui m'économise et ne sors qu'en cas de besoin, moi qui ai grillé dans ma vie entière à coup sûr moitié moins de pétrole qu'un de leurs quatre-quatre du XVIème en seulement une année...
Isabelle est vexée, Isabelle se déprime.
Isabelle, pourtant, ne va jamais à Paris. Ou, si d'aventure elle s'y risque, n'y circule qu'en taxi. Isabelle est une vieille dame raisonnable, qui sait bien que ses rhumatismes exigent beaucoup d'huile, que les embouteillages lui donnent une soif atroce. Comment aurait-elle l'imprudence de se mêler à l'agitation d'une grande ville, elle qui ne trottine plus guère, tout doucement, que jusqu'au supermarché ou jusqu'à la bibliothèque du quartier ?
Mais voilà, Isabelle est offensée. Isabelle est angoissée. Je n'arrive pas à lui faire entendre raison.
- Aujourd'hui, gémit-elle, on m'interdit d'entrer à Paris, et demain, demain, c'est sûr, on m'euthanasiera !
- Isabelle, voyons, tu sais bien que jamais je ne...
- On m'euthanasiera, je te dis... et c'est toi-même qui me mèneras au boucher. Un jour, tu feras semblant d'aller chercher des pommes, ou un livre que tu as déjà, et tu me conduiras à l'abattoir... pour une prime, ou pour rien, juste pour en reprendre une autre, une jeunette fringante qui aura le droit d'aller partout...
- Un procès d'intention ! Isabelle, je n'ai pas mérité... moi qui t'ai toujours bichonnée, entretenue à grands frais, moi qui jamais n'ai consenti à me séparer de toi... 
Mais Isabelle n'en démord pas. Isabelle ne cesse plus de grogner. Isabelle est déprimée.
Parfois, quand l'énergie lui revient un peu, elle se met à philosopher :
- Pourtant, ils ont une âme humaine, les objets...
- Bien sûr, tout le monde sait cela : "Objets inanimés, avez-vous donc une... "
Mais elle m'interrompt, furieuse :
Non, pas l'âme sotte et sentimentale que leur prêtent les poètes, avec leur manie de tout éthérer.. mais l'âme forte et solide que leur donnent tout à la fois le travail qui les fabriqua, l'ingéniosité qui les imagina, et la souffrance ou le simple besoin qu'ils apaisent. Ils sont humains, les objets des humains. Et vous, ingrats, vous ne songez qu'à les jeter pour les remplacer par de plus neufs, que vous croyez meilleurs, que vous trouvez plus propres, tandis que vos déchets s'accumulent, hideux, toxiques et étouffants, sur une terre qui n'en peut plus de donner ses entrailles...
Si seulement, sots que vous êtes, vous compreniez qu'il faudrait les soigner et les réparer, les conserver et les amender, les épargner, surtout, et ne les employer qu'à bon escient, les objets que vous avez fabriqués avec tant de peine, plutôt que de les gaspiller et de les mépriser, et vous précipiter, comme s'ils allaient résoudre vos problèmes, sur de nouveaux produits dont vous ferez aussitôt de vieux déchets tout neufs !
Voilà comme elle m'assomme tous les jours, mon Isabelle.
Et moi, bien que je la trouve très injuste, et que ses jérémiades fassent mûrir dans mon esprit sournois le projet de la remplacer bientôt par une plus jeune et plus joyeuse, je me dis quelquefois qu'elle n'a pourtant pas entièrement tort, mon Isabelle...

Publié dans Fables

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La Pente

Publié le par Carole

C'est un pays de montagne. Un beau pays où le ciel n'est jamais loin de la terre.
La maison que nous louons pour les vacances est à l'entrée du village, dans la vallée principale, au bord de la rivière, tout en bas d'une pente. De l'autre côté de la pente, dans la petite vallée où coule un torrent maigre, se trouve cette ferme où on nous vend le lait.
Chaque soir, je prends mon vélo pour aller à la ferme et ramener le lait, dans le pot de métal qui bringuebale comme une cloche en heurtant le guidon. Nous aimons le lait pur, odorant et mousseux qui vient de cette ferme où chaque vache a un prénom, où chaque clarine est une note dans l'harmonie du soir. [...]
Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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Une histoire de violon

Publié le par Carole

Une histoire de violon
Juste une petite histoire, aujourd'hui, que j'ai lue ce matin dans le journal local.
Une histoire de violon.
Ici, à Nantes, tout le monde connaît Dinu, le vieux violoniste roumain en chapeau haut de forme et gilet pailletté. Le gentleman musicien des mendiants de la ville. Celui qui m'a toujours rappelé le baron de B*** du récit d'Hoffmann, parce qu'il joue un peu faux, mais avec tant de fougue et tant d'art qu'il nous oblige à réfléchir beaucoup à ce que ce serait, vraiment, que jouer juste, et jouer bien.
Dinu a eu bien des mésaventures, ces derniers temps. On l'a d'abord mis à l'amende. Puis il a cassé son violon.
Mais Dinu est aimé. On a fait une pétition pour lui faire ôter son amende, et une collecte pour lui racheter un violon.
Dinu est aimé, je vous l'ai dit, tellement aimé que les dames qui ont fait la collecte ont reçu bien plus d'argent qu'il n'en fallait pour acheter le petit violon tout simple que demandait Dinu. 
Alors elles ont voulu lui faire une surprise : elles ont commandé pour lui un beau, très beau violon très cher, à un luthier réputé de la ville. La Rolls-Royce des violons, comme disait le journal...  Puis elles ont apporté le violon à Dinu sur un tissu de soie dans son étui de luxe.
Seulement voilà, Dinu a été déçu. Il a râlé et ronchonné. Il ne savait pas jouer sur la Rolls Royce, lui qui ne sait pas même conduire.
Ses morceaux en morceaux accrochaient leurs lambeaux sur les cordes trop nettes, ses âpres démanchés faisaient grincer d'angoisse l'âme trop délicate du violon remarquable, et la barre d'harmonie geignait aux coups trop rudes de ses grands staccatos.
Les dames étaient désemparées. Elles ne savaient que dire.
Et nous non plus.
C'est si souvent ainsi, quand on est riche et bon. On décide pour les pauvres comme on ferait pour soi. On croit qu'ils ont si peu connu le bonheur qu'ils ne savent pas vraiment ce que c'est. Qu'il suffira de le leur apporter tout prêt, sur le plateau des préjugés. Qu'ils se mettront à table en remerciant sans retourner les chaises, dans le beau restaurant quatre étoiles où ils sont invités.
On oublie simplement de les laisser choisir. Par bonté pure on leur prend ce très peu qui leur reste accroché au coeur comme un chiendent : le vouloir. Et ils râlent, frappent du pied, se révoltent, en ont marre, les ingrats. Ce qu'ils veulent, non de non, c'est vouloir !
 

Publié dans Nantes

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Berserk

Publié le par Carole

Les faits-divers s'accumulent, et l'horreur ne semble plus avoir de limites, en ce jour où nous apprenons qu'un garçon de 19 ans qui vivait chez sa mère vient d'égorger sans frémir un vieil homme de 86 ans. Au nom de Dieu et dans une église. Avant d'être neutralisé, c'est-à-dire abattu.
Je dis cela aussi précisément que je le peux, mais le disant j'ai l'impression que je touche à l'indicible. Qu'il n'y a pas de mots. Qu'il ne peut y en avoir, car les mots sont humains, et tant d'horreur, n'est-ce pas, ne saurait être humaine ?
Pas de mots l'indicible plus de mots l'innommable.
 
D'où, sans doute, ce grand flot de lieux communs et d'idées toutes faites qu'on s'empresse de jeter, à la télé, à la radio et dans tous les journaux, comme de grands seaux d'eau, sur le sang répandu.
 
Pourtant nous devons le penser, cela qui nous échappe. Trouver les mots. Les affronter. L'erreur des humanistes, ce fut justement d'oublier que les humains ne veulent pas seulement la vie, le progrès, la sagesse et la paix, mais qu'ils veulent aussi quelquefois, avec furie, l'horreur, le délire et la mort. De n'avoir pas voulu souiller les mots du bien en pensant malgré eux l'atroce fascination de la mort, de la régression et de la destruction. 
 
Aujourd'hui, nos pensées sont désarmées, les mots nous manquent à tous. Il nous faut en chercher qui viendraient de plus loin. Racler les coins sombres de l'histoire et de la littérature où tout l'humain est en dépôt.  
On a parlé d'Amok, par exemple, en référence à la terrible nouvelle de Stefan Zweig. AmokAmoklauf. C'était pour Nice.
Ce soir, un autre mot me hante, un mot anglais venu des sagas scandinaves, où il désigne les guerriers habités par un dieu de violence qui, devenus furieux, tuent et se font tuer, extatiques, animaux. BerserkIls sont devenus berserk. They have gone berserk.
Mais s'il me hante, ce mot berserk, il me fuit, aussi, comme un fantôme, tant j'ai de mal à le prononcer. Il glisse sur le sang, il penche encore, indicible, dans mes pensées qui s'effraient, du côté noir de l'innommable.
Berserk. C'est bien cela pourtant. They have gone berserk. Sie laufen Amok.
 
Le temps viendra peut-être - oui, bien sûr qu'il viendra - où nous regarderons en arrière, dans toutes les langues du monde, vers cet aujourd'hui de furie. 
Où ce sera le passé. Qui n'a jamais empêché l'avenir de sourire. Quand même.
Où les historiens nous auront donné les faits, les dates et les repères.
Où nous pourrons reprendre le grand chemin des humanistes en nous gardant de ce qui fut leur unique erreur : croire que le désir de vivre libre et d'être heureux résume l'âme humaine.
 
Se méfier des coins noirs. Toujours se souvenir du mot amok. Toujours se souvenir du mot berserk. Même s'il va nous être tellement difficile de les apprendre - ou de les réapprendre - ces mots nouveaux qui nous viennent de si loin.
 

Publié dans Divers

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Bain de soleil

Publié le par Carole

Bain de soleil
C'est au bord du Lac, près d'un très vieux château qui rougeoie dans le soir.
Par une de ces journées d'été qui finissent en splendeur de tableau, juste avant que le peintre ne tourne vers la nuit son chevalet, pour que son oeuvre dorme et rêve un autre monde.
 
L'autocar vient de s'arrêter, et ils sont descendus tous les trois.
L'homme, la femme et l'enfant.
Ils se sont approchés de l'eau. Ils se sont assis sur la rive, face au couchant, ce long poisson léger qui coule sur l'eau bleue son ventre pailleté.
On les a entendus, de loin, se parler dans une langue qu'on ne comprenait pas.
Puis l'homme s'est déshabillé, il est entré dans l'eau, et il s'est avancé, nu et brun dans son simple caleçon, vers la lumière. Il a posé sa peau sur l'écaille dorée des vagues, et lorsqu'il a commencé à nager, on a vu son corps sombre se mêler au soleil dans chacun de ses muscles.
Quand la lumière a disparu, derrière les montagnes, là-bas, il est revenu vers la rive où l'attendaient la femme et le petit enfant qu'elle berçait dans ses bras.
Il s'est rhabillé lentement dans l'ombre des rochers, et ils sont repartis tous les trois vers l'arrêt d'autocar. 
De loin, on les a entendus encore qui se parlaient dans leur langue inconnue.
Et on s'est dit que c'était surprenant, qu'ils soient venus en car simplement pour cela. Pour ce très bref bain de couchant, cette nage de lumière sur le rebord du temps.
Puis on s'est dit que non, ce n'était pas surprenant. Qu'un qui va dans le noir avec ses deux bras nus et sa sueur de pauvre veuille tremper son corps dans la dorure de l'eau qui lave chaque soir les pinceaux du vieux peintre.
Qu'une femme, un enfant, le regardent avancer, grand et fort et roussi de lumière, au centre du tableau, avant que tout, de nouveau, ne s'éteigne et se ferme, aux cahots et virages du dernier autocar.

Publié dans Fables

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