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Une larme de sèvesang

Publié le par Carole

arbre sève 1
 
 
Ils venaient de passer. Avec leurs instructions, leurs tronçonneuses, leurs certitudes.
Ils avaient scié tranché sectionné éradiqué la branche. Puisqu'elle gênait qu'elle dépassait qu'ils le savaient et que c'était si simple avec la tronçonneuse.
Ils étaient repartis aussitôt tronçonner taillader débiter la forêt rectifier la planète façonner l'univers à la mesure des hommes.
 
Il y avait eu d'abord ce silence qui succède toujours aux crimes.
Puis lentement sur la blessure ouverte avait roulé cette goutte.
Une goutte de sèvesang, échappée à ce dieu qui vivait dans cet arbre.
Une larme de sèvesang, versée sur la nature vaincue, 
et peut-être aussi sur les hommes.
Parce qu'ils sont si seuls.

 

Publié dans Fables

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Sur les falaises

Publié le par Carole

     Il nous avait dit qu'il était de Grand Village... Si vous pouviez nous donner quelques renseignements ? Nous aimerions tant le revoir.. nous souhaitons lui parler... Vous comprenez, c'est cette année la dernière fois que vous venons... Nous avons séjourné à Belle-Ile tous les étés depuis cinq ans... mais nous avons décidé cette année de ne plus revenir... Et nous partons demain, voyez-vous, demain matin. [...]
 
Suite du récit sur mon blog cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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En passant

Publié le par Carole

croix-charrette-viarme.jpg
 
 
Je passais place Viarme, un jour de pluie comme un autre. J'ai vu soudain s'arrêter tout un groupe de cyclistes encapuchonnés. L'un d'eux montrait aux autres cette croix, expliquant quelque chose, à grands renforts de gestes passionnés. Quand ils sont repartis, je me suis approchée.
C'était en fait la croix fleurdelisée du fameux Charette, le capitaine des Vendéens. Ici, disait la plaque de fonte, ici a été fusillé pour Dieu et pour son roi le général vendéen Charette de la Contrie.
C'est étrange... je le savais bien, que Charette était mort sur la place Viarme, mais je n'avais jamais pensé à aller voir cette croix. Je ne me doutais pas, pas du tout... 
J'avais lu quelque part que ce fameux Charette avait été fusillé devant une porte de bois. J'avais imaginé de vieux murs pittoresques plantés de lys et de vigne vierge, portant comme un blason leur porte antique percée de trous rouillés. Mais voilà que j'avais devant moi ce calvaire de granit disgracieux, entouré de ces ridicules petits menhirs de cimetière que vénèrent tous les chiens de trottoir. Et, en fait de porte de bois pittoresque et fossilisée par l'histoire, je pouvais admirer, en arrière-plan, la moderne façade d'une banque.
Il est loin, le temps des révolutions et des guerres de Vendée. Il est loin, ce dix-huitième siècle enchanteur et violent où tout se finissait par des chansons ou des exécutions. Aujourd'hui tout se finit, toujours, devant le guichet d'un banquier.
 
 

Publié dans Nantes

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Printemps

Publié le par Carole

fleur-ombre-2.jpg
 
 
Aujourd'hui jour sans pluie,
le printemps ressemé
jetait tous ses bouquets
comme des chants d'oiseaux.
 
Et la joie accrochait
aux arbres et aux épines
ses haillons parfumés.
 
On marchait dans l'air bleu
sur le chemin qui va
tout autour du bonheur.
 
Et c'était si léger
d'être libre et de vivre
qu'on ne savait plus bien
ce qui faisait pleurer. 
 
 
A chaque fleur son ombre était 
un soleil sur la terre
qui tournait avec elle.

 

Publié dans Fables

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L'équerre

Publié le par Carole

equerre-ecole.jpg
 
    La haute fenêtre dans le sévère bâtiment de pierres. La lueur calme dans la nuit qui tombait. L'équerre, surtout, la grande équerre jaune pendue à la crémone dans la salle bien rangée où tout trouvait sa place...
    C'était comme si rien n'avait changé.
    Mon esprit a franchi les années et parcouru l'espace.
    J'ai cru revoir l'École. L'équerre à la fenêtre, dans la vieille école d'enfance.
 
    En ce temps-là, on mesurait le monde en hectomètres avec la chaîne d'arpenteur de monsieur Daudin. On le pesait en décigrammes sur la belle balance où l'on plaçait les poids de cuivre. On récitait en litanies les tables de multiplication comme les tables de la loi. On traçait au tableau de grandes figures savantes harmonieuses comme des rosaces. Et on calculait à l'équerre les angles les plus obtus des plus sournois polygones, célébrant chaque jour à la craie le triomphe éternel de la raison géométrique.
    On recopiait à l'encre des morales immuables sur des cahiers lignés. Il suffisait de nommer d'après le livre les champignons féroces cueillis au bois d'épines, pour qu'ils deviennent inoffensifs. Le monde tournait gracieux sur son globe comme le petit train des problèmes sur le parcours que lui traçaient des énigmes ardues et toujours résolues.
     Dans le manuel où nous avions appris à lire, le petit Poucet habitait à l'orée d'un bois si clair et si rempli d'amis écureuils et de copains oiseaux, qu'aucun ogre n'aurait pu y loger son ossuaire. Son père était bûcheron mais n'avait jamais faim. Sa maman belle et blonde comme une fée, é, ée l'emmenait chez le photographe, ph, pho, phe, ensemble ils revenaient de la ville en auto, au, o, couler des jours heureux chez eux, eu, eux.
    C'était un naïf univers, où tout avait sa place, d'où la terreur était bannie aussi bien que l'erreur, et que la vie devait, bien sûr, s'acharner à démonter pièce à pièce. 
    Mais je me dis quelquefois que si dans nos cahiers effacés d'alors tout n'avait pas été si bien tracé, si bien rangé, si clair et si solide, nous nous serions peut-être fracassés, ensuite, dans ce monde étrange et difforme, peuplé d'ogres et d'affamés, qu'on appelle la réalité.
    Et qu'il faut à l'enfance cette calme lueur à la fenêtre, et cette équerre là-haut qui veille patiente sur l'esprit qui s'éveille.
 

Publié dans Enfance

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Bonhomme Sisyphe

Publié le par Carole

attention travaux 2
 
 
On le croise tant de fois chaque jour, ce petit pictogramme qui de panneau en panneau traverse sur les clous, grimpe dans l'ascenseur, s'enfuit par les issues de secours, trie sélectivement ses déchets, évite de nourrir les pigeons, file à l'école en vélo, ou s'évertue à pelleter des cailloux...
Il est curieux, du reste, si l'on y réfléchit, que toute notre humanité si vaste et si variée se résume aujourd'hui partout à cette silhouette noire et disciplinée, toujours la même, de plus en plus stylisée seulement, à mesure que les années passent et que les panneaux se modernisent - si bien qu'on en viendra peut-être bientôt à la réduire à deux traits, , comme en japonais, achevant en idéogramme son destin de pictogramme.
Mais à quoi bon insister ? Qui donc perdrait son temps à réfléchir à ce banal chef-d'oeuvre d'humanité banale, partout répandu dans nos rues ?
 
Seulement voilà, c'était la nuit, et je passais, une fois de plus, devant le bonhomme pictogramme. Vous avez sans doute remarqué à quel point la nuit, en ville, avec ses lumières et ses couleurs inattendues, parvient souvent à conférer la vie aux objets les plus simples, aux images les plus rebattues. Si bien que devant moi, soudain, sur son panneau usé et cabossé, le pictogramme était devenu vivant.
Il travaillait si dur. A l'ancienne. A la pelle. Peinant à remuer ses cailloux pour en tracer sa route.
On ne travaille presque plus de cette façon, pourtant. Et sur les chantiers de nos villes, il y a longtemps qu'on a posé les pelles pour conduire des machines, piloter des grues, programmer des robots.
Qu'importe ? Dans l'imaginaire obstiné des humains, le travail ne saurait être que cela, la vieille lutte du bonhomme Sisyphe contre la matière, contre la motte de glaise, le tas de cailloux ou le rocher. Le combat infini du petit homme qui n'a d'autre alliées que sa pelle et sa peine.
Ainsi, c'était bien lui qui dans la nuit se tenait devant moi : le bonhomme Sisyphe. Humble, anonyme, courageux, acharné. Usé, lacéré, cabossé, fatigué.
Volontaire et si las. Indifférent au monde des machines et des idées en marche. Pour l'éternité seul avec sa tâche, sa pelle, et son tas de cailloux qui ne diminue pas.
 

Publié dans Fables

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Presque rien

Publié le par Carole

arbre fleur jaune
 
 
—Hier nous étions le 27 février...
—A quoi bon le rappeler ?
—Je marchais dans la rue... 
—Certes...
—Il y a eu dans le vent froid un souffle de soleil. Soudain je me suis arrêtée. J'avais vu ces deux fleurs, qu'en photo j'ai cueillies... 
—Vous n'aviez rien de mieux à faire ?
—... ces deux fleurs de l'été surgies en plein hiver...
— C'est que le climat change, que les saisons s'effacent. Et puis il a tant plu.
—... ces deux fleurs du trottoir, venues au pied d'un arbre maigre, tout près d'un hôpital...
—Nous l'avons assez vu, votre triste quartier... Montrez-nous les merveilles, les monuments et les musées, les jardins et les magasins, les beaux quartiers, au moins !
—... c'était comme un bouquet de joie, qui aurait poussé ses pétales dans le sombre et le sale.
—Un bien maigre bouquet. Devant ces grilles d'hôpital, sur votre trottoir sale, vous avez dû en voir, dites-moi, des malades, des mendiants et des misérables ? Si vous ne voulez pas parler des beautés de la ville, parlez-nous d'eux, alors. Soyez utile à ceux qui souffrent. Oubliez donc vos fleurs.
—Elles leur étaient si librement offertes...
—Deux fleurs toutes petites !
—Il est si grand, le tout petit bonheur que l'on n'attendait pas.
 
 
rudbeckia
 

Publié dans Fables

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Le train de 18h03

Publié le par Carole

     Il était 18 heures passées, un soleil rouge et glacé se couchait sur la ville, et déjà on avait tiré les stores, quand Joseph Pentecoutant se souvint qu'il avait un train à prendre. Il fut surpris de n'avoir aucune peine à se lever de ce lit de fer étroit qui était peu à peu devenu sa prison, et où sa vieille chair s'était si longtemps tourmentée d'escarres. D'un bond léger il se dressa sur ses jambes et poussa la porte. La voie était tout à fait libre[...]
 
Suite du récit à lire sur mon blog cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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La lézarde

Publié le par Carole

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Nantes - Chantenay - février 2014
 
 
Pour cacher le vieux mur on a peint un village, un vrai village faux, avec ses rues, ses murs, ses chats, ses escaliers et ses boutiques.
C'est si bien fait, on s'y croirait.
Un trompe-l'oeil, n'est-ce pas, c'est si joliment fabriqué pour tromper, qu'on prend à se tromper un vrai plaisir d'artiste.
 
Mais le mur a continué à vivre, à se rider, à se creuser, se lézarder. A se verdir, à s'emmousser, à se noircir, à se pissenliser.
Et la réalité, aveugle et obstinée, a refait son chemin zigzaguant sur l'image.
Maintenant, la fresque est toujours virtuose, le chat est toujours de gouttière. Seulement voilà : on n'y croit plus.
Dire qu'il a suffi de filer comme un bas le crépi mince, et d'y jeter deux grains de pissenlit en façon d'hellébore, pour semer le doute au village. Mettre à bas d'un éclair le décor impeccable.
 
C'est si souvent – n'est-ce pas ? – qu'une mince lézarde suffit à secouer tout l'édifice d'une belle illusion. 

 

Publié dans Nantes

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Comptines

Publié le par Carole

poule sur un mur
 
 
    En l'apercevant, cette noire volaille de la rue, j'ai immédiatement pensé à la vieille comptine - vous la connaissez tous, vous savez bien, celle de la poule sur un mur qui picote du pain dur... puis, picoti picota, lève la queue, avant de s'en aller pour ne plus revenir – une de ces comptines "d'élimination" qui me plongeaient dans l'angoisse, lorsque j'étais enfant, et que je craignais plus que tout cette fatalité qui allait m'obliger peut-être à sortir du rang. Celle qui s'en irait, la misérable créature chassée de la ronde, si cela allait être moi ? Moi, celle qui tomberait du mur ? Comme elle piquait du bec, cette poule, comme elle se saisissait durement du destin de chaque être - on aurait cru un ver de terre, gigotant éperdu, avant d'être broyé. Picoti picota... comme elle picotait rudement le pain dur de ce monde. Pourtant elle me fascinait, je ne pouvais m'en détacher, et la vieille comptine tournait sans répit dans ma tête comme la poule dans son enclos - picota picoti - , piquant déchirant recousant de son bec aiguisé le sac étroit des confuses pensées.
    Je me suis toujours demandé pourquoi les enfants s'acharnaient ainsi à apprendre et à réciter sans fin - car ils se les apprennent entre eux, bien plus qu'on ne les leur apprend - ces terribles comptines qu'on appelle d'"élimination" - et qui n'ont pas d'autre but en effet que d'éliminer du cercle le joueur désigné, ou de le choisir seul au détriment des autres.
    À y bien réfléchir, je crois que c'est justement cela qui attire les enfants, la terreur vague qu'ils en éprouvent, et qu'ils grattent, et picotent, et piquettent sans trêve. Comme s'ils pouvaient y saisir, poussins destinés à grandir, l'essence obscure de la vie et de la mort, la dure boule de pain noir où se concentre tout le mystère. Et je crois que c'est cela, encore, qui les apaise dans cette grande angoisse : l'évidence que les mots peuvent tout mettre en ordre, tout replacer dans la ronde, picoti picota, lorsqu'ils sont bien rythmés et sonnants. 
 

Publié dans Enfance

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