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Ceci n'est pas une boîte à lettres

Publié le par Carole

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"Ils" ont fini par enlever le papier. Ou un passant s'en est chargé. A moins que la pluie et le vent ne l'aient poussé au caniveau comme un papillon mort.
Délavé, abîmé, à vrai dire il ne payait plus ni de mine ni de mots, sur le vieux portail de métal.
 
J'avais pensé, naguère, ou peut-être jadis, à le photographier. 
J'aimais bien le trouver au bord de mon chemin. Chaque jour, rue Clemenceau, près du portrait de cuivre étincelant du vieux Tigre défunt, il m'adressait son petit avertissement philosophique, mi-clin-d'oeil mi-ronchon.
 
Nous avons tellement l'habitude de croire que les choses sont ce que les mots nous disent qu'elles sont, qu'une phrase qui ne nous dit que ce qu'elles ne sont pas nous paraît aussitôt une énigme à résoudre.
Mais mon papier collé sur ce qui n'était pas une boîte à lettres se gardait bien de nous dire ce qu'elle était. Pas de solution pas de fin mot pas d'histoire. 
Ceci n'est pas une pipe.
Ceci n'est pas une pomme.
Ceci n'est pas une boîte à lettres.
Ceci n'est pas une boîte à lettres mais ceci fut une boîte à lettres.
Ceci n'est pas un portail vert mais un portail repeint en vert que j'ai longtemps connu rouge.
Ceci n'est pas la vérité mais un papier collé et déjà arraché.
Ceci toujours se change en autre chose, et les mots qui voulaient se poser sur les choses, insectes épuisés, s'en vont plus loin tomber dans leur boîte à néant, et puis s'envolent encore, d'inlassable désir.
Nos vies bruissent de mots, nous ne sommes que mots. Mais le monde, vieillard sphinx et ronchon, sourd et muet qu'il est, ne connaît rien des mots qui voudraient tout connaître.
 
 

 

Publié dans Nantes

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Immobilité

Publié le par Carole

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    Quand j'ai pris hier cette photo, j'ai d'abord eu un doute : étions-nous bien en 2014 ? Et si le temps s'était immobilisé en 2004 ? Et si cette affichette avait été clouée sur l'aiguille rouillée des années arrêtées ?
    Un doute, léger frisson... J'ai relu le papier oublié sur la porte bien close :
    "Fermeture définitive de la boutique le 31 décembre 2004".
    C'était donc ainsi... il y avait dix ans que la boutique dormait là, figée dans son linceul de poussière... En vain la rue vivante reflétait sur la vitre ses lumières et ses séductions toujours renouvelées : le vieil étal endormi refusait de rouvrir ses yeux las. Et les trésors pâlis d'un passé mort attendaient dans le gris, spectres poudreux s'effaçant peu à peu.
 
    N'en va-t-il pas de même de nos mémoires ? On voudrait arrêter le temps, en figer l'éclat bref derrière une vitre éternelle, mais la poussière des heures tombe lentement sur la vie comme une neige grise, recouvrant le passé qui s'éteint, tout doucement, tandis que l'ombre vient.

Publié dans Fables

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Le manteau

Publié le par Carole

     On peut voir en ce moment à la médiathèque Jacques Demy de Nantes une très intéressante exposition de dessins et lavis d'Olga Boldyreff. L'artiste y évoque les romans de Dostoïevski à travers une série de vues de la ville moderne de Saint-Pétersbourg, où elle a suivi patiemment le parcours de l'écrivain et de ses héros.
     Au milieu de ces vues, somme toute assez classiques, une oeuvre étrange et tout à fait remarquable surprend soudain le spectateur : ce "Manteau" dérisoire et immense, sombre et long comme un spectre se dressant dans l'hiver.
 
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     Ce manteau n'appartient pas à Dostoïevski, me direz-vous, puisqu'il est celui de Gogol et de son Akaki Akakievitch. Pourtant, il est partout, ce manteau, dans le destin des personnages de Dostoïevski, il habille toutes les détresses, toutes les rêveries et toutes les révoltes de son univers. Il est, à vrai dire, l'âme même de Saint-Pétersbourg, fantastique et brumeuse cité de beauté, de douleur et de littérature.
                                                          
    Sur le mur, comme il se doit, le manteau projette deux ombres - une ombre pour ce monde, et une ombre pour l'autre. Une ombre pour l'humiliation et une ombre pour l'immensité. Une ombre pour la misère et une ombre pour l'éternité.
 
    A ses pieds d'incorporelle étoffe, j'ai admiré cette pelote de fil doré :
 
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    Fil serré du destin, fil doré du désir.
    Fil sans fin du récit qui brode à l'or des mots
    la trame grise et noire des pauvres vies humaines.
    Et qui s'en va tissant, araignée pénélope,
    sa toile et sa pelote à faire rouler les mondes.
 
    Le Fil, ai-je pensé. Le Fil. il fallait bien que quelqu'un songe un jour à le rembobiner, et à le poser quelque part, en équilibre au bord d'une ombre. C'est pour qu'il roule encore, qu'il roule comme un chat, parmi les nuits trop blanches et les fantômes noirs, son or léger de laine à tout raccommoder.
 
   

Publié dans Nantes

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L'île Clémentine

Publié le par Carole

    — ... Ma mère ? Ma mère... Je ne l'ai vue qu'une fois... J'ai dû vous l'expliquer déjà, je suis un enfant abandonné.
   J'ai été placé, replacé, déplacé, comme il arrive si souvent, avant d'être enfin élevé dans une famille aimante, un e famille d'accueil, comme on dit, une merveilleuse famille d'accueil – ma famille, qui a obtenu par la suite le droit de m'adopter, et qui m'a donné son nom. 
    J'ai eu de la chance, au fond. Beaucoup de chance.
    Quant à mes origines... longtemps, je ne m'en suis pas soucié. [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Publié dans Récits et nouvelles

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Intuition

Publié le par Carole

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C'est un mot vide et plein comme un grand parapet.
Un mot vide de mots, tout baigné de promesses.
C'est un pont qui s'en va vers là-bas comme l'eau.
Un reflet qui murmure sous l'esprit qui ricoche.
Un sillon à semer qu'a tracé chaque vague.
  
Elle pourrait obstinée nous conduire à l'erreur.
Jamais elle n'a montré toute la vérité.
Mais elle est sur le flot la lumière tenace
qui nous donne la force de savoir, de créer,
d'être au bord du présent comme sur un rivage.
 
Intuition,
qui a posé là-haut tout au-dessus du fleuve,
comme un miroir tranquille où recueillir la pluie,
le soleil et la nuit, et chaque mélodie,
ce nom qui nous regarde avec les yeux de l'âme ?
 
 
 

 

Publié dans Fables

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Défense de

Publié le par Carole

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Partout où l'on écrit
Défense de
Défense d'afficher
Défense de passer
Défense de danser
Défense de penser
Défense de.
Partout où s'est rouillé dans le béton armé,
le clou rongé d'ennui de la réalité,
comme ici je voudrais qu'un artiste s'en vienne,
tirant à petits traits son fil de funambule,
recoudre sur les murs les chemins étoilés
qui s'en vont 
qui s'en vont.
 
 
Rue de l'île Mabon, 26 novembre 2014

Publié dans Fables

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Béances

Publié le par Carole

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Nantes - La Fabrique, 26 novembre 2014
 
 
De loin, c'était une si vaste fresque. Si compliquée. Un grand pan d'univers, un monde entier de villes en délire et de créatures incertaines, chimères prisonnières, hideuses et naïves.
Le rêve d'un Jérôme Bosch d'aujourd'hui, grandi dans les cartoons et les jeux vidéo, parqué dans les volières d'une ville en grisaille.
 
En m'approchant j'ai remarqué les deux trous profonds dans le mur.
Une commande, sans doute, cette fresque.
 
Mur disgracié
déshabillé
peau de béton
tuyaux profonds
comme canons
à recouvrir
à recrépir
de fantaisie
de couleurs vives.
 
Mais l'artiste n'avait pas voulu tricher. Il avait dédaigné de masquer les trous et d'embrouiller en trompe-l'oeil nos regards complaisants.
Tant d'autres, à sa place, n'auraient pas résisté.
 
 
Beaucoup plus que la fresque, c'est le peintre que j'ai admiré. Le cran qu'il avait eu de travailler si longtemps à son mur, d'en faire un univers complet - d'en faire son univers grouillant et saturé. Et pendant tout ce temps, ces béances, de les savoir là-dedans, et de les y laisser toutes nues toutes brutes et brutales - comme si le vide et le noir avaient été jusqu'au bout nécessaires à la plénitude de son oeuvre.
 
Parce que, voyez-vous, ce n'est pas seulement une histoire de mur et de béton troué.
Non. C'est toujours comme cela. Il faut, pour qu'une oeuvre, quelle qu'elle soit, prenne son vol, qu'il y ait quelque part une béance, un trou noir, qui à la fois l'attire et la repousse, et qui l'oblige à concentrer ses forces - comme une étoile qui tenterait de fuir - comme un oiseau en cage qui ouvrirait enfin la porte de sa vie.
 
trou fresque
 

 

Publié dans Fables

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L'enseigne Chronos

Publié le par Carole

     Il y a plus d'un quart d'heure que monsieur Lopez attend sur le trottoir.
    Les travaux ont commencé la veille. Depuis la veille, il guette. Alors quand, tout à l'heure, depuis son petit balcon, il a vu arriver la machine, il a dévalé l'escalier. Mais, en bas, il n'a pas trouvé le gars [...]
 
Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde;wordpress.com
    

Publié dans Récits et nouvelles

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Dans la nuit

Publié le par Carole

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Dans la nuit, c'est comme ça. 
Il y a ceux qui veillent. Il y a ceux qui guettent.
Ceux qui vous donnent la lumière. Ceux qui la font payer.
 
Vous qui marchez sans rien y voir, au plus sombre au plus noir,
Sachez-le, c'est comme ça,
Dans la nuit. Les veilleurs. Et puis tant d'araignées.
 

Publié dans Fables

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Jadis

Publié le par Carole

Jadis.jpg
 
Le chemin était bordé de ces énormes pierres qu'on traîne maintenant dans les terrains vagues de nos villes, pour empêcher l'accès. Bornes et remparts à la fois.
 
"Jadis", disait la pierre la plus grosse au Sisyphe de passage qui la heurtait du pied.
"Jadis".
C'est toujours curieux de rencontrer une pierre qui parle. Celle-ci philosophait dans les herbes d'automne.
"Jadis", sentier qui nous conduit où nous devons aller.
"Jadis", rocher qui nous entrave et bloque les issues.
"Jadis, disait la pierre à son Sisyphe, Jadis, on a tracé pour toi les chemins de mémoire, Jadis, on a planté pour toi les bornes de pensée. Jadis a allégé pour toi le fardeau de la vie. Charge à toi maintenant de rouler bien plus loin le grand rocher Demain..."
 

Publié dans Fables

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