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L'Adieu

Publié le par Carole

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Je les avais remarqués, tristement assis tous les deux sur un banc du parc. Ils se tenaient la main sans parler. Il y avait dans leur mélancolie ce je ne sais quoi qui signe les séparations, les grands deuils. 
Alors quand, photographiant, sans conviction, un peu plus loin, les reflets de l'automne sur un petit étang , je les ai vus s'approcher de la rive, puis se serrer brièvement l'un contre l'autre, je n'ai pas pu m'empêcher d'appuyer sur le déclencheur.
J'ai appelé la photo "L'Adieu". De cet amour peut-être aujourd'hui ne reste-t-il que cette image trouble où la lumière se mêle à l'ombre, et les fleurs éclatantes aux silhouettes grises et brouillées des amants.

Publié dans Nantes

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Le silence

Publié le par Carole

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Cet anneau rouillé sur un mur recrépi… c’est tout ce qui reste aujourd'hui de l’atelier du maréchal-ferrant.
Dès le petit matin, dans l’éclat rougeoyant du feu qui vivait là, on entendait sonner le fer.
Un doux vacarme, comme celui des sonnailles des troupeaux, un bruit de cloches au loin quand on va dans les champs, vers lequel on sait pouvoir rentrer.
Ding ding, le fer frappait le fer, et l'eau mordait la braise, et le feu tordait la barre, et du brasier se créait le métal qui soutient les mondes et les sabots des bêtes.
L’atelier était près de la poste, juste en face de l’arrêt d’autocar où nous allions attendre tous les matins, avant l’école.
Derrière la porte grande ouverte, le maréchal-ferrant nous apparaissait hirsute et gigantesque dans les flammes et la fumée, vieux Vulcain en bleu de chauffe qui nous faisait parfois un petit signe de sa main noire.
Bien sûr, depuis longtemps, le travail manquait. On n’en amenait plus guère, des chevaux à ferrer, on n’en attachait presque jamais à l’anneau de la rue. Jusqu'aux souliers qu'on ne ferrait plus, depuis qu'on achetait des chaussures à la ville, et le maréchal vivait de tout petits travaux – ou peut-être n'en vivait pas.
Peut-être battait-il le fer pour rien, juste pour continuer, par habitude, le matin, quand il voyait sortir la jeunesse du village, et que ça lui mettait le cœur à l’ouvrage.
Au retour de l’école, à la descente de l’autocar, on ne l’entendait jamais, et la porte restait close sur son secret.
 
Et puis un jour, on n’a plus rien entendu. La porte à deux battants avait tout à fait cessé de s'ouvrir sur la silhouette sombre et géante du maréchal. L’atelier était fermé. Pour cause de retraite, ainsi que l'expliquait un bout de papier qui jaunissait dehors sur un clou. Personne ne reprendrait la suite, évidemment, puisqu'il était bien entendu que le métier avait disparu – comme tant d'autres qui ont été essentiels à la vie, qui ont demandé des siècles d’apprentissage et de savoir-faire, et qui, brusquement, ont cessé d’avoir place dans la succession des générations.
 
Au début ça n’a gêné personne, on se disait même que c’était plus calme, qu’on pouvait dormir un peu plus longtemps le matin. Tant de bruits, déjà, avaient quitté le village – plus de sonnailles au cou des troupeaux disparus, plus de foires aux grands jours fériés, plus de fouets secouant le cuir des boeufs meuglants, plus de lavandières claquant de la planche et de la langue au lavoir, plus de moulins grinçants et caquetants sur la Houzée bruissante. Même les vieux avaient cessé de bavarder, les soirs d'été, sur les bancs de la place, depuis qu'on leur avait bâti cette maison de retraite où ils étaient servis comme des bourgeoués, - et des sept cafés qu’on avait comptés au début du siècle, il n’en restait plus qu’un.
A tout cela on s'était habitué peu à peu.
Mais ce silence maintenant, dans la rue du maréchal, là où il y avait eu la lutte sonnante et cliquetante de l’homme avec le fer, avec l'eau et avec le feu…ce silence. 
 
On a fini par comprendre qu’il y aurait toujours ce silence au coeur du village.
Et on devinait bien que ce n’était rien encore, qu’il viendrait un jour, forcément, un jour plus si lointain sans doute, où l’on n’entendrait plus crier les enfants de l'école, où l'on ne ferait plus sonner les cloches de l’église, où même les coqs cesseraient de chanter.
Des jeunes tournaient en mobylette comme des mouches le dimanche et aux vacances, quelques voitures passaient parfois le soir en trombe dans les rues, et les chiens hurlaient toujours plus fort, à mesure que les passants se raréfiaient, mais ce vacarme-là ne faisait qu'amplifier le silence, et son agitation factice et angoissée n’était qu’une autre face de l’ennui.
 
Le village autrefois si sonore était voué désormais au silence.
Un petit coin tranquille, comme on dit à la ville.

Publié dans Le village : Selommes

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Elections

Publié le par Carole

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Dans les jardins du village, les dernières tulipes du printemps ont beaucoup plus d’éclat que les affiches électorales déjà fanées sur les panneaux de la mairie. On suivra les débats à la télé, pour voir, et certainement on ira voter. La grille donne sur la rue, et la rue donne sur le monde, pas de doute. Peut-être même qu’on se passionnera un peu, au soir des résultats.
Mais, entre nous, que l’on teinte les heures en bleu ou en rouge, peut-être plutôt en rose, cela ne changera pas la couleur des jours. Qu’on se réjouisse au son des fanfares nationales ou au chant des partisans, cela n’empêchera pas le village de dépérir, et bientôt de mourir. C’est ainsi et on le sait bien.
 
La maison des voisins d’à côté est à vendre, et aussi celle des voisins d’en face.
On a fait venir de Roumanie le nouveau médecin.
L’hôtel-restaurant, où mon arrière-grand-mère s'exténua jadis à servir les rouliers, ne trouve pas de repreneur.
On parle de fermer la poste.
Je me suis longuement promenée dans les champs et les prés, je n’ai vu cet après-midi qu’un papillon, un petit papillon tout jaune, frais comme une goutte de beurre, qui voletait tout seul au-dessus du colza. Pas une seule abeille dans les épines en fleurs. Derrière les vitres des rares fermes, de vieux visages m'ont regardée longtemps passer sur les chemins solitaires. Et les arbres des haies gisaient en tas épars de branches mortes, vaincus par les pulvérisations d'herbicides, au bord des parcelles trop vastes. En rentrant, j'ai marché sur les traverses éclatées, blanchies comme des os, de la voie ferrée oubliée parmi les éboulis.
Mais à quoi bon rappeler tout cela ? N’en va-t-il pas ainsi de tous les villages, aujourd’hui, dans cette Beauce mal aimée – et puis ailleurs aussi ?
 
Au crépuscule la rue s’endort comme un chien nonchalant dans un dernier rayon tiède, tandis que, sur les panneaux de bois, les affiches pâlies attendent la pluie qui viendra cette nuit.
 
  
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Publié dans Le village : Selommes

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Le F

Publié le par Carole

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"CADEAU : le mot désigne d'abord une lettre capitale ornée, d'où spécialement une lettre ornée de grands traits de plume pour décorer les écritures, remplir les marges, le haut et le bas des feuilles, un trait de plume figuré que les maîtres d'écriture faisaient autour des exemples. Par analogie, il se disait aussi des formes que l'on trace distraitement sur les cendres et le sable." (Grand Robert historique)
 
 
Quand mon arrière-grand-père, Gaston Ferrand, fit bâtir, en 1902, cette maison, attenante à son commerce de grains, il la fit haute et étroite – afin de conserver le plus de place possible pour ses entrepôts – puis il la couronna d’une longue cheminée, sur laquelle il fit poser pour la cercler, au lieu du X de fer habituel, un F - haute flamme de métal grimpant sur la brique en salamandre agile, à la façon des F de François 1er, au château de Blois tout proche.
F comme Ferrand, bien sûr. Mais aussi F comme Force, comme Famille, et même F comme Fraternité puisque c’était un ardent rad-soc, républicain et anticlérical.
Je crois que ce fut aussi trop souvent le F de Fatigue, qu’il aurait bien troqué contre le F de Facilité, ou, s'il avait osé en rêver, contre celui de Félicité.
Plus tard, quand le siècle avança, ce fut aussi le F de Futur, de Fée électrique et de Fils téléphoniques, puisqu’il fut au village un esprit moderne, une sorte de pionnier, et l’un des premiers, parmi une méfiante population de paysans prudents, à croire à l’électricité et au téléphone.
Jamais, toutefois, ce ne fut le F de Fortune, et, le jour où ma grand-mère décida d’un coup de vendre tout son mobilier pour partir s’installer en ville, on crut que le F de Fin allait s’inscrire en traits brisés dans la cendre et le sable, au bas de la cheminée écroulée.
Aujourd’hui  pourtant, même s’il se perd un peu dans le fouillis de ferraille qui soutient l’antenne télévisée – en forme de F elle aussi -, même si la peinture, refaite il y a quelques années, bave un peu sous les pluies beauceronnes, encrassant les fins apex et charbonnant les briques, on le voit toujours très bien, et de très loin, au-dessus de la vieille maison, ce F jadis calligraphié au fer et au feu par un ferronnier de village.
 
Il est bon d’avoir, quelque part dans sa vie, une lettre haute et bien affûtée, une lettrine sur laquelle appuyer tous les mots nécessaires, afin qu’ils s’élancent et se déploient, de page en page, à pleins et à déliés, dans la lumière et dans l'ombre des jours, comme sur un grand livre d’heures.
 
Ce F, cadeau d'un ancêtre que je n'ai pas connu, ce F bien droit, un peu faraud, un peu frondeur, fragile sur les bords, mais ferme et franc de coeur comme le fer du ferrant, c’est peut-être, au fond celui de la Fidélité.
Et puis, si j'y réfléchis bien, n'est-ce pas aussi, d'une certaine façon, qui peut-être n'aurait pas déplu à cet anticlérical passionné que fut mon arrière-grand-père, le F de Foi ? S'il est vrai que cette foi que j'ai dans le pouvoir des lettres - cette foi pour laquelle je pourrais mourir, pour laquelle je veux vivre - 
se tient droite clouée sur cette cheminée de briques, comme le coq qui veille, au sommet de l'église, parmi les tourterelles, comme le Christ qui rouille, derrière le haut portail, parmi les ombres longues.
 
le portail

Publié dans Le village : Selommes

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La maison Ferrand

Publié le par Carole

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- "La maison est un archétype [...]. En sa cave est la caverne, en son grenier est le nid, elle a racine et frondaison." - Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos -
 
Une cave pour assise, un grenier pour mémoire, pour épine dorsale un long escalier sinueux, pour artères de vieux câbles électriques : c’est la maison.
Enfants, nous la dessinions tous, à l’école, sur nos cahiers à carreaux violets, la maison - grand rectangle percé de fenêtres clignant comme des yeux derrière leurs paupières de rideaux, et coiffé à la diable d'un chapeau en triangle, tressé de tuiles ou d'ardoises.
La maison était alors un prolongement souriant et pensif du bonhomme solitaire aux doigts grêles des toutes premières années, une forme nécessaire de l’existence humaine, un rêve de bonheur à suivre du crayon.
Toute maison était une maison natale, non parce qu'on y était né - ce qui n'était pas toujours vrai - mais parce que la vie y prenait force, s'y enracinait comme une vigne, grimpait feuille à feuille sur les murs de pierre, et puis se laissait mûrir là, jusqu'aux soirées glacées des automnes ultimes.
 
Qui habite encore aujourd’hui de telles maisons ? 
Dans les villages elles disparaissent peu à peu, ferment leurs volets sur l'oubli, murent les vitrines de leurs magasins fermés, se tassent sous le poids du lierre et la morsure des lézardes, puis lentement, tristement, comme de vieilles bêtes, s'accroupissent et s'écroulent.
Dans les villes on les démolit d'un coup sous les mâchoires des bulldozers, pour planter, sur la terre nettoyée jusqu'à l'os, les cubes lisses de béton ou de bois où nicheront les vies précaires des enfants de demain.
 
La maison Ferrand n'est pas ma maison natale, c'est la maison de mes grands-parents, mais c'est, à coup sûr, une maison natale, bien plantée sur la terre, avec ses murs de tuffeau humide, son chargement d'hirondelles au faîtage et de hiboux au grenier.
Avec ses hangars à blé vides qui sentent le rat, le chèvrefeuille et la vigne vierge, sa cave étroite où se suspendent les araignées sur leurs fils de patience, et les chauves-souris qui rêvent à l'envers.
Et puis, surtout, ses fantômes très doux, que nous croisons à chaque marche de l'escalier, sur chaque carreau du grand échiquier de la cuisine, à l'ombre du prunus voûté de la cour, sur la grille rouillée du puits - ombres fragiles et lumineuses de très vieilles gens et de tout petits enfants, qui nous ressemblent tant.

Publié dans Le village : Selommes

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Les pensées

Publié le par Carole

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Gare de Selommes 
 
Au bout de l'avenue des tilleuls se meurt la gare abandonnée.
Vitres brisées, murs fendus de lézardes, herbes hautes et vipères, désolation des arbres disparus... pourquoi suis-je venue ?
J'ai trébuché sur les pavés disjoints, essayant de lire les mots dérisoires qui s'effacent : "hommes" -  "dames" - "départs" - "arrivées". Et même "salle d'attente" - une salle envahie de gravats et d'ombre humide répond encore en effet à ce nom : des cloportes y attendent en sommeillant ce que nous attendrons tous un jour, hommes et dames, au bord de ces quais ténébreux où les trains qui ne partent plus laissent leurs passagers.
 
J'ai connu le dernier chef de gare. Je l'ai même très bien connu, comme un enfant peut connaître un vieil homme qu'il voit chaque jour, de l'autre côté de la route, lui sourire tristement, de très loin. 
 Ce chef de gare ne revêtait plus son uniforme et sa casquette à galons que pour officier au départ ou à l'arrivée solennelles de quelques trains poussiéreux de céréales ou d'engrais, qu'il saluait d'un petit coup de sifflet. Le reste du temps, en bleu de travail, il s'affairait à transformer en jardin de château le bout de terrain pierreux qui entourait la gare. 
Il passait ainsi les derniers mois d'avant sa mise à la retraite. C'était à la fin des années 60. Aujourd'hui on aurait, sans perdre un instant ni un centime, imposé à cet inutile une "rupture conventionnelle", une "reconversion accompagnée", voire un "licenciement économique", mais, en ces heureuses et sages années, on laissait tout bonnement le chef de gare jardiner, sans faire les comptes.
Il jardinait donc, avec passion.
Il avait, bien sûr, un potager, carré dessiné au cordeau où il circulait sur des allées de planches aussi rectilignes que des règles d'écolier : abscisses de carottes, de choux, de navets, de poireaux ; ordonnées de salades, de pommes de terre, de fraises et de tomates. 
Il avait aussi un petit verger débordant de poires, de pommes et de coings, autour d'un cerisier trapu que juillet couronnait de minuscules fruits rouges et de grands oiseaux noirs, et sur lequel veillait, débonnaire, un épouvantail à grelots.
Et, pour orner, avant qu'elle ne meure tout à fait, cette vieille gare qu'il allait laisser, il cultivait des fleurs. Je me souviens des jonquilles, des crocus et des myosotis qui perçaient le gazon gelé au printemps. Je me souviens des cosmos et des soleils, des soucis et de la monnaie du pape, des immortelles et de l'amour en cage, dont les noms me ravissaient.
Je me souviens surtout des pensées.
Il en semait partout : dans les plates-bandes et dans de grands pots de terre rouge, au pied des poiriers et au milieu des salades. Chaque matin elles surgissaient, toutes armées de pétales, de la terre dure et lasse, et partaient à l'assaut du jardin.
Il y en avait de toutes sortes. Je crois qu'elles étaient toutes là, toutes les pensées du monde, dans ce coin oublié du village.
Pensées écarlates et pensées d'or aux couleurs du soleil ; pensées bleues comme le jour et  pensées noires comme la nuit ; pensées jaunes et pâles comme la lune aux cornes de brume.
Pensées unies toutes simples ; pensées multicolores aux nuances ondoyantes. Pensées courtes à tiges brèves ; larges pensées à longues tiges. Pensées de hasard envolées insouciantes au milieu des graviers ; pensées profondément enracinées, patiemment resemées chaque année. Douces pensées veloutées ; pensées de brocard violet, sombres comme le deuil.
Tant de pensées... des centaines, des milliers de pensées...
Et quand, le soir, je traversais la route pour leur rendre visite, je trouvais toujours parmi elles une fleur inconnue, un visage insolite, une pensée nouvelle à cueillir, tandis que le vieux jardinier, baissant la tête en souriant pour mieux biner ses pommes de terre, faisait semblant, au fond du potager, de ne pas remarquer mon larcin.

Publié dans Le village : Selommes

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Les cyprès

Publié le par Carole

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Le cimetière est à l’écart du village.
La route monte un peu, d’abord on n'aperçoit rien. Puis, lentement, on les voit surgir. Les cyprès d’abord, un à un, les croix ensuite, et enfin le muret rectiligne.
C’est, posé entre la terre nourricière et le ciel immense de la Beauce, comme un de ces temples primitifs construits en plein air, où de hautes statues sans visage, immobiles et semblables, mystérieusement se dressent, selon des lignes géométriques dont l’ordre nous échappe.
Tout cela austère, solennel et dépouillé, vaguement sinistre, d'une pureté saisissante de formes et de couleurs.
On se surprend à regarder longtemps, sans comprendre pourquoi c'est si beau, finalement.
Puis on reprend la route. Il y a là des gens dont nous portons le nom, des gens qui nous attendent. Tout est très simple, au fond.

Publié dans Le village : Selommes

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Le ciel

Publié le par Carole

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Depuis longtemps, en ville, je ne savais plus grand chose du ciel. Parfois j'en saisissais du regard quelques pans déchirés flottant entre de hauts immeubles, ou bien je tendais les mains vers des flaques de bleu éparses au reflet des vitrines, j'enjambais des bouts de nuages oubliés dans les caniveaux, j'égrenais des poussières d’étoiles dans la lumière fuyante des réverbères et des enseignes.
 
Dans ce village de Beauce rudement déboisé, au milieu des champs plats chichement bordés de maigres haies, j'ai retrouvé le ciel.
Comme à chaque fois, il m'a été tout entier donné.
Grand chapiteau des lumières et des ombres, théâtre des levants, des couchants, des pluies, des brouillards, des orages, immenses plafonds à caissons suspendus des nuages que le vent forme, déforme, et toujours emporte, et toujours ramène, palais des champs baignés d'eau verte : j'ai vécu là comme en moi-même.
J'ai marché dans les herbes où mûrit la couleur.
J'ai été, contre l'azur au ventre gris, le caillou clair, la terre roussie des chemins qui vont loin.
J'ai vogué comme un banc de nuages vers cette nacre au bord de tout, ce lointain emperlé de brume où toutes choses se confondent.
 
Sur les chemins de mon village, le ciel est la forme visible du monde : il suffit de marcher, et la sagesse emplit les yeux qui savent, la vérité grandit dans le corps qui va.
L’horizon sans limites s'enroule au bout de chaque champ comme au bord de nos doigts. En tournant sur nous-mêmes, nous pourrions devenir des astres, semblables aux grands tournesols d’août qui vont lentement sur leur tige.
 
Une moitié de terre brune, de pierres blanches, de vagues vertes ou jaunes - une moitié de ciel, de soleil, de nuées, d’étoiles et de lune : il n'est rien qui ne tienne dans ce double hémisphère.
 
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Publié dans Le village : Selommes

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L'ange

Publié le par Carole

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Anges dorés du clocher de Saint-Nicolas se reflétant dans une fenêtre masquée d'un oeil. Nantes, place du Bon Pasteur 
 
 
J’ai entendu le froissement de ses ailes quand il s’est envolé. Puis il s’est arrêté un instant dans son élan, pris de remords peut-être il s’est retourné. D’un souffle triste de sa trompette d’or, il m’a dit adieu, et j’ai rencontré le regard bleu pâli de ses yeux fatigués.
Nous ne vieillirons pas ensemble, ai-je pensé. Mais pouvait-il en aller autrement ? Où m’aurait-il conduite, moi qui n’avançais plus, paresseuse et lasse, moi qui n’avançais plus vers lui. Il est resté aussi longtemps qu’il l’a pu, comme un amant déçu qui aurait eu bon cœur il m’a attendue.
Seuls maintenant, nous voici tous deux seuls, comme on l’est quand on n’a plus d’autre compagnie que ses désillusions. Seul, lui qui avait cru en moi, lui qui jusqu’au bout avait voulu croire que je m’envolerais avec lui. Seule, moi qui me reposais sur lui du soin de vivre et qui ne voyais rien là-haut, quand tout était si gris, qu’un ciel tranquille et bleu.
Il a repris son vol, doré mais lourd et lent comme un hanneton qui a trop longtemps dormi sous la terre. Une plume grisâtre est tombée sur mon front et je l’ai ramassée. En me penchant j’ai vu que le sol était jonché de plumes décolorées toutes semblables à celle que mon ange avait laissé tomber dans sa fuite. Partout les anges, déçus, désespérés, avaient pris leur envol. Bientôt le sol fut comme un épais tapis fait des plumes de millions de vieux anges, gardiens usés abandonnant leur poste.
Le monde, je crois, s’est fatigué, l'espoir manque à beaucoup. Même aux anges. Surtout aux anges.

Publié dans Fables

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La pendule - rue de Feltre

Publié le par Carole

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   J'ai lu dans je ne sais quel magazine local l'histoire d'une pendule, achetée pour meubler une des vieilles maisons penchées de l'Ile Feydeau, qui ne voulait marcher que chez l'horloger. Une fois dans la maison, emportée par la pente comme par une vague, bercée par le roulis du grand navire de pierre, se réglant comme un astre sur le vieil océan, immanquablement elle s'arrêtait et s’obstinait à marquer une heure trente.
   Sur la pente de la rue de Feltre, au front de ce bâtiment qui abrita longtemps une patinoire, et semble désormais une gare étrange, sans voies ni trains, posée dans la rue comme un tableau de Paul Delvaux, une autre pendule, énorme, aussi grande ouverte qu'un oeil de cyclope, marque aux passants cette même heure unique et immobile.
   Dans cette ville ignorante des lois de la perspective, dans cette ville de guingois aux lignes entrecroisées comme des fils d'araignée, il arrive souvent que le temps, suivant son penchant éternel, s'échappe de son lit.
   Ici, au pied de la Tour, c’est d’une tranquille évidence.

Publié dans Nantes

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