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L'art d'être passant

Publié le par Carole Chollet-Buisson

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    L'art d'être passant, dans les rues d'une grande ville, consiste à maîtriser les figures d'un vaste et mystérieux ballet. Croiser, par exemple, lorsqu'on monte la rue du Calvaire, ceux qui la descendent, ou se ranger à temps à gauche quand le passant d'en face oscille vers la droite, pencher un peu son parapluie quand on rencontre, Pont Sauvetout, un autre parapluie, s'incliner au moment opportun pour éviter la baleine pointue qui menace.
    Les flâneurs, en général, maîtrisent à la perfection ces figures depuis longtemps apprises et répétées.
    Parfois, pourtant, un pas se désaccorde, un geste s'égare. Celui qui monte la rue du Calvaire oscille trop tôt à gauche, quand celui qui face à lui la descend oscille trop vite à sa droite, la main ne soulève pas à temps le parapluie, les épaules ne se penchent pas assez souplement : on  menace de se cogner, de se heurter, de  s'embrasser, de se crever un œil, une gorge, un sein. On s'excuse, gêné, honteux.
    Comme elles nous troublent, ces erreurs, dont on comprend si bien, sans se l'avouer, tout ce qu'elles miment : cette rencontre amoureuse qui n'aura jamais lieu, cette tendresse qui nous rendrait la vie, ou cette rage, cet élan meurtrier qui jetterait les uns contre les autres les individus oppressés par la foule, le désordre qui pourrait s'instaurer, et que, d'un nouveau pas de côté, d'une harmonieuse inclinaison, réintégrant la danse, au dernier instant, - pardon monsieur, - pardon madame, on retient.
 
  Quelquefois - rarement - on rencontre des gens qui s'accordent à merveille, et vont dansant du même pas sur leur sentier de lumière. On les admire, on les envie. Et puis on passe son chemin.

Publié dans Nantes

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Le dernier homme de Fukushima

Publié le par Carole

   le dernier homme de Fukushima
éditions Don Quichotte
 
 
   On ne sait quel sentiment l'emporte, quand on achève le livre qu'Antonio Pagnotta a consacré à Naoto Matsumura, l'ermite fermier de la préfecture de Fukushima...
   La révolte, contre TEPCO (Tokyo Electric Power Company) et sa gestion effarante, tout d'abord de ce qu'on appelle la prévention des risques, puis de la catastrophe qui a effectivement frappé, en mars 2011, après le tsunami, le réacteur I (Daii ichi).
   La stupeur, ou la pitié peut-être, devant la passivité, et la docilité sans doute plus résignée que confiante, de la population japonaise.
   L'effroi, lorsqu'on songe au sort qui attend les victimes - par exemple, dans les villes limitrophes de la zone d'évacuation, arbitrairement déclarées exemptes de contamination, ces enfants qu'on n'a pas déplacés, auxquels on n'a pas distribué de pastilles d'iode, et dont beaucoup déjà présentent des kystes et des nodules bénins de la thyroïde.
   L'admiration, devant le courage du reporter se risquant, pour savoir, et pour faire savoir, dans la zone interdite et si dangereuse.
   L'enthousiasme, à découvrir le combat de Naoto Matsumura, la force qui l'anime, son effort surhumain pour sauver les animaux et les terres de son pays natal, dans la plus totale solitude.
    Et l'espoir, l'espoir surtout. Car ce dernier homme de Fukushima est en réalité le premier, celui qui ouvre le chemin, celui qui peut nous aider à passer de l'autre côté, de ce côté où l'humanité, au terme de son parcours, cesserait de vivre en colonisatrice et prédatrice de son environnement, pour trouver enfin cette harmonie avec la nature qui couronnerait l'effort millénaire vers ce qu'on a pu appeler le progrès. 
   Dans son livre, Antonio Pagnotta nous raconte les trois séjours qu'il a effectués, entre juin 2011 et novembre 2012, guidé par Naoto Matsumura, dans la zone interdite des vingt kilomètres autour de Daii ichi. Sa description, aussi lucide qu'hallucinante, nous fait comprendre toute la violence du désastre nucléaire subi par le Japon, dont la presse occidentale parle si peu, et que bien des Japonais même, mal informés, continuent de sous-estimer. Mais le vrai sujet du livre est Naoto Matsumura lui-même, Naoto le résistant.  
    Descendant d'un moine shinto, cet homme s'est donné à tâche de panser et de faire revivre sa terre natale, lourdement empoisonnée et désertée après l'évacuation. Il sait quels risques il encourt, qu'il est désormais un hibakusha, un irradié, un paria, et que le césium accumulé dans sa chair et ses os viendra nécessairement à bout de ses forces, pourtant, il a décidé de résister, à sa façon. Par respect pour la nature, toute entière sacrée selon la pensée shintoïste, qui croit tous les êtres vivants égaux en noblesse et en importance, il est revenu dans sa ferme, malgré l'interdiction formelle des autorités et au prix de grands sacrifices. Sans électricité, sans eau, démuni de tout sauf d'un peu de carburant pour son camion et des dons que lui font parvenir quelques sympathisants, il a recueilli ou nourri les animaux survivants, il a remis en culture des terres abandonnées. Et il se consacre désormais à l'élevage d'un grand troupeau de vaches dont les bouses fixent le césium des plantes digérées - ainsi, peu à peu, pense-t-il pouvoir éliminer le césium passant du sol aux bouses qu'il incinère - c'est infiniment lent, mais la patience de Naoto est sans limite, comme celle de la nature qu'il vénère.
     Naoto n'est pas un théoricien, pas un penseur politique, il n'est même pas, malgré la haine dont il poursuit TEPCO, un militant anti-nucléaire, il est moins encore un ennemi de la science, sur laquelle il essaie, autant qu'il le peut, et notamment par ses contacts réguliers avec le docteur Masamichi Yamashita, de l'agence spatiale Jaxa, d'appuyer ses projets.
    Il est seulement, je crois, de ces hommes héroïques et simples qui nous tracent à tous le chemin pour après : n'accepter ni la peur ni le désespoir ni le déni, face au désastre annoncé (et peut-être ne sera-t-il pas ce désastre-là, cet enfer nucléaire qui s'est logé en quelque sorte expérimentalement, à Fukushima, peut-être prendra-t-il une toute autre forme, ou même plusieurs formes simultanées). Lutter, calmement, fermement, ne pas renoncer, et, avant tout, retrouver le lien qui nous unit aux bêtes et aux plantes, qui nous fait hommes parmi le monde et avec le monde. Au bout de ce parcours est notre chance ultime, non seulement de survie, mais tout simplement d'humanité.
    Antonio Pagnotta a appelé Naoto Matsumura le dernier homme de Fukushima. Je préfère l'appeler, quant à moi, le premier homme. Le premier homme du monde d'après.

 

Publié dans Japonisme

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Le voyage en quatre ailes

Publié le par Carole

4 L
 
Quelquefois, comme cela, on a l'impression que les jours peuvent inverser leur cours, battre un instant de l'aile, et reprendre insouciants le chemin vers la source. 
Ainsi, hier, cette voiture ancienne désormais, autrefois si banale, garée devant la belle boutique désuète du marchand de chapeaux... m'a transportée... loin en arrière, très loin, il y a trente ou quarante ans, au temps où mes jeunes parents s'en allaient en quatre ailes vers l'avenir radieux.
Où les dames bien mises se faisaient faire pour les mariages des capelines sur mesure, où les messieurs corrects portaient chapeau de feutre en hiver, chapeau de paille en été.
Où l'on mettait des gants pour être chic et smart. Et des blue jeans pour se rendre le soir en mob dans les boums.
Où la blonde Marilyn du village gaulois portait le nom tout froufroutant de Falbala - et cela faisait sourire car on savait encore ce que le mot voulait dire.
Où l'on s'enfermait pour téléphoner dans des cabines téléphoniques à pièces qu'on appelait taxiphones, tandis que le 22 à Asnières faisait rire toute la France.
Où l'on jouait aux Mille-Bornes en chantonnant le ciel le soleil et la mer.
Où je pensais qu'il y aurait toujours des voitures à quatre ailes, pour s'envoler joyeuses sur les routes gravillonnées de rose et de bleu tendre, bordées de vieux platanes, qui menaient à demain.
 
Donc, c'était hier à Nantes, par un après-midi aussi clair qu' un matin d'enfance. Et c'était délicieux. Un petit bout de chemin vintage, gracieux comme le vol de ce petit papillon jaune, autrefois égaré sur la vitre arrière de la jeune quatre ailes, et qui était doucement venu se poser sur mes yeux.
 
Alors avec mon APN, immédiatement dégainé, j'ai capturé ce cliché qui s'est aussitôt affiché - millions de pixels - sur mon écran numérique. Il ne me restait plus qu'à l'éditer sur photoshop et à le poster sur le web.
 
Ainsi va notre esprit, qui ne cesse de balancer, inconstant papillon aux quatre ailes incertaines, d'avant en arrière, d'arrière en avant, dans le temps qui ne sait où il va.

Publié dans Enfance

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Loto, journaux, passant

Publié le par Carole

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   En descendant du tramway, tout à l'heure, je me suis arrêtée, captivée, devant cette image parfaite que le hasard avait composée devant moi dans la rue - En un autre temps, on aurait parlé d'un tableau de genre, et on aurait aussi bien pu penser à un tableau d'histoire.
   Car il y avait là, en couleurs crues que saturait le soleil d'après-midi, en lignes nettes que soulignaient les ombres... tout... vraiment tout.
  Un quotidien de référence qui s'inquiétait doctement des grands enjeux géostratégiques et du trouble avenir de ce monde compliqué. Un magazine national prestigieux qui se plaisait à remuer, dans le coeur incertain de ses lecteurs d'élite, l'effroi de la grande secousse populaire vengeresse. L'énorme point d'interrogation vibrant d'angoisse, jeté vers l'avenir dans la lumière brutale. Le petit café ouvrier poursuivant avisé sa vie tranquille, proposant ses sandwiches au choix, et affirmant jaune et vert sa ferveur canari pour le football local. Cet homme pauvre, vieillissant, sorti pour remplir en fumant sa grille de loto, et qui, faute de pouvoir s'offrir un café à la terrasse, restait là, accroupi, concentré à l'extrême sur le choix si important des cases à cocher. Les sommes énormes du Cash et de l'Euro-millions, avec les numéros gagnants si rares qu'on les affichait sur la vitre, inaccessibles derrière le verre Sekurit gorgé d'obscurité. Les ombres, là-haut, qui commençaient à tomber sur l'enseigne. Et ce passant indifférent, qui venait d'en croiser un autre sans le voir, préférant lire de loin les gros titres de la presse. 
   "Un jour d'avril en France en 2013". Ainsi s'intitulait, je crois, ce tableau que le hasard-peintre avait composé, avec un soin extrême et une précision presque angoissante dans sa simplicité.
    Tout, je vous dis, il y avait tout.

Publié dans Nantes

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Des tulipes et des astres

Publié le par Carole

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    " On peut parler avec un mot et c'est tout !... Mais assis comme moi dans ce jardin où tout divague un peu la nuit, où la lune s'occupe du cadran solaire, où la chouette aveuglée, au lieu de boire au ruisseau, boit à l'allée de ciment, vous auriez compris ce que j'ai compris, à savoir : la vérité. "
(Jean Giraudoux, Electre, lamento du jardinier)
 
 
 
Le soleil enfin revenu avait partout réveillé pépiements et parfums. Les beaux faisans du Jardin des plantes marchaient dans les pensées du printemps, hiératiques et lents, comme des fleurs vivantes.
Je m'étais approchée du petit carré où fleurissent, pour quelques jours seulement, les tulipes de vigne, ces tulipes sauvages d'un jaune ardent qu'on conserve ici pour les replanter peu à peu dans des terres dont les désherbants les avaient fait disparaître. Les fleurs jaunes éclataient sur les sombres ceps, comme les promesses ensoleillées de ce soir apaisé.
Soudain, il y a eu cette ombre légère glissant sur le sol : un héron traversait le ciel. J'ai tenté de le photographier, mais il était déjà trop loin.
Un vieux jardinier qui travaillait dans les massifs et qui, apparemment, me regardait depuis un moment, s'est approché de moi.
-Hier soir, m'a-t-il dit, j'ai vu dans le ciel quelque chose de très rare : j'ai vu la lune frôler une planète, je crois que c'était Vénus... Est-ce que vous savez si c'était Vénus, vous ? On voit beaucoup de choses dans le ciel en ce moment, on voit beaucoup de choses, quand on prend la peine de regarder... Vous avez photographié la tulipe de vigne ? Elle pousse bien, dans les terrains restés sains... une fleur qui avait presque disparu... On la replante un peu partout, les gens vienennt chercher les bulbes ici... Vous connaissez les marais de Goulaine, peut-être ?... il y a une colline plantée de vignes, au milieu du marais... tout le monde se demande comment les vignes trouvent l'eau, là-haut... eh bien, c'est qu'elles ont des racines incroyablement longues qui s'en vont jusqu'au bas de la colline...  la roche est tellement poreuse, là-bas, on dirait de la lave. Mais non, ce n'est pas du tout de la lave... juste une roche qui contenait du fer, et qui s'est oxydée, avec le temps elle est devenue légère, légère comme de la pierre ponce...  les tulipes de vigne se plaisent là dedans. Elles enfoncent leurs racines, par ces trous de la roche, elles vont profond, profond.... Et puis, tiens, dans ce trou, là, que vous voyez, derrière les droseras, l'année dernière, des poules d'eau avaient fait leur nid... toute la journée on les voyait voler au-dessus des vignes, elles cueillaient des brins d'herbes, des brindilles, des mousses, pour les transporter jusqu'au nid... c'était beau à voir... mais vous savez, dans les vignes, il n'y a pas que les tulipes, il y a aussi des soucis, on en a eu beaucoup cette année... les vendanges seront bonnes...
 
C'était très étonnant, cette façon qu'il avait, ce jardinier, d'aller de la terre au ciel et du ciel à la terre, des astres de la nuit aux tulipes solaires, des racines enfouies aux oiseaux dans leurs nids, de ces nids aux soucis, jusqu'aux vendanges enfin. Il nouait tout cela, comme une brassée de fleurs diverses, en un seul bouquet de folles paroles. Cela prenait peu à peu, sous l'apparence absurde, un sens profond. J'ai repensé au jardinier de Giraudoux, que je trouvais trop bavard... jusque-là... et je me suis dit qu'après tout, Giraudoux avait peut-être rencontré, en son temps, comme moi, un vieux jardinier de l'Eden connaissant les vérités qui vont en cercle, sur les chemins contrariés qui s'accordent toujours, ainsi que les allées de ce Jardin où chaque carrefour ouvre sur des sentiers tournoyants qui bientôt se rejoignent.
 
A vivre et travailler au Jardin, on apprend tant de choses essentielles. Que les étoiles s'enracinent à la terre comme des fleurs de lave, que les bêtes des champs se balancent sur leurs tiges et nidifient au profond des racines, que les oiseaux du ciel dessinent tout là-haut de grands chemins de constellations changeantes, que notre terre tournoie, dans la lumière et dans la nuit, infiniment fragile et infiniment forte, comme une tulipe de vigne et d'espérance parmi les sombres ceps et les soucis vivaces.
 
Au milieu de la ville en vacarme, dans ce monde en souffrance dont les vagabonds du Jardin endormis sur les bancs, petits tas de misère, semblent les oiseaux mazoutés et mourants,
il est si bon, si apaisant, si nécessaire d'écouter divaguer le jardinier.

Publié dans Nantes

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Femmes dans le tramway

Publié le par Carole

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J'aime regarder et écouter les gens. C'est pourquoi j'aime le tramway avec ses petits salons verts comme dans les trains d'autrefois.
Des gens qui se rencontrent ou qui sont venus ensemble, qui ne resteront là que dix minutes ou souvent moins, dans le petit salon des quatre sièges verts, ont toujours à se dire des choses passionnantes, des phrases où se concentre l'essentiel.
J'aime surtout regarder et écouter les femmes. Les femmes si vite usées, les femmes lasses d'être femmes, depuis si longtemps femmes, toujours femmes.
 
Celles-ci, par exemple. Deux vieilles, très vieilles, et d'allure pauvre, montées ensemble à la mairie de Doulon.
Elles parlaient de perruches.
-Oui, disait la première, c'étaient vraiment des inséparables. On les appelait Jacques et Jacqueline. Enfin, c'était lui qui les appelait comme ça... Lorsque Jacques est mort, Jacqueline n'a jamais pu se consoler. Elle s'est laissée mourir de faim.
-C'est incroyable, ces bêtes, disait l'autre, c'est tout à fait comme des humains...
-Oh... tu sais... moi, quand il est mort, c'est drôle tout de même, mais je me suis sentie bien. Plus personne pour me donner des ordres. Le matin je me levais à l'heure que je voulais, et si ça ne me disait rien de faire la cuisine, eh bien, voilà ! comme je voulais...
-C'est vrai, ça.... oui, c'est comme moi, quand il est parti, je n'aurais pas cru... je ne me rendais même plus compte... c'est drôle, tout de même, on ne croirait pas... et puis, voilà, la liberté, c'est bon...
Elles sont descendues place du Commerce. J'ai bien eu l'impression en les suivant du regard qu'elles se dirigeaient vers le cinéma Gaumont.
 
 
Et celles-là... La cinquantaine. Trois grises et une rousse très teinte et très maquillée. Les trois grises pressent de question la rousse, qu'elles semblent retrouver après des années.
-Alors, raconte-nous... comment ça se passe avec lui, maintenant ? Est-ce qu'il est toujours... aussi... ?
-Oh oui, toujours aussi... Je le dis franchement : maintenant, tout ce que j'attends, c'est simple : j'attends qu'il crève. Il est malade. Le coeur.
-Tu en es arrivée à ce point-là ?
-Oui. Un macho, un macho... ce macho ! vous n'imaginez pas comme je souffre. Vous savez qu'il est italien...
-Oh oui, les Italiens, c'est terrible... !!!
-Fais ceci, fais cela, la cuisine, et le reste...
-Tu pourrais t'en aller ?
-Ah non ! je veux qu'il m'entretienne, au moins. Après le mal que je me suis donnée, tout ce que j'ai souffert à cause de lui... 
-Mais alors comment vous faites ?
-Chacun de son côté : lui dans le salon et moi dans la cuisine.
-Et la nuit ? Vous n'avez qu'une chambre, non ?
-Chacun d'un côté du lit !
-Mais toi, ma pauvre, mais toi, alors ? Tu n'as jamais essayé de trouver quelqu'un d'autre ? Avec ton physique...
-Si, j'ai essayé, je le dis franchement. Des hommes, j'en ai rencontré... mais tous pareils... ils cherchaient... autre chose, pas du tout ce que moi je cherchais....
-Oh!!!
-Le psychiatre me l'a bien dit, d'ailleurs, c'est normal : les hommes, ils ne pensent qu'à ça.
-!!!!!!
-Alors qu'est-ce que tu vas faire ?
-Attendre, souffrir, jusqu'à ce qu'il crève. C'est mon destin. Je suis résignée. Après j'aurai la maison.
-Ma pauvre... quelle vie... quelle vie... et toi qui aimais tant la vie...!
Et, comme la rousse descend à la Haluchère avec son caddy pour aller faire ses courses au Leclerc, l'une des grises lui serre très fort la main :
-Ma chérie, je te souhaite d'être heureuse...
Puis elle répète plus doucement, émue : " heureuse..."
Voilà, c'est fini... tandis que la rousse s'éloigne sur le quai en poussant son caddy, droite et fière virago dans la veste de cuir cintrée qui souligne sa poitrine généreuse, toutes les grises la regardent, émerveillées, envieuses, rêveuses aussi, et mélancoliques. Et puis le tram démarre, la rousse disparaît au carrefour, peu à peu les trois grises  s'éteignent, se taisent, reviennent à leurs vies mornes, enfermées quelque part du côté de la Halvèque ou de la Beaujoire....
 
 
Celles-là encore... celles-là je les vois tous les samedis, à sept heures, ce sont trois femmes d'une soixantaine d'années qui montent à la Souillarderie et qui parlent arabe. Elles ont de lourdes robes et des foulards usés qui sentent les légumes cuits à la vapeur, la viande de mouton et les clous de girofle. Elles s'en vont au marché.
Je ne comprends rien à ce qu'elles disent. Mais elles parlent d'abondance, rient et pépient, font de grands gestes fous, comme de très jeunes filles. C'est samedi, elles se sont levées avant le jour, mais elles s'en vont seules au marché. Elles en ont des choses à se dire, qui les font pouffer et pousser de petits cris. La cuisine, on verra plus tard.
 
 
Et cette autre, jeune encore mais le front fané, blonde peroxydée permanentée qui téléphone, les lèvres maquillées collées au micro, murmurante, absorbée dans de longs entretiens sentimentaux.... Sur le bas filé qui dépasse de la mini-jupe verte assortie à son sac à main, elle a posé un petit point de colle qui brille un peu sur le nylon noir - comme les gamines de mon lycée, autrefois, les gamines des familles du faubourg pauvre, celles qui venaient en robes et talons, mais qui se faisaient leurs mèches elles-mêmes à l'eau oxygénée et ne gaspillaient pas les collants nylon achetés au Petit Paris.
 
 
Toutes ces femmes, ici comme ailleurs, aujourd'hui comme autrefois, toujours semblables. Et c'est si triste, même quand cela m'amuse, ce que l'on a fait d'elles.

Publié dans Fables

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Escargots

Publié le par Carole

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   Qui donc avait réuni, sur le pavé pluvieux, ces deux tout petits escargots, sinon le printemps revenu, le désir éternel de perpétuer l'espèce, et, par-dessus tout, cette pensée partout présente, qu'on appelle harmonie ?

    L'un et l'autre. L'image et son reflet. Le jaune et l'orangé. Celui qui couchait sa coquille à l'ouest, celui qui la penchait vers l'est. Celui qu'avaient piqué les ronces de la vie, celui qu'auréolait la transparence du premier jour. Celui qui se rayait de noir, celui qui se marbrait de blanc. Deux bijoux symétriques, lavés de couleur et de pluie, humbles trésors en cercle sur l'écrin sale du trottoir.

    Dans le matin gris de la ville, dans le vacarme de la rue, cette spirale colorée, à sa façon s'enroulait, minuscule et fragile, au fil perlé de l'infini.


    On chante aux enfants du Japon une comptine tournoyante, comme le sont partout les comptines, qui demande à l'escargot de montrer sa tête, ses cornes, ses lances, et puis ses yeux qui sont comme des globes... C'est tout simple, et c'est profond peut-être.

     Escargot, laisse-nous regarder, au fond de tes yeux ronds, comment tournoie le monde.


 


Publié dans Fables

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Sous le vent

Publié le par Carole

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    La photo est banale, bien sûr, et je ne prétends pas vous la faire admirer : tout le monde a déjà vu de telles photos de hérissons. Mais voilà : moi, je n'avais jamais réussi jusque-là à me poster aussi près d'un hérisson sans qu'il prenne la fuite ou se mette "en boule".
 
    Cet après-midi-là, dans mon jardin il y avait tempête et les arbres ployaient en grinçant sous l'effort. J'avais aperçu le hérisson depuis la fenêtre de la cuisine, et j'étais sortie pour marcher vers lui. J'avais "bon vent" de photographe, car j'étais "sous le vent", comme on dit en marine : le vent soufflait fortement vers moi, empêchant le hérisson, qui lui était "au vent", de me sentir aussi bien que de m'entendre.
    Pluie et vent, vacarme et tintamarre... le mauvais temps se déchaînait au jardin... l'animal se tenait visiblement en alerte, frémissant comme le sont toujours les animaux qui se tiennent à découvert, veillant ferme au noroît, redoublant de prudence et hérissant ses poils puisqu'il y avait tempête. Et, certes, si le danger était venu du côté qu'il surveillait, celui dont le vent soufflait, dont le bruit venait, il l'aurait aussitôt deviné, depuis longtemps il aurait fui... mais la menace lui venait d'ailleurs, du côté qu'il ne surveillait pas. J'étais le danger inconnu, inconnaissable... je me suis approchée, j'ai avancé, tout près, tout près. J'aurais pu le saisir, le piétiner, le détruire, j'avais tout pouvoir sur lui qui ne se rendait toujours compte de rien, et continuait à fouiller le sol du museau, dégustant je ne sais quels oeufs posés là dans les feuilles et la mousse... Modeste prédateur, je me suis contentée de quelques clichés.
 
    J'ai repensé à tout cela, ensuite. Souvent, méfiants comme des hérissons, nous nous tenons en alerte, veillant à toutes les menaces, prêts à fuir ou à nous mettre "en boule" pour résister... Si le vent souffle fort, s'il y a gros temps au jardin, nous redoublons de vigilance. Nous nous croyons habiles, nous pensons être prêts.
   Et puis le danger vient d'un autre côté. Celui que nous ne surveillions pas, que nous ne pouvions pas surveiller, absorbés que nous étions par d'autres terreurs et d'autres tintamarres. Et cette extrême prudence que nous mettions à parer les dangers prévus, c'est elle justement qui nous empêche de deviner le danger nouveau, de faire le guet de ce côté inattendu dont il nous vient sans bruit. Le malheur n'a plus alors qu'à nous jeter à terre, d'un simple coup de pied, pauvres hérissons que nous sommes, parmi les feuilles mortes. 
    Le malheur ? Et le bonheur, donc ? Ne s'en vient-il pas à nous, lui aussi, bien souvent, du côté où nous ne l'attendions pas ?
    Ainsi va la vie des humains et des hérissons. Sous le vent. Au vent.

Publié dans Fables

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Femmes de dos

Publié le par Carole

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"Peut-être me direz-vous : "Es-tu sûr que cette légende soit la vraie ? " Qu'importe, si elle m'a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis ?" (Baudelaire, "Les Fenêtres")
 
 
 
    Je vais encore vous parler d'un livre. Comment ne pas en parler sur ce blog qui a fait de l'alliance de la photographie et du texte le thème majeur de ses (modestes) recherches ?
    Le livre est de Martine Delerm, il vient de paraître aux éditions du Seuil, et il s'intitule : FEMMES de dos, de face et de profil.
    Ces femmes, Martine Delerm les montre par la photographie et par le texte - à moins que ce ne soit par le texte et par la photographie : car c'est d'un même mouvement, d'une écriture unique et harmonieuse, d'une lecture dansante, glissant sur les images et sur les lignes, que nous entrons dans ces vies écrites et photographiées - photographiées et écrites.
   C'est cela que j'ai d'abord admiré. Si souvent, le texte se pose sous la photographie, ou la photographie à côté du texte... Rien de tel ici : la photo s'écrit comme un texte, et le texte réfléchit comme une photographie la lumière et l'ombre d'une vie, ou d'un moment de vie.
    J'ai aimé aussi que les femmes de ce livres soient celles que l'on croise chaque jour, en tous lieux : des femmes qui passent dans la rue, des femmes immobiles au bord de l'eau, des femmes jeunes qui veulent vivre, des femmes près de mourir, des femmes inconnues, des femmes célèbres qu'on voit sur des affiches. Toutes infiniment fragiles, non parce qu'elles sont femmes, mais parce qu'elles sont humaines, et parce que la photographie, comme l'écriture, en fixant ce qui fuit, en souligne toujours la poignante précarité.
    Celles qui lisent, il est vrai - la bouquiniste, par exemple, la lectrice feuilletant les livres d'un tourniquet, ou la passante qui scrute une vitrine de libraire - semblent plus fortes, ancrées à un rivage plus ferme, habitantes d'un monde plus solide.
 
    Enfin - et non d'abord - j'ai trouvé matière à penser dans ce titre :  de dos, de face, et de profil. Sous son allure sobre, presque taxinomique, il nous trompe un peu et il nous dit beaucoup - comme doit le faire un titre.
    Car, de face, l'auteur ne montre que les visages des affiches, des vieilles photos achetées à la brocante, ou des pochoirs recouvrant les murs ou les rideaux de fer. Aucune femme vivante.
    Et de profil, elle ne nous fait voir que des ombres chinoises découpées sur la ville - ou bien des visages si bien penchés et détournés qu'on ne les distingue pas davantage que s'ils étaient de dos.
    Les mots qui importent sont donc bien les premiers, les plus étonnants, presque incongrus : de dos.
    Presque toutes les femmes vivantes du livre, sont en effet montrées de dos
   C'est à cela que je voudrais surtout réfléchir. Il y a là bien sûr une contrainte : tout photographe sait qu'on ne peut montrer de face que des personnages qui posent - acteurs, modèles professionnels, entourage complaisant, célébrités, ou passants sollicités qui auraient donné leur accord. Mais c'est bien autre chose encore, et, comme souvent, de la contrainte naît la chance de faire oeuvre : car ceux qui posent, à quoi bon les photographier ? Ils sourient, ou nous fixent tristement, sévèrement... quoi qu'il en soit, ils nous imposent à travers leur visage l'apparence qu'ils se sont composée. Ils ne nous proposent pas leur histoire, ils prétendent en maîtriser l'écriture. 
    Or, de même que l'on peut voir bien plus de choses "derrière une fenêtre fermée que derrière une fenêtre ouverte", comme l'a fait remarquer Baudelaire, car il y a là une vie à "refaire", une "légende" à faire, on voit beaucoup plus profond dans un personnage qui se présente de dos que dans une personne qui se présente de face.
    Un inconnu qui marche devant nous vers des lieux que nous ignorons, qui regarde devant nous quelque chose que nous ne voyons pas... c'est le début d'une histoire, l'esquisse d'un roman. Et nous qui le suivons du regard, qui nous attardons un instant dans son ombre, nous nous faisons brièvement romanciers, poètes ou conteurs. 
    Ainsi, ce qui finalement m'a semblé le plus remarquable, dans ce livre où les femmes sont montrées de dos, c'est que nous y découvrons, comme devant la fenêtre fermée de Baudelaire, comment sentir que nous sommes et ce que nous sommes en nous penchant sur des vies inconnues. Nous assistons à la naissance du récit : un coup d'oeil sur un être qui passe, qui s'éloigne, que nous suivons un instant, ou qui s'arrête et nous arrête derrière lui - cela suffit, entre nous-même et l'autre, le lien se noue, et le récit se tisse.
    Prenez-y garde : ceci n'est pas un recueil de photos et de textes, c'est, au plus profond, une méditation sur le récit, sur ce désir de raconter qu'on appelle parfois littérature, parfois photographie.

Publié dans Lire et écrire

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Un soir d'avril

Publié le par Carole

 
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    C'était hier au soir, c'était un soir d'avril - il bruinait triste et froid, le printemps endeuillé de lui-même piquait de larmes grises le rideau morne des rues sombres. 
    J'ai remarqué en passant le volet de fer peint à fresque, décoré - comme beaucoup d'autres dans ce quartier - par celui qu'on pourrait appeler "le maître des animaux étranges", l'un des plus doués, l'un des plus surprenants aussi de ces artistes inconnus et sauvages qui repeignent la ville chaque nuit. Des oiseaux colorés, posés comme en leur nid à l'intérieur d'un large bec prêt à les dévorer, agitaient eux-mêmes avidement leurs longs becs aiguisés. Semblables, au fond, à l'humanité tout entière, nichant féroce et vorace dans le monde menaçant qui l'abrite.
    L'un des oiseaux, tout en bas, le plus bleu, avait l'air de vouloir attraper la bicyclette posée contre la fresque, avide, peut-être, de fuir vers un autre monde, dont on ne savait s'il serait meilleur - tant l'oiseau était bleu -, ou pire encore - tant le bec était pointu.
   Cela m'a semblé amusant, tout d'abord, léger et lumineux comme un rayon de soleil revenu, cette rencontre de l'oiseau et de la bicyclette. Puis, à la réflexion, un peu inquiétant... Je me suis dit que l'Ange du Bizarre cher à Edgar Poe et à Baudelaire avait une fois de plus effleuré de son aile les murs de notre ville.
 
    Tout au bout de la rue, l'Ange du Bizarre avait dû encore gratter l'ombre bruineuse de son long bec d'oiseau, car un vieil homme vêtu de blanc, appuyé sur une canne, déclamait, comme il l'aurait fait sur une scène :
    "En ce moment, je travaille... je travaille ! Je travaille avec un homme blanc, très blanc, tout blanc ! Il est blanc, bien trop blanc..."
   C'était décousu, dépourvu de tout sens, mais la voix de théâtre, parfaitement timbrée, détachait chaque mot avec des intonations de Comédie française, forçant à écouter. Que c'est étrange, ai-je pensé. Et l'homme, de sa voix forte et grave, a entonné, comme en écho :
    " Pour le peuple, les étrangers sont étranges !"
    Il avait beaucoup de talent, c'était sinistre, absurde et somptueux. On aurait cru un roi Lear, un pauvre Jacques mélancolique dans la forêt du soir triste.
    Celui-là était-il un acteur devenu fou, ou un fou à qui sa folie donnait le talent d'un acteur ? Et était-ce la folie qui lui dictait ses rôles, ou bien ses tirades insensées étaient-elles composées de bribes d'oeuvres jadis apprises, qui se pressant trop vives auraient fait basculer son esprit ?
    "Donner aux mots à peu près l'importance qu'ils ont dans les rêves...", avait dit Antonin Artaud. N'était-ce pas ce que faisait ce fou, laissant ricocher comme en rêve les mots qu'il déclamait ?...
    Mais alors, si théâtre et folie sont si proches, alors que penser de... de tout... du théâtre, de la littérature, et de tant de paroles fascinantes jetées sur la folie du monde ? Sont-elles une folie nouvelle, ou le dernier recours et l'ultime secours de nos âmes boiteuses ?
   Ange du Bizarre, toi qui rôdais obstinément ce soir-là dans les rues grises, connais-tu la réponse ?

Publié dans Nantes

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