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Des mots dans la ville

Publié le par Carole

intuition.jpg
 
    Je passais sur le pont, quand j'ai lu ce message : "intuition..." Le mot était si bleu au-dessus de l'eau grise, il avait tellement l'air de courir plus loin, d'emmener quelque part... et puis cet oiseau bleu, à la dernière lettre, était si doucement posé... j'ai dit : "D'accord. Intuition, conduis-moi..."
    Un peu plus loin, sur l'autre rive, empruntant par hasard la passerelle qui mène à l'île, j'ai lu ce second mot :
 
création
 
     "Création..." Les lettres se décollaient un peu, et les couleurs pâlissaient, mais le mot se tenait debout, droit dans le gris du monde, décidé à tenir l'équilibre tremblant de sa haute colonne de lettres acrobates...
    Nous vivons assiégés de mots vibrants et aiguisés comme des armes, la ville sans répit nous jette au visage ses millions de mots scintillants, de mots clignotants, de mots tournoyants, de mots cliquetants, de mots qui promettent, de mots qui séduisent, de mots qui interdisent, de mots qui suggèrent, de mots qui ordonnent, de mots qui étourdissent... affiches, enseignes, panneaux, journaux... c'est partout un vacarme de mots vides et de lettres mortes, une fureur du rien, sonore et frénétique, à fracasser toute pensée...
     Mais parfois il arrive que quelqu'un se lève, saisissant son pochoir et son encre, sa planche à lettres, son petit pot de colle - cela pourrait aussi bien être un simple carnet, un bout de crayon usé -. Et il se prend à écrire quelque chose - quelque chose d'autre, quelque chose de très simple, juste un mot ou deux, mais qui pourraient avoir un peu de sens : "intuition", "création"... par exemple.
     Et il arrive aussi que l'on suive en rêvant ces mots légers qui passent dans la ville et se posent en silence comme des oiseaux bleus, comme des clowns heureux, sur le métal ou le béton. Conduit par eux, on va un peu plus loin, juste un peu au-delà, de l'autre côté des ponts.

Publié dans Nantes

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Au bord du ciel

Publié le par Carole

scarabée lilas ciel
 
Posé au bord du ciel
Il buvait au lilas.
Il était comme un autre
Ivre de mai étourdi de parfums
Ce scarabée si lourd
Né de la terre et nourri de bois mort.
Et la fleur dans le vent
Lui rendait son baiser.
 
L'amour de la beauté
N'est jamais malheureux.

Publié dans Fables

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Manifestation de notre désintérêt

Publié le par Carole

   manifestation de notre désintérêt 1
 
   Manifestation de notre désintérêt, de Jean Rouaud est un tout petit livre, que j'ai lu au jardin comme une fleur de mai. Les éditions Climats y ont réuni trois courts essais, très engagés, au plein - et bon - sens du terme.
   Du premier, placé sous le signe d'André Breton et de sa belle "Ecusette de Noireuil", mais aussi de Charles Fourier, l'utopiste poète, j'ai admiré l'écriture vive et nette, mais il m'a laissée un peu sceptique. Jean Rouaud nous demande d'opposer, à l'intérêt tyrannique de ce qu'on appelle aujourd'hui les "marchés", notre dés-intérêt, en renonçant à tout désir de superflu - non-violence anticonsumériste, en somme, de l'efficacité de laquelle je doute, croyant les marchés assez rusés pour nous intéresser à notre désintérêt même. Et puis, la passion et la conviction de cette étrange manifestation me semblent contredire ce désintérêt justement. Prêcher le désintérêt, s'y efforcer ?... mais on ne le prêche pas, on ne s'y efforce pas, il surgit, il est là, comme l'ennui et le désamour, ou comme le beau temps et la joie.
   Le second et le troisième essai de ce recueil - consacrés aux "prodromes" d'un mal qui vient - ont d'abord été publiés par Le Monde, dans ces fameuses pages "Opinions" qui permettent aux écrivains ou aux universitaires de croire qu'ils pèsent encore de quelque poids sur le cours fluctuant d'une opinion publique à laquelle on sut jouer jadis l'air du progrès, mais qu'on préfère maintenant coter en bourse. La première tribune est une lettre, adressée en mars 2007 à un encore ministre et néanmoins candidat à l'élection présidentielle, qui s'était permis de citer "Les Champs d'honneur" à l'appui de la sombre cause de "l'identité nationale". La seconde est une réflexion de décembre 2009 sur la vulgarité et le racisme décomplexé qui marqua cette année-là le tournant du politiquement admissible vers le grand "épandage de la pensée".
 
   Cette dernière tribune, qui devait remuer les consciences, et pour laquelle la rédaction du Monde avait prédit "un tintouin formidable", parut un samedi, raconte amèrement Jean Rouaud. "Et alors ? Rien, absolument rien. Pas un seul message en retour. Pas un mot de soutien. Le silence. Un silence que j'interprétai ainsi : "Ne vous mêlez pas de nos histoires, contentez-vous des vôtres." Comme si mes histoires n'étaient pas de ce monde."
 
    Je voudrais, ici, après tant d'années, envoyer à l'auteur déçu ce modeste message, mon petit mot de soutien tardif, infime battement de ma pensée et de ma sympathie, qui sitôt dit s'en ira se taire, avec tous ceux qui lui ont manqué, dans l'incessante rumeur des journaux, des débats politiques et des forums enflammés du web :
    Non, ami écrivain qui n'êtes pas l'ami des marchés, vos histoires ne sont pas de ce monde. Elles ne sont pas du monde où tout périt aussitôt né, dans l'obsolescence programmée que vous dénoncez. Elles ne sont pas non plus de ce "Monde" où s'expriment, dans le vacarme quotidien, des opinions tranchantes aussitôt oubliées, où débattent dans des forums provisoires des lecteurs rageurs mais au fond tout à fait indifférents.
    Elles sont d'un autre monde, non parce qu'elles ne nous parlent pas de ce monde, qui nous importe par-dessus tout, tel qu'il va ou tel qu'il ne va pas, puisqu'il est nôtre, mais parce qu'elles se déroulent dans un autre temps, sur un autre rythme. Un temps, un rythme, qui ne sont ni ceux des marchés, ni ceux des campagnes électorales, ni ceux des parutions quotidiennes ou des messages qu'on twitte, qu'on googlise et qu'on facebooke.
    Je veux parler du rythme de la réflexion, de l'imagination, de la beauté, de l'écriture patiente et toujours reprise, de la fantaisie et de la rêverie, ces flâneuses de nos vies. Du temps rêvé par André Breton pour sa petite Ecusette de Noireuil, où "tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront". Du temps de poésie qui "courbe les aubépines" au grand vent d'amour fou.
    Et seul l'intérêt que vous éveillerez, vous l'écrivain, seul l'intérêt que vous ré-veillerez, plutôt, nous donnant vos histoires, pour cet autre monde dont le coeur bat tout près du nôtre, saura nourrir notre dés-intérêt pour celui des marchés, des discours nauséeux, et des longs commentaires où s'agitent les trolls et les tribuns du web.
    Qui sait même si, une fois là, comme le beau temps et la joie, de sa seule force et sans avoir besoin de se manifester puisque chacun le connaîtra pour sien, il ne pourra pas changer, profondément, ce monde ?

Publié dans Lire et écrire

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L'âme du feu

Publié le par Carole

feu dansant
 
Dans la flamme qui ronfle, crache, bondit, s'écroule,
j'ai toujours soupçonné la bête et reconnu le dieu.
Voici que j'ai saisi son corps dansant,
et que j'ai aperçu l'âme du feu,
glissant comme l'eau vive, battant comme le vent
et se tordant en serpent fou qu'aurait craché la terre.
 
Et ce chenêt comme une clé
m'ouvrait la porte du foyer.
 
Devant la cheminée où danse en murmurant la flamme des vieux songes, nous sommes identiques aux plus anciens des hommes. Devant le feu qui rôde sur la branche, nous sommes tous les hommes. Nous sommes le berger revenu sous la pluie qui sèche avec son chien ses habits de misère. Nous sommes le chasseur qui fait rôtir la bête aux grands yeux de forêt. Nous sommes le semeur qui s'attarde le soir à écouter les voix qui chantent sous la cendre. Nous sommes le vieillard qui réchauffe au bois mort ses mains vides et qui tremblent. Nous sommes l'enfant pauvre dont le coeur étincelle à l'envol merveilleux du grand oiseau doré tout ruisselant d'aurores. Nous sommes ceux qui furent, tisonnant la mémoire et remuant les braises de cette humanité qui vit encore en nous.
Je pensais tout cela, et me disais aussi qu'il y a aujourd'hui, qu'il y aura demain, de plus en plus d'hommes sans cheminée, sans âtre et sans feu à bâtir, que ce n'est plus ainsi qu'on se chauffe aujourd'hui, de songes et de flammes qui dansent dans les âmes.
Que cela pourrait bien définir l'homme contemporain, d'être celui qui peu à peu perd le feu - le nomade aux errances glacées qui renonce aux ancêtres et renonce au foyer. L'homme nouveau sommé de tout réinventer. Jusqu'à ses rêves.

 

Publié dans Fables

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Lumière dans la nuit

Publié le par Carole

       plaque-cheminee-madeleine-copie-1.jpg
 
    Je vous parlerai aujourd'hui de bien peu. Juste d'une lueur serpentant sur la suie, d'un clair-obscur rêveur au rebord des ténèbres.
   Je vous parlerai d'un simple objet, sans valeur et si vieux, d'une plaque de fonte, toute noircie de suie, qui veille au fond d'une cheminée de granit.
   C'est un cadeau de mon grand-père, qui lui-même m'avait dit l'avoir reçu en cadeau. De qui donc ? je ne sais. Il était question dans son récit d'une vieille ferme qu'on démolissait, quelque part dans la Creuse, du coup de main qu'il avait apporté au déménagement des pauvres biens...
   Mon grand-père avait toujours rêvé d'avoir une cheminée, mais, s'étant obstiné à la construire lui-même - il tenait à la fois de Robinson et de Cyrus Smith, mâtinés tout de même de la naïve confiance de Ned Land - , jamais il n'en obtint que dépit et fumée. Il est si difficile de bâtir son foyer...
   Je crois que ce fut l'un des désastres de sa vie, un rêve abîmé de jurons, de sombres nuages et de moqueries fuligineuses...
 
    Parfois, le soir, dans notre cheminée - une vieille, large cheminée de ferme, si incongrue dans le "séjour" d'un pavillon banal, mais qui aurait enchanté mon grand-père -, nous faisons une courte flambée. Alors la plaque noire de suie, au dessin d'habitude illisible tant il est recouvert, s'anime et reprend vie, palpitant sous la flamme. On voit paraître, caressée par le feu, une douce Madeleine avec son petit pot, près d'un Christ barbu voyageur, tendant ses pieds las près du puits, sous l'arbre de la Samaritaine. Comme si l'artisan méditant avait mélangé les deux scènes antiques.
   Ils n'ont pas l'air du tout, d'ailleurs, ces deux-là, sous la flambée qui chante et murmure en ruisseau, de venir de la Bible, on dirait bien plutôt deux voyageurs heureux, dans un coin de campagne, qui se seraient rencontrés au bout de leurs longs chemins opposés, et qui se parleraient un moment, et se tendraient la main, étonnés de se sentir si proches l'un de l'autre.
    La flamme illumine leurs visages de suie, les arrache un moment à l'obscur, dans la lueur qui passe ils parlent et se sourient.
   Et nous, devant la cheminée dont avait si longtemps rêvé mon grand-père, nous regardons s'éclairer cette scène où se mêlent et se fondent, à la souple lueur de la flamme qui danse, tant de symboles, si souvent oubliés - du pardon, de la tolérance, de la générosité, de l'amour et de l'espérance.
 
   Depuis combien de siècles est-il mort, le vieil artisan de la Creuse qui en creusa le moule, suivant au bout de son marteau vibrant, à la pointe rougie de ses tenailles, le tremblement songeur, la pensée sinuante du feu qui murmurait ?
   Sans doute voulait-il nous rappeler, en offrant cette image si douce à la suie, et à l'ardeur du feu, qu'il n'y a pas de plus pure lumière que celle-là, surgissant un instant dans la nuit du monde - l'universelle lumière de la bonté qui rêve.

 

Publié dans Fables

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L'étoile et la vieille

Publié le par Carole

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      L'étoile et la vieille, de Michel Rostain, éditions Kero, mars 2013
 
 
    Rien ne me préparait à lire ce livre, d'un romancier que je ne connaissais pas, évoquant une "étoile" qui n'a jamais brillé dans mon ciel, puisqu'il s'agit d'Yvette Horner, accordéoniste aux cheveux flamboyants que certes je n'ai jamais méprisée, mais que je n'avais jamais, jusque-là, imaginée autrement que souriante et valsante, dans un décor stroboscopique, sur un plateau kitsch et toc, chez Guy Lux ou  Michel Drucker.
    Mais en observant la quatrième de couverture, j'ai été frappée de lire que l'auteur, Michel Rostain, avait reçu en 2011, pour un roman précédent, le Goncourt du premier roman, alors que, né en 1942, il avait déjà 69 ans. Je me suis souvenue de François Truffaut découvrant dans un bac de livres soldés Jules et Jim, premier roman d'un auteur de 74 ans (ce n'était bien sûr pas tout à fait vrai), et l'ouvrant parce qu'il voulait, a-t-il dit (je cite à peu près, n'ayant pu retrouver l'exacte formulation), savoir ce que ce pouvait être qu'un jeune écrivain de 74 ans.
    L'auteur de L'étoile et la vieille n'avait que 71 ans... je pouvais bien acheter le livre. 
   Michel Rostain s'est librement inspiré, dit-il, d'un spectacle improbable qu'il a tenté de monter, en 2002, lui qui avait fait carrière comme metteur en scène d'opéras, avec Yvette Horner la "popu" (sic). De celle que dans son récit il appelle Odette, ce connaisseur de Tchaïkovsky a fait une sorte de "dame de pique", luttant de toute son autorité d' étoile, de tout son désir de musique, de toute sa folie de vivante, contre la vieillesse, le déclin et la mort, puis s'écroulant, le soir de la première, dans le délire et les vomissures, incapable d'affronter l'épreuve.
   Elle est belle, cette Odette, comme d'autres vieilles femmes que j'ai connues, lutteuses héroïques, pitoyables et superbes, menant fièrement ce combat que peut-être nous ne saurons pas mener, et s'écroulant comme des reines. Elle m'a émue, et je l'ai admirée.
    Mais c'est autre chose qui m'a frappée dans ce livre. Et c'est de cela qu'il me semble important de parler.
   Le coeur du roman, je crois, est dans cette scène, en apparence marginale, où le narrateur raconte qu'il a fouillé, pour y chercher des médicaments, dans le sac d'Odette, et en a retiré un cahier intitulé : "Mémoire". Dans ce cahier froissé la "vieille" notait tout, pêle-mêle, tout ce qu'il ne fallait pas oublier ("prise de sang mardi 9 heures", "chaussures", "Alexandre"... ), tout ce dont l'oubli aurait pu déclencher bien d'autres catastrophes que des prises de sang manquées ou des courses incomplètes, tout ce qui, en cas d'erreur, aurait pu mener au désastre définitif, au naufrage même de la pensée prise en défaut. Le centre obscur de cette histoire d'étoile, c'est en fait cela, ce soupçon incessant, cette hantise de la démence, de tout ce qu'on résume aujourd'hui par le mot Alzheimer. Ce doute, qui peu à peu s'empare de tous, d'Odette, de son entourage, du metteur en scène, surtout, et qui affleure sans cesse, à chaque erreur de l'artiste, à chaque trébuchement de la mémoire, quand le cahier ou la partition font défaut.
    Et, quand on referme le livre, on se dit que ce n'est pas la veillesse qui l'a abattue, cette Odette, que c'est bien plutôt cela. Le doute. Ce doute dont le narrateur la poursuit, ce doute dont on torture aujourd'hui tant de "vieux", toujours suspects de défaillances, épiés, jugés, tremblant comme des enfants de manquer leurs examens.
    Je crois qu'être vieux, être très vieux, comme Odette, cela ne devient vraiment effroyable que lorsqu'on a le malheur d'entrer dans l'ère du doute. Lorsque, pour faire face au soupçon des autres, à ce procès en déclin de la pensée qu'ils intentent à ceux dont le premier tort est d'avoir passé l'âge, on est contraint de serrer dans son sac à secrets, pour le relire sans cesse en cachette, le pauvre cahier de mémoire, dont les pages s'arrachent, où le crayon dérape, et où les mots se brouillent.
    Pourquoi le narrateur n'a-t-il pas fait confiance à Odette ? pourquoi n'a-t-il pas cru son intelligence intacte malgré la fatigue et l'angoisse, pourquoi a-t-il voulu sa chute - car, bien qu'il s'en défende, il est évident que cette chute, c'est lui qui l'a voulue, qu'il n'a été metteur en scène de rien d'autre que de cette chute - ?
    Elle était si forte, elle luttait si loyalement. Avait-il, lui, plus très jeune déjà, comme on dit, avait-il tellement peur de vieillir ? 
     Autour de nous, combien d'Odette ? et combien de metteurs en scène naufrageurs ?

 

Publié dans Lire et écrire

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Graines de hasard

Publié le par Carole

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    De la fleur tournoyante, le vent détachait une à une les graines. Un instant elles s'accrochaient encore au flocon blanc, hésitantes, puis s'élançaient, insectes si légers, vers le jardin où, presque sûrement, elles se perdraient. L'une, peut-être, parmi ce bouquet de tiges aériennes et infimes, se sèmerait, et donnerait naissance, un jour, à une autre fleur tournoyante et jaune, qui se ferait flocon, jetant à son tour ses graines aux sillons du hasard. "Je sème à tout vent", disait mon vieux dictionnaire Larousse. Mais pour se ressemer, combien de graines le pissenlit doit-il souffler en vain vers l'univers, jouant sur la flûte du vent les notes grêles arrachées à son coeur ?
    Et la fleur dans le  froid peu à peu se dépouille, muette et fanée déjà, sans savoir que, là-bas, dans un coin de cailloux, de ronces ou de trottoir, une soeur va lui naître, jeune, fraîche et ardente comme un petit soleil.
  
    J'étais en sixième, c'était pendant le cours de rédaction, j'avais ouvert mon dictionnaire à la page de la semeuse au pissenlit, que je regardais fixement, ne sachant où porter mes regards, tant me pesait la solitude. J'étais assise au fond de la classe, à cette place obscure où le flot m'avait abandonnée le jour de la rentrée, et à laquelle ensuite le réglement, qui interdisait les changements de place, m'avait condamnée.
    Ce matin-là, il faisait encore nuit, le poêle ronflait dans le préfabriqué embué où le cours de français avait lieu. Le professeur, monsieur Joubert, un homme fatigué, sévère et désabusé, tout près de la retraite, rendait les devoirs de la semaine passée. Et voilà qu'avant de nous remettre les copies, il lui prit fantaisie d'en lire une. Il y était question d'un sentier de montagne, d'un voyageur qui cheminait, d'un torrent qui bruissait. Le vieux monsieur Joubert, heureux de lire, s'animait, accentuant les mots importants, marquant de silences bien placés la marche lente et méditative du voyageur, accélérant le rythme pour évoquer l'élan sonore du torrent, son bondissement joyeux entre ses rives de rochers. Et la classe obscure et étouffante, où je vivais solitaire et courbée, s'emplissait de la haute silhouette assurée du voyageur, de la lumière aiguë des montagnes, du vacarme chantant du torrent. Je regardais de tous mes yeux, j'écoutais de toutes mes oreilles, bien convaincue de ne jamais pouvoir créer rien de semblable à cette illusion claire et vivante.
    Puis, quand monsieur Joubert eut fini, il rendit les copies. Alors, avec stupeur, je découvris que ce récit qu'il venait de lire, et qui m'avait paru si limpide et si vrai, ce n'était que mon devoir maladroit, ma pauvre rédaction. Les mots entourés de rouge, les annotations favorables, les traits épais et brefs sous les fautes d'orthographe, les deux chiffres de la note ferme comme une sentence maculaient de leur encre scolaire les lignes que sa voix avait animées. Monsieur Joubert, assis à son bureau, de son regard usé, indifférent, regardait défiler les élèves appelés les uns après les autres. Le charme était retombé. Je n'avais plus entre les mains que ma copie d'écolière.
    Je ne le sus que plus tard, mais ce matin-là j'avais découvert ce que c'était qu'écrire : donner à d'autres, pour qu'ils les fassent vivre, des textes rédigés dans l'ombre sur des feuilles de cahier qui jaunissent, des textes bricolés avec des bouts de crayon sur des bouts de carnets, des mots enregistrés à la va-vite, le soir avant de s'endormir, sur des ordinateurs sans grâce. Morceaux d'espoir tournoyants, lambeaux de rêves cousus les uns aux autres à gros points d'étoiles mortes et de nuit close, récits découpés dans la chair vive de solitude... - tous ces pauvres trésors, les jeter dans le vent, pour qu'il les sème au loin.
    Et puis attendre, sans savoir où s'en iront se perdre les mots jetés au rien. Attendre tout de celui qui les prendra dans ses mains, de celui qui, de sa voix fatiguée, dans une pièce obscure aux vitres couvertes de buée, dans un lieu sans beauté où la respiration lui manquera, où sa vie morne lui pèsera, lira pourtant. S'en remettre à lui de la métamorphose. 

Publié dans Enfance

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Le voyageur et le hamster

Publié le par Carole

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    "Ici, on est obligé de courir aussi vite qu'on peut pour rester au même endroit, à l'écart de la poubelle où les derniers sont condamnés à atterrir"  Zygmunt Bauman, La Vie liquide
 
 
    Je passais rue Malherbe, quand j'ai aperçu cette étrange inscription "pochéee" à la peinture blanche, près d'un rectangle blanc. Le Voyageur G.d FriedricH.
    Cela m'a fait souvenir - suivant comme à mon habitude la musarde logique de mon esprit flâneur et méandreux - que j'étais tout près de la Villa Hamster... J'ai levé la tête pour apercevoir la fenêtre, mais elle était encore close à cette heure matinale.
     On en a parlé dans les journaux, car le logis est bien étonnant, très fun, à ce qu'on dit...
   C'est un de ces logements "de caractère"que les touristes peuvent louer dans le centre-ville pour une nuit ou quelques jours. Il est niché dans une ancienne prison, une "conciergerie" de jadis, dont une échauguette ajourée menace encore de loin les rares passants égarés dans cette vieille rue Malherbe si sombre et silencieuse....
    ...il paraît qu'on y a installé une grande roue métallique, une mangeoire pleine de graines et une litière de copeaux de bois. On loue, avec ce mobilier singulier, des costumes complets de hamster - fourrure soyeuse et museau moustachu très mignon. Du reste il y a tout le confort, écran plat, internet en wi-fi, atomixer basse consommation, pistolet à gaufres et ratatine-ordures dernière génération, douche écologique à thalasso-recyclage. Evidemment.
    ... il paraît que ça ne désemplit pas.
    ... il paraît que les nuitées sont à 99 euros, tout juste, comme le livre de Frédéric Beigbeder, qui coûtait 99 francs, tout juste.
    ... il paraît qu'il n'y a rien de plus cool qu'une soirée dans la cage.
    Loger Villa Hamster, c'est tellement décalé, ou au contraire, tellement étroitement calé, dans ce monde surpeuplé où tout se joue serré, dans ce monde agité où tout se change en course.
    Vous allez me dire : la  roue, la cage, les copeaux, le costume de hamster, quel besoin d'aller les louer là puisque nous les traînons partout avec nous, que nous ne cessons de courir dans le vide, épuisés, et de ramper tout frissonnants, en costumes d'humains civilisés, dans les rouages et les égoûts du monde, pour y flairer notre pitance ?
    Justement. Le grand chic, aujourd'hui, ce n'est pas de fuir, ce n'est pas de hurler, de renverser la roue et les graines en arrachant de sa peau saignante le vieux pelage de la bête encagée, c'est d'en rire, de payer pour, de se payer sa propre tête de rongeur triste - d'assumer, quelque part, comme on dit, Villa Hamster et partout ailleurs.
    Puisque, de toute façon, la porte est bien fermée, à double, à triple tour de roue dentée. 
 
   Un peintre romantique, un beau voyageur d'autrefois dont le nom s'efface sur un mur lézardé, près d'un rectangle vide. Et des hommes d'aujourd'hui, affairés à tourner dans leur cage, occupant leurs loisirs à faire aller la roue si neuve qui les entraîne.
   Il a dû se passer quelque chose, entre-temps. Un tremblement de rêves, un tsunami de renoncements, un grand  raz-de-misère.

 

 

Publié dans Fables

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Passage

Publié le par Carole

   Passage - Karel Pecka
 
    J'ai toujours été fascinée par les Passages, ces galeries étranges qui prétendent nous faire traverser la ville - ou la vie - en nous jetant dans un jeu compliqué d'escaliers, de miroirs, de vitrines, et de galeries entrecroisées. J'ai consacré bien des heures à interroger les démons, les grilles et les enfants rêveurs du trouble et merveilleux Passage Pommeraye de Nantes. Aussi, comment aurais-je pu ne pas remarquer ce livre, Passage, du Tchèque Karel Pecka, que nous offrent, dans une belle traduction de Barbora Faure, les éditions Cambourakis ?
    Il s'agit d'un récit onirique et symbolique, à la manière de Kafka - le "Passage" de Karel Pecka, immense cité en expansion continuelle, aux étages et aux souterrains infinis et labyrinthique, inspiré paraît-il du Passage de La Lucerna à Prague, rappelant bien sûr de très près le dédale du Château kafkaïen (on l'appelle du reste le "Palais"), tandis que les portiers innombrables et mystérieux qui veillent sur le lieu évoquent à la fois les "gardiens" et les "messieurs" du Procès.
    C'est aussi, au-delà de la référence affichée à Kafka, une fable politique et philosophique, et il n'est pas indifférent de savoir que l'auteur, dissident célèbre, a passé onze ans en camp pour avoir trop aimé la liberté.
    Le "K" de ce court roman paru en 1974 est un professeur d'université nommé Tvrz (nom dont j'ignore tout à fait la prononciation, et dont le préfacier assure qu'il signifie "bastion", ou "refuge"). C'est un homme important, à l'agenda bien rempli, aux prises avec une existence compliquée et surchargée, entre épouse, maîtresse, aventure politique - puisqu'il est l'un des cadres du mouvement révolutionnaire des "Purs" -, et rédaction d'un vaste ouvrage sur ce qui lui manque le plus, "le temps libre". Un après-midi de pluie, alors qu'il hésite à sortir du "Passage" pour regagner sa vie d'homme occupé où tant d'obligations l'attendent, il assiste à la mort d'un inconnu qui lui ressemble comme un frère, écrasé par une voiture alors qu'il voulait attraper le tramway qu'il a lui-même manqué. Troublé, indécis, le professeur Tvrz regagne les profondeurs du Passage, et, peu à peu, de rencontre en rencontre, s'initie aux mystères et aux commerces louches qui règnent en ce lieu dont il ignorait tout. Après avoir perdu successivement ses papiers d'identité, son précieux agenda, ses livres, ses lunettes, son statut d'intellectuel et ses illusions politiques, il finit, à l'issue d'un parcours angoissant dans les souterrains profonds du "Palais", aussi tortueux que les replis de son être, par renoncer tout à fait à sa vie précédente, et par s'installer définitivement dans ce Passage, où il est parvenu à mener une existence relativement confortable, en prenant sa part des petits trafics et des activités modestes dont vivent les habitants. Ayant ainsi fait du Passage sa "coquille", il se croit sauvé. Quand le portier en chef lui explique qu'il n'a fait en réalité que "troquer [sa] grande cage pour une petite", il se déleste de ses derniers biens pour atteindre ce qu'il pense être la liberté. Et finalement il meurt assassiné, pris dans la "marée humaine" d'une révolution qui déferle dans les couloirs et les souterrains du Passage, "sans même savoir de quel bord étaient ses bourreaux". Comment aurait-il pu en aller autrement, puisque, s'étant enclos en lui-même, il avait oublié les hommes ?
     Quand bien même on parvient à échapper à son propre tumulte intérieur, on n'échappe pas au tumulte du monde. "Le choix du chemin engage", cela, du moins, le professeur Tvrz l'a compris, et, en effet, quelle autre liberté avons-nous, dans le grand chaos de l'humanité tourmentée de ses mauvais rêves et promise à la souffrance et à la mort, que d'éclaircir modestement les obscurs replis de notre âme, de faire la paix avec nous-même, et de nous dépouiller de nos illusions ? Le trajet en vaut la peine; c'est certain, mais seulement si nous savons nous souvenir qu'aucun homme ne peut s'abstraire du grand vacarme qui l'entoure pour trouver en lui-même le refuge, et que le Passage n'est qu'un fragment de la Ville.
 
les grilles - passage pommeraye version 3.psd
 
    Traverser le Passage, échapper au vacarme de la Ville pour aller de grille en grille, de sous-sol en balcon, de galerie en carrefour, sous le glauque éclairage de la verrière et des miroirs fuyants, dans la pâleur des statues d'enfants, et le rire des démons de métal, tandis que l'horloge là-haut semble indiquer l'heure immobile de la mémoire, c'est, je l'ai toujours su bien sûr, errer en soi, sans pouvoir éclaircir d'autre mystère que celui de la mort, peut-être, et de l'absurdité de toute chose. Pourtant, il me semble toujours que celui qui a pris le temps de s'égarer ainsi au dédale de sa vie, s'il ressort à la lumière du monde, peut savoir un peu mieux qu'un autre où aller. Mais il faut ressortir...
      Pourquoi diable monsieur Tvrz n'a-t-il pas quitté le Passage, une fois accompli le chemin vers lui-même ?
 
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Passage Pommeraye  à Nantes

Publié dans Lire et écrire

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L'art d'être passant

Publié le par Carole Chollet-Buisson

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    L'art d'être passant, dans les rues d'une grande ville, consiste à maîtriser les figures d'un vaste et mystérieux ballet. Croiser, par exemple, lorsqu'on monte la rue du Calvaire, ceux qui la descendent, ou se ranger à temps à gauche quand le passant d'en face oscille vers la droite, pencher un peu son parapluie quand on rencontre, Pont Sauvetout, un autre parapluie, s'incliner au moment opportun pour éviter la baleine pointue qui menace.
    Les flâneurs, en général, maîtrisent à la perfection ces figures depuis longtemps apprises et répétées.
    Parfois, pourtant, un pas se désaccorde, un geste s'égare. Celui qui monte la rue du Calvaire oscille trop tôt à gauche, quand celui qui face à lui la descend oscille trop vite à sa droite, la main ne soulève pas à temps le parapluie, les épaules ne se penchent pas assez souplement : on  menace de se cogner, de se heurter, de  s'embrasser, de se crever un œil, une gorge, un sein. On s'excuse, gêné, honteux.
    Comme elles nous troublent, ces erreurs, dont on comprend si bien, sans se l'avouer, tout ce qu'elles miment : cette rencontre amoureuse qui n'aura jamais lieu, cette tendresse qui nous rendrait la vie, ou cette rage, cet élan meurtrier qui jetterait les uns contre les autres les individus oppressés par la foule, le désordre qui pourrait s'instaurer, et que, d'un nouveau pas de côté, d'une harmonieuse inclinaison, réintégrant la danse, au dernier instant, - pardon monsieur, - pardon madame, on retient.
 
  Quelquefois - rarement - on rencontre des gens qui s'accordent à merveille, et vont dansant du même pas sur leur sentier de lumière. On les admire, on les envie. Et puis on passe son chemin.

Publié dans Nantes

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