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Midi à Bordeaux en juillet

Publié le par Carole

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"Au réveil il était midi" (Rimbaud, "Aube")
 
 
C'était en juillet. Il était midi à Bordeaux. Les pendules marquaient dans la ville l'heure immobile et limpide de l'été, des vacances insouciantes et de la liberté. Partout la grande aiguille avait dans son élan joyeux recouvert la petite, dessinant au cadran la flèche unique et droite qui devait arrêter le temps, et l'épingler au ciel comme un beau papillon.

Maintenant qu'est venu l'automne, que Bordeaux est si loin, et qu'il fait soir en nous, quelle heure est-il aux horloges affolées, aux montres haletantes ?
On ne peut arrêter les aiguilles au cadran qui se rouille dans nos coeurs qui s'épuisent.
Et les heures dissipées tournent en rond dans nos mémoires et nos vies tictacantes, insectes agaçants qui se cognent au verre et bourdonnent au bord des vitres assombries, sans jamais retrouver cette pure lumière qui les fit naître - qu'on appelle bonheur.

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La fenêtre de Chateaubriand

Publié le par Carole

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Lui, j'étais allée le voir à Combourg.
Après la visite des tours, du chemin de ronde et de la triste logette au chat fantôme, dans le sombre château de granit où, depuis si longtemps, il n'était plus, je l'avais soudain aperçu au village, à la fenêtre d'une crêperie.
C'était encore l'été, il faisait chaud, le grand homme avait poussé la vitre pour rêver au balcon, y saisir une phrase lentement mûrie, une ferme période, ou peut-être une tendre épithète, cueillie comme un fruit mûr aux branches du beau temps, dans les ramages du fer bleu et les volutes roussies de la vigne...
Et voilà qu'il était, au-dessus de la petite rue, dans la maison banale, un homme parmi les autres, un rien ébouriffé par le vent de l'histoire, à peine tourmenté par son âme d'Abencérage - juste un peu assombri par le manteau dont le fresquiste avait cru bon de le couvrir.
Un homme même pas très grand, qui ressemblait un peu à Stendhal, et aussi à Schubert, à Schumann - enfin à bien des gens -, et qui regardait fixement la boutique d'en face : il s'appuyait sur un mur de briques, croisait un peu les jambes, dans la nonchalance d'après-midi - sûrement il allait bientôt descendre dans la rue, pour acheter un journal, un bouquet... Le soir il irait manger une crêpe en bas. Au beurre salé, avec une bolée de cidre.
Il était parmi nous tout bonnement.
Tout de même, il y avait la plume. Entre ses doigts elle était si grande, si claire, si longuement caressée de vent... plume d'oiseau prophète, trempée dans l'encre du grand ciel et la douce harmonie des beaux jours de ce monde... et dans sa main pensive on voyait frémir, respirant l'avenir et l'air bleu dans ses pages légères, un manuscrit joli comme un billet d'amour, chantant comme une partition, où les mots d'outre-tombe dansaient en notes vives, sur les lignes du temps. 
 
De Chateaubriand jamais je n'aurais attendu tant de simplicité - ni tant de légèreté !
 
Puis il m'a semblé que le peintre, sous l'apparente naïveté de la représentation, avait touché profond.
Car c'est cela, le pouvoir de l'artiste.
Il vient à notre rencontre, sans que d'abord on le remarque, l'air de rien, homme parmi les hommes. Et quand nous percevons, à son passage, la tiède brise d'infini, le goût léger de ciel et de musique qui s'en vient dans nos vies, nous en sommes, toujours, un peu surpris.
C'est, dirait-on, si peu de chose.
Et tout est là pourtant.

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Arthur Rimbaud sur les murs de la ville

Publié le par Carole

"Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi.(René Char)
 
 "[Patti Smith :] -Avez-vous pris le temps d'aller vous recueillir sur la tombe d'Arthur ? Moi, j'y suis allée. J'y ai croisé un jeune homme, il m'a demandé un baiser..." A quelques centaines de mètres de là, la pleine lune illumine ce cimetière. A l'intérieur, une boîte aux lettres à l'effigie d'Arthur Rimbaud. Le gardien reçoit toujours du courrier à son attention." (Le Magazine littéraire, 15 novembre 2011 http://www.magazine-litteraire.com/actualite/patti-smith-arthur-rimbaud-est-homme-tres-moderne-15-11-2011-33365
 
 
 
On peut écrire à Arthur Rimbaud, si on veut.
J'ai l'adresse et je vous la donne :
124, avenue Charles-Boutet
08000 Charleville
C'est au cimetière, paraît-il.
 
Mais on peut aussi essayer de lui parler. Il suffit de s'en aller là où il passe, tout près de nous. Car, savez-vous, il est toujours vivant.
 
Et justement, hier, je l'ai rencontré sur les murs de la ville.
Dans la rue qui penchait vers la nuit, on le voyait à peine, dans le soir brun qui se drapait de pluie, il avançait sans bruit, et le monde s'éclairait au charbon de son front, au cerne de ses yeux grandissait le matin :
 
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C'était rue de Strasbourg à Nantes et c'était simplement près de moi.
 
Arthur Rimbaud, tu es partout vivant, aux fissures des murs gris, dans les grains de l'obscur.
Tu es l'esprit léger de ceux qui parlent en rêve, quoi que pèsent les ombres,
et ton visage embrumé d'horizons,
aussi mangé de récifs et de mers
qu'une île aux cartes des marins,
toujours regarde
un peu plus loin.
 
Tu es l'envie de fuir qui est l'amour de vivre.
Comme l'enfance tu grandis
et tu ne peux mourir
quand tu t'avances vers le jour.
 
Fantôme respirant l'insolence et le ciel,
tu accroches aux remparts
le nid de poésie,
qui pépie vif et bleu
dans les coeurs
épuisés,
qui couve comme feu
sur les pensées
éteintes.
 
 
Arthur Rimbaud, tu ne nous as quittés
que pour nous revenir.
Dans cette nuit des hommes
montant leur garde triste,
tu grimpes pour toujours
le grand chemin de ronde
qui va vers le matin,
vers le soleil et vers la chair,
tout autour de la terre.
 
 
Arthur Rimbaud
sur les murs de la ville
rue de Strasbourg à Nantes,
c'était bien toi,
c'était ailleurs aussi.

 

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La certitude d'être encore heureuse

Publié le par Carole

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J'étais prisonnière d'un encombrement. Petit bouchon coincé dans le goulot du long embouteillage. Escargot renfrogné dans ma coquille de métal. Cela se passait, sans se vivre, à l'embouchure du périphérique, du côté des grands fleuves de bitume qui mènent au centre commercial et aux grandes succursales bancaires.
Autour de moi du gris, du noir, de la fumée, du temps-qui-est-de-l'argent-qu'il-faudra-regagner, beaucoup d'énervement klaxonnant.
Et en moi tant de lassitude.
Tout à coup, en tournant la tête, je l'ai vu. C'était le camion de la bibliothèque de prêt. Il était garé sur un trottoir, derrière la bordure étroite d'herbes sauvages qu'on laisse pousser là, et il m'avait fait joyeusement signe, avec des doigts ouverts de folle avoine.

C'était si beau, ce qu'il me tendait. Comme une enveloppe timbrée d'espoir que j'aurais reçue, là, une lettre soigneusement calligraphiée en ronde de l'autre siècle, un message de Jules en personne, qui me disait, sage Renard, entre ses deux jolis guillemets posés comme de petits rideaux, dans la chambre des livres où l'on est entre soi :
 
"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste encore à lire, j'ai la certitude d'être encore heureux".
 
J'y ai pensé...
Je me suis souvenue.
C'était l'été, c'était l'hiver ou bien c'était à Pâques. On était aux vacances et j'étais à Guéret. Je passais les après-midis assise contre le cosy de bois sombre, à lire les livres de poche accumulés sur les rayonnages. Ils étaient recouverts d'un papier opaque et fleuri, si bien que je ne pouvais en connaître les titres qu'en les ouvrant. Tous m'attiraient derrière leur masque coloré, tous avaient l'air de chuchoter derrière des éventails les secrets de la vie.
Je fouillais les étagères, je prenais un volume au hasard. N'importe lequel, comme ça... pour voir - puisque c'était un livre... et je lisais, je lisais. Des heures. A la dernière page, je me disais : " Encore, j'en lirai encore un après celui-là. Encore, encore", et j'étais aussi heureuse en répétant ce mot, dans le soir qui venait, qu'un élu découvrant, au paradis, que l'infini s'ouvre vraiment à lui. 
Un jour, ainsi, j'ai lu Que ma joie demeure - un livre bien trop difficile pour moi, mais dont jamais je n'ai oublié le titre, plein de ferveur et de paix, qui toujours s'est associé au cosy, aux étagères remplies de livres, à la bonne lenteur des longs après-midis dans le murmure des mots. Un autre jour j'ai lu - encore ! - Pêcheurs d'Islande. Et j'ai pleuré - encore !
 
L'embouteillage s'est un peu dégagé, j'ai avancé vers le carrefour, roulant sur le flot sombre comme un navire de fer, dans la lourde impatience des moteurs, laissant derrière moi les souvenirs qui jamais ne pèsent, et le beau camion messager, ancré dans sa prairie.
 
Je peux repartir vers le noir, j'ai la certitude d'être encore heureuse. Puisqu'il y a encore des livres à lire. 

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Des grues et des couleurs

Publié le par Carole

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"L'esprit soudainement s'effare
Vers l'impossible et le bizarre ;
Crime ou vertu, voit-il encore
Ce qui se meut en ces décors,
Où, devant lui, sur les places, s'élève
Le dressement tout en brouillard
D'un pilier d'or ou d'un fronton blafard
Pour on ne sait quel géant rêve ? 
(Emile Verhaeren, Les Villes tentaculaires)
 
 
Des grues et des couleurs, on ne parle guère.
Pourtant, les grues sont partout posées, triomphantes, dans nos villes tentaculaires qui grandissent sans trêve, s'étirent à leurs confins, se hissent en leurs centres et se boursouflent en leurs périphéries.
Pattes enfoncées dans la boue des chantiers, bec tendu vers le bleu, elles se haussent du col dans leurs salopettes de soleil, elles grattent les nuages du vieux ciel écaillé pour repeindre l'Eden, au pinceau fin de leurs aigrettes bariolées.
Oiseaux de feu au grand corps dentelé de lumière, elles dansent tout le jour sur leur unique patte.
Quand là-haut elles se croisent, elles caquettent, elles craquettent, elles coassent, elles croassent, elles bavassent, elles jacassent - comme les animaux bavards et pour toujours muets des vieux bois disparus, des prairies inondées de béton, des rivières étouffées d'autoroutes.
Entre leurs dents, gracieuses et carnassières, elles transportent des murs, échafaudent des plans, dessinent des cases étroites et de hauts échiquiers, pour y placer des vies, empiler des destins.
Insouciantes et légères elles bâtissent Babel.
Quand on passe à leur ombre, on voit trembler des tours, plus hautes encore, incertaines et mouvantes, où perchent, sur les branches de demain, des villes imaginaires, comme des nids pleins d'insectes affolés, si vastes qu'on ne peut que détourner les yeux pour regarder en soi.
 
Un jour, peut-être, quand on aura fini de tout bâtir, les grues s’envoleront. Un jour d’automne, quand passeront dans l'eau claire des nuages les grands vols d’oies sauvages, elles partiront là-bas, emportant derrière elles la dernière joie des rues comme une queue de nuages colorés, dans le ciel immensément sombre.
Et nous resterons seuls dans nos cités illimitées, que l’hiver rebadigeonnera de nuit - vieux peintre broyant le noir pour l'étaler en maître sur la palette éteinte de la Création.
 
Les grues, je crois, sont le songe aérien et joyeux de nos villes, qui rêvent en couleurs, avant de s’éveiller obscures et glacées.
 
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Le voyage de Simone

Publié le par Carole

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Dans la petite ville de banlieue où je demeure, une bien touchante histoire est arrivée le mois dernier : Simone, une pensionnaire de la maison de retraite qui se trouve tout près de chez moi, a reçu, pour ses cent ans, un billet d'avion pour Nice. Pour lui offrir ce billet - cadeau de l'établissement, de la municipalité, ou de la compagnie aérienne, je ne sais -, il avait fallu - cela j'en suis sûre - se décarcasser, s'épuiser en démarches, remplir des dossiers, faire intervenir toutes sortes de sommités et de sponsors...
C'est que Simone n'était pas riche. Simone n'avait jamais pris l'avion. Jamais. Toute sa vie, pourtant, toute sa vieille longue vie, dès l'enfance et si longtemps après, elle en avait rêvé, sans rien en dire. Un jour, Simone, avec la hardiesse que prennent parfois les très vieilles gens qui ont toujours été timides, avait tout de même confié son rêve à une aide-soignante, qui l'avait révélé à la directrice, qui en avait parlé à d'autres personnes plus haut placées, qui elles-mêmes... Et pour finir Simone avait eu cent ans, et on lui avait offert le papier d'Air-France dans une enveloppe étoilée, comme un ticket pour le pays des fées.
Je vous l'ai dit, c'était une très touchante et merveilleuse histoire. On en parlait dans les journaux, Simone avait été photographiée avec le maire de la ville, toute frêle, toute blanche, près du grand homme qui se courbait vers elle. On s'apprêtait déjà à la mettre, avec maintes précautions, dans l'avion de ses rêves... on devait la confier à une hôtesse de l'air qui en aurait pris soin comme d'une toute petite fille... à l'arrivée elle aurait été accueillie par ses vieux enfants qui auraient déjeuné avec elle sur la Riviera dans l'éclat du soleil et de la mer... Enfin c'était une histoire d'amour et de bonheur comme il n'y en a pas beaucoup, vraiment pas beaucoup, dans ces maisons de retraite où l'on s'en va de nos jours, si souvent, mourir sans rêve et sans espoir.
Et puis, la semaine dernière, au moment de prendre l'avion, Simone, brusquement, est morte.
 
On l'a enterrée jeudi après-midi. Quand j'ai entendu, depuis le bourg, sonner le glas, j'ai su que c'était pour elle.
J'étais au jardin, j'ai levé les yeux. J'ai vu passer dans le ciel, au-dessus des grands chênes de chez moi, au-dessus de la maison de retraite toute proche, au-dessus du cercueil qui entrait dans l'église, si menu, si léger sur les lourdes épaules des employés des pompes funèbres, ce petit avion qui s'envolait, très haut, très loin, comme une comète du jour bleu, comme une baguette de fée dans la brume d'une larme d'enfant.
C'était l'âme de Simone qui s'en allait pour son dernier voyage, en avion, à travers le grand ciel.
 
J'aime à penser qu'elle est partie heureuse, elle à qui le destin, pour ses derniers jours, fit la grâce d'offrir quelque chose à espérer et à attendre, qui éclaira sa vieille vie, à son instant suprême, de tout l'éclat de la jeunesse.

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Légende

Publié le par Carole

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Gare de Selommes
 
    "Un [...] voisin de mon grand-père [...], me racontait que ce seul homme avait été sauvé parce qu'il s'était caché sous le pont. Les légendes font toujours plaisir aux enfants et j'écoutais bouche bée. Mais je me permets d'écrire pour les grands et je leur dis : "Ne croyez pas cela", pendant qu'en moi-même je me dis encore : "C'est dommage que ce ne soit pas vrai". (Abbé Brisset, L'Histoire de Selommes, textes rassemblés par M. Jean-Noël Rétif, p.5)
 
 
    Mon grand-père Buisson aimait raconter des histoires. Il en préparait toujours une ou deux pour la fin des repas de fête, à savourer avec le café et les petits gâteaux secs. C'étaient des histoires malicieuses qu'il rédigeait à l'avance, et qu'il récitait en mettant le ton, en ménageant de lents effets. Je crois que c'était sa façon, modeste et campagnarde, d'être écrivain  - d'être, en somme, de ceux-là qui récrivent, à pleins et à déliés, sur des pages reliées, la vie que le hasard gribouille à feuilles volantes et tourbillonnantes. Pour qu'on en rie ou qu'on en pleure, qu'importe, mais pour qu'enfin on l'aime, qu'elle ait du sel et de l'arôme - comme les bons repas de ma grand-mère, que prolongeaient, en somme, les bons récits de mon grand-père.
    Aux enfants, il racontait d'autres histoires, tout aussi excellentes et succulentes, mais qui portaient davantage à rêver.
    L'histoire de Selommes par exemple.
    Selon mon grand-père, il y avait eu au village - c'était il y a longtemps longtemps longtemps, si longtemps que c'était hors du temps -, un immense désastre. Parfois c'était un simple incendie ou une inondation, parfois c'était une guerre effroyable, un siège impitoyable, quelquefois même une peste remontée toute noire de l'enfer - comme toute légende, celle-là avait ses variantes, qui dépendaient à la fois de l'humeur du conteur, du temps qu'il faisait, et de la bonne volonté de ceux qui écoutaient, disposés à pousser plus ou moins avant le voyage en pays d'imagination.
    Quoi qu'il en soit, après ce cataclysme, ce monstrueux anéantissement de tout, ce raz-de-marée de la raison et de l'humanité, ce déluge de l'histoire locale, il n'était plus resté au village, sur les ruines fumantes et les cadavres noircis, qu'un seul homme. Une tourterelle s'était posée sur son épaule - plus tard elle peuplerait au clocher roucoulant - et lui, il s'était accroché à la vie renaissante comme Noé à son radeau.
    Donc il n'en restait qu'un. Mais un bon. Et travailleur avec ça.
   Car seul homme il était resté, et seul homme il avait, courageusement, tout rebâti. Tout. Tout seul. Les maisons bien solides et l'église bien fortifiée, les labours, les moissons, les fermes grasses et les fermes maigres, les Boisseau et les Crèvesec, le cours tremblant de la Houzée, la mâchoire âpre des moulins, les routes bleues qui tournent en rêvant, et la voie ferrée grise et nette comme une chaîne d'arpenteur. Même il avait bâti, pour l'avenir et le progrès - tant il avait enfoui profond le mal et hautement remblayé les ruines -, l'école de garçons et de filles, et la grande mairie républicaine, empennée de drapeaux tricolores et de fils téléphoniques, où mon grand-père était premier adjoint fervent, comme un autre aurait été diacre dans ces églises où il refusait absolument d'entrer.
   Ainsi, seul, l'homme de l'histoire avait façonné, dans l'argile de sa misère, à son image de pésan laborieux, ce beau village où nous vivions... ce monde entier qui, pour toujours, s'était appelé "Seulhomme" - enfin je veux dire Selommes.
   Quand il arrivait à la fin du conte, mon grand-père clignait toujours un peu de l'oeil, et sa bouche riait en parlant. Non, nous n'étions pas dupes, mais c'était bon à entendre, cette aventure du seul homme...
 
   J'ai repensé à ce récit en lisant L'Histoire de Selommes, rédigée par l'abbé Brisset, que Jean-Noël Rétif a si aimablement mise en ligne :
http://jenore.pagesperso-orange.fr/Documents/Histoire%20de%20Selommes.pdf  ).
   Car le vieil abbé, avec la même malice selommoise qui brillait dans les yeux de mon grand-père anticlérical, y explique qu'on lui a raconté, à lui aussi, enfant, la légende du "seul homme"... et qu'il n'y croit pas tout à fait, et que c'est bien dommage... 
 
   Mais s'agit-il d'y croire ? il faut une légende fondatrice aux capitales comme aux villages - un récit d'origine qui donne à la terre son sel et à la vie son sens.
   Et il me plaît de penser aujourd'hui que, si Rome a été fondée par deux hommes-loups, par les jumeaux de guerre et de conquête qu'étaient, dans l'ombre de Janus bifrons, Romulus et Rémus, mon village, lui, a été fondé par un seul homme de paix et de raison, un doux constructeur de maisons à toits de tuiles, un laboureur au pas alourdi de glaise, un Robinson tranquille forgé par le malheur et par l'espoir à la sage mesure de l'Homme. 
 
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Publié dans Le village : Selommes

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La Source : Selommes

Publié le par Carole

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Pour mes amis selommois, j'ai publié sur le site "calaméo" l'ensemble des articles de mon blog consacrés à Selommes, enrichis de quelques photographies supplémentaires.
Pour accéder au "livre", il suffit de cliquer sur l'image.
Note : pour ceux qui utilisent une tablette numérique, ou ne disposent que d'un petit écran, il peut être plus pratique de choisir la présentation "diapositive" (présentation page à page et police de caractères times new roman 14 assez épaisse) :
http://fr.calameo.com/read/0015597109c3e095b001d
 
Tous mes remerciements à Ingrid Jorgensen, responsable de la médiathèque Beauce et Gâtine, et à son assistante Lysiane, ainsi qu'aux habitants de Selommes.
Bonne lecture !

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Les fenêtres

Publié le par Carole

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C'est comme ça, la rue : des gris obstinés de crasse, résolus dans l'obscur, le décrépit, le triste - de sombres façades à l'enseigne de mère misère - et puis, tout à côté, des murs joyeux, des fenêtres à rideaux festonnés, des bouts de Versailles sur le balcon, de la lumière qui danse au long du séjour traversant, et du jaune, du rose, du saumonné, pour baigner dans le monde comme une truite dans la rivière.
Des murs et des balcons qui préfèreraient ne pas frayer ensemble, contraints pourtant à se serrer ciment contre ciment, gouttière contre gouttière, flanc contre flanc, collés, pressés, poussés pour le même voyage, comme les usagers usés des transports en commun... gardant tout de même chacun son quant-à-soi - front levé, regards figés, évitant de lorgner le voisin.
C'est drôle que les fenêtres aient des visages - qu'elles soient comme ces gens qu'on croise, quand on va son chemin pressé, dans la foule qui passe.
 
Dire qu'on aurait pu ne pas lever la tête... dire qu'on aurait pu, dans le tumulte de la rue, oublier de se demander quelles vies, derrière ces vitres, comme malheur et bonheur - ou comme bonheur et malheur -,  si étroitement se côtoient, silencieuses, là-haut, dans l'ombre des fenêtres closes...

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Le cercle

Publié le par Carole

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Les saisons passent et reviennent, nous rappelant sans bruit, si nous y prêtons garde, que seul le temps humain, cette illusion de nos pensées trop courtes et de nos vies précaires, est linéaire. Ainsi, dans les parcs de la ville, près des rues tristes où nous allons, passants fatigués, vers nos vies qui s'égarent, les massifs défleuris, desséchés et fripés, se parent, d'un même élan, de fruits, de feuilles mortes et de bourgeons.
 
Sur cette fleur encore splendide et dorée par le soir, une petite tache blanche, imperfection à peine visible mais appelée à grandir, posée par l'été mourant sur l'un des pétales encore vifs, annonçait déjà le déclin, l'âge et l'hiver.
Etait-ce un souci, un cosmos ou plutôt un petit tournesol rouge, tournant comme le monde, saignant comme les heures passées ? - je n'aurais su le dire. C'était simplement une fleur marquée pour la mort, tout aussi bien que les chênes qu'on abat aux grands bois de l'histoire.
L'hiver avait déjà posé sa main pâle et glacée sur son destin qui s'inclinait. Pourtant, alors que je la photographiais, une abeille d'automne, pure et luisante goutte de miel brun, est venue, comme au printemps, butiner - lutiner - son coeur vivant, ardent comme un soleil d'été.
 
Et le temps tout entier, le temps du monde, tenait en cercle, dans le tournoiement des saisons, de la fleur et de l'abeille sage.

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