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Entre

Publié le par Carole

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On a l'habitude, quand quelqu'un demande où est le village - "mais où est-ce, exactement ?"- de répondre d'un air vague : "oh, entre Blois et Vendôme..."
On le sait bien que le village n'existe qu'à l'ombre de plus vaste, de plus connu que lui. Là où peut se glisser, comme une source incertaine de son cours se partageant entre deux pentes, sa timide et fragile existence.
Entre.
Entre Blois et Vendôme. 
Entre la Loire royale, où passent lentement de blancs reflets crénelés, ajourés de belles dames châtelaines, et le petit Loir noiraud, mince et luisant comme une anguille, glissant sous les pattes boueuses des vieux saules pêcheurs. Entre la Cisse aux poissons d'argent, qui s'en va noblement vers la Loire, et la Houzée toute verte et mangée de grenouilles, qui penche vers le Loir.
Entre la rude Beauce et la tendre Gâtine. Entre les bois ensauvagés du Perche et les étangs dormants de la Sologne.
Entre eau douce et blé dur. Entre plateaux portant le ciel sur leurs épis dressés, et profondes forêts de violettes et de sources. Entre vivants et morts, entre peine et bonheur, entre hier et demain. 
Alors on dit, tout simplement : "Entre Blois et Vendôme", et celui qui écoute hoche la tête sans bien comprendre, un peu peiné pour nous que ce ne soit rien de plus grand, rien de plus beau.
 
Mais si on voulait répondre exactement, c'est autre chose qu'on dirait. Si on osait.
Par exemple on dirait qu'il est , le village, à cet endroit où l'on a mal un peu, quand on y pense, là, juste au centre, dans ce nid bleu des souvenirs où bat l'aile du temps, dans ce creux de nos coeurs où roucoulent, le soir, les tourterelles, au bord du ciel.

Publié dans Le village : Selommes

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Papiers

Publié le par Carole Chollet

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"Sur un campement tzigane
j'ai vu un homme
s'arracher les cheveux par poignées,
pour des papiers qu'il n'avait pas." 
Alexandre Romanès
 
 
Ce petit bout de tract déchiré, collé là, "Papiers pour tous", avait l'air si bête, au milieu de tout cet amoncellement de papiers gras, de papiers froissés, de cartons écrasés, de déchets oubliés. J'ai sorti mon appareil.
Quand j'ai pris la photo, une dame qui passait a ramassé le gros sac de papier qui est devant, à gauche, et l'a posé là pour compléter. Des papiers, il y en avait tant autour de nous... on les poussait du pied pour pouvoir marcher.
Enfant, je connaissais une chanson que j'ai un peu oubliée : le refrain était "pirouette cacahouète", il y était question d'un drôle d'escalier en papier où le facteur glissait et se cassait le bout du nez.
 
Tant de papiers en ce monde.
C'est si bizarre, tout se change en papiers.
Ce qu'on mange, ce qu'on boit,
ce qu'on aime, ce qu'on est,
ce qu'on n'est pas, ce qu'on n'est plus.
 
Des papiers des papiers.
Papiers à jeter,
Papiers à conserver,
Papiers à convoiter,
Papiers à conquérir de haute lutte,
Papiers à brûler,
Papiers à ramasser,
Papiers à éditer,
Papiers à pilonner,
Papiers à tamponner,
Papiers à falsifier,
Papiers à quémander,
Papiers à refuser,
Et papiers à coller
pour demander
des papiers.

Et dans les rues des gens
qui lisent des papiers,
qui jettent des papiers,
qui perdent leurs papiers,
qui volent des papiers.
Des gens avec les bons papiers,
Des gens avec les mauvais papiers,
Des gens avec des papiers sans valeur,
et des gens sans papiers,
inscrits dans des papiers,
archivés dans des murs de papiers,
que consultent des spécialistes en papiers.
 
Papiers pour les vivants
et papiers pour les morts,
papiers pour les présents,
papiers pour les absents,
papiers pour le facteur,
escaliers de papiers sans issue,
escaliers de papiers qui s'effondrent.
 
Un monde de papiers,
un monde où tout ce qu'on a désiré se change en vieux papiers,
un monde où l'on ne peut plus être que ce que d'autres ont écrit qu'on était,
sur le papier qu'il faut.
 
un drôle de monde.

Publié dans Fables

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Cartes

Publié le par Carole

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Ceux qui dessinent les cartes du monde en savent tout ce qu'on peut savoir : les distances et les routes, le tracé des rivières et la forme des bois, l'emplacement des calvaires, le cercle où tourne le coq à l'église, et les champs où l'on a couché d'une croix les cimetières. Et ils vous mettent tout cela en couleurs, en lignes et en chiffres. 
J'ai ouvert la vieille carte du département. Elle tremble un peu sous le vent, et le papier grisonne, mais le nom du village y est encore épais et noir, ainsi que doit l'être le nom bien assis d'un chef-lieu de canton. Le bourg, quant à lui, est posé sur le pli, comme entre deux pages du temps - étrange insecte mort, piqué au coeur d'une fine épingle rouge, couleur de sang vivant.
Suivre des yeux, parcourir de l'index les routes nettement tracées, c'est un chemin facile. Depuis la maison où nous habitions, je remonte l'impasse qui longe la gare abandonnée. Au carrefour de l'ancien passage à niveau, je prends en face, pour passer devant la grille verte de la maison Ferrand. Je continue vers la mairie, jusqu'à l'église que je salue. Puis je m'en vais, rêvant, par la route de Baigneaux, près du rectangle barré d'une croix noire où dort à l'écart du village le petit cimetière. De là, je prends à travers champs, pour rejoindre, parmi ce fouillis d'affluents légers et de sources balbutiantes que la carte a oublié de noter, la Houzée gazouillante qui s'éveille à la vie comme un jeune oiseau bleu dans les herbes froissées.
C'est une belle carte, j'aime m'y promener, mais il y manque tant de choses...
Bien sûr, elle est si vieille... on ne peut y trouver le nouveau lotissement, au bord de la voie ferrée, à l'ouest du village. Ni l'étoile du plan d'eau et de son île aux peupliers. Ni le château dont on a reconstruit la tour. Ni le pâté que forme dans son petit parc, au coin de la route de Champigny, la maison de retraite où mon arrière-grand-mère Elise a fini en exil ses jours de vieille périgourdine. Sans doute a-t-on depuis longtemps édité une autre carte, où tout cela figure avec beaucoup de précision en petits carrés ou rectangles, nets et noirs. 
Je ne crois pas, cependant, que la carte nouvelle soit plus juste que l'ancienne.
Ceux qui dessinent les cartes du monde savent tout ce qu'on peut savoir, mais ils ignorent l'essentiel. Comment se douteraient-ils qu'il y a tant de lieux, tant de chemins, qui ne figureront jamais sur les plans, et tant de lieux et de chemins qui, sur les plans qu'ils dressent, sont sans aucun rapport avec ce qu'ils sont en réalité ?
Ce sont d'autres cartes qu'il nous faut déplier pour voir clair, des cartes que nul n'a dessinées, que seuls nos coeurs ont coloriées, et où aucun calcul n'eut jamais cours. Des cartes incertaines et fragiles où, sous les noms à demi oubliés et presque indéchiffrables, sont indiquées, à peine perceptibles, les routes qui vont profond et les territoires véritablement habités.
Sur ces cartes étranges de la mémoire et du rêve veille le monde qui est nôtre, l'autre monde plus vrai qui ne peut cesser d'exister qu'avec nous.
Sur ces cartes, par exemple, je le sais, Champigny, où j'ai d'abord vécu, et qui n'est d'après les cartographes qu'à sept kilomètres, est aussi loin de Selommes que la douce enfance de l'âge de raison. Pour passer de l'un à l'autre il faut traverser à Villegrimont orages et tempêtes, franchir les hauteurs dures du plateau parcouru de vents et de sombres nuages - ou brûlé de soleil en été. Dans les champs frémissants veillent de longs serpents dont, parfois, on voit glisser sur les fossés le corps obscur et sinueux. Mais, dans l'une des fermes, Annick Beaujouan, mon amie d'école, petite fille craintive aux cheveux pâles, sourit encore dans l'ombre, vivante et douce à jamais.
Et l'on se rend toujours à Vendôme en prenant par Villarceau, dans l'autocar qui emporte les enfants vers le collège, vers le lycée, là-bas, dans la triste banlieue. Le matin on roule en silence, le trajet est bien long. Quand on arrive, après Coulommiers-la-Tour, à ce coin de clairière où la rivière fait signe, il flotte toujours un peu de brume, des ombres s'approchent de la route. Au retour, on est enfin heureux, on chante en choeur, je m'en souviens très bien, "Fais comme l'oiseau...", entre Villetrun et Selommes - si bien que les deux communes ne sont séparées, le soir, que d'un battement d'aile d'enfant.
Et la côte brutale qui descend vers Périgny, on la remonte aux vacances, debout sur le vélo Gitane, en tendant tous ses muscles, et on zigzague et on peine, car elle est immense et serrée de lacets, comme le mont Ventoux. 
Et le moulin de Cornevache... il est toujours en ruines au bout du monde, dans son paradis murmurant... Sur le pont vacillant, j'y suis toujours assise, au bord du ciel, cherchant à deviner sur l'eau qui tremble le chemin que dessinent les nuages qui vont.
Et dans la cour de la maison Ferrand, je vois bien, quand je repasse au retour, que tout le monde est là, qu'on a sorti les chaises au jardin, et qu'on boit l'orangeade au frais. Ma grand-mère parle un peu trop fort, j'entends dans la rue sa voix claire où rocaille le vieil accent - et je crois qu'elle m'appelle. Oui, je prendrai moi aussi un verre de sirop à l'ombre de ce maigre prunus qui n'est porté sur aucune carte de papier...

Publié dans Le village : Selommes

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La grenouille

Publié le par Carole

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Grenouille de la Houzée, patiente dans l'eau lente, ton coeur palpite comme un soleil minuscule, et le monde tourne autour de toi qui ne le sais pas.
Dans l'eau trouble qui tièdement infuse, accroupie sur ton ombre comme sur un nid d'oeufs nouveaux, tu attends, brindille frêle, pailletée d'algues, de pétales et de boue. Bientôt tu bondiras, d'un bel élan de source, avide, impitoyable, vers la mouche dorée qui passe.
 
Quand tu disparaîtras demain dans le bec sans fond du héron, tu n'auras pas un cri.
Tu es la vie, et tu ne le sais pas.
 
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Publié dans Le village : Selommes

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Hospitalité

Publié le par Carole

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Ce soir-là, j'étais justement invitée. Je ne savais pas que, bien avant la porte où je devais sonner, je serais doucement conviée à m'asseoir, dans la rue, sur un canapé bleu de ciel, près d'une hôtesse inconnue, invisible à beaucoup, familière pourtant à tous.
Je l'avais longtemps attendue, je lui ai aussitôt souri.
Souvent elle m'avait fait défaut, mais jamais je n'avais cessé de croire en elle. Si douce et bonne, très vieille, un peu bavarde, et si confiante, pas bien riche, toute simple, ce soir d'été, sur ma route, elle était là. J'ai murmuré son nom avant de repartir, pour que les murs en retiennent un instant l'écho.
Hospitalité.
 
Dire que depuis, on a évacué le canapé avec les encombrants...

Publié dans Fables

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Le ventre du papillon

Publié le par Carole

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Quand le papillon s'est posé sur la vitre, j'ai remarqué son abdomen. Il respirait comme une fleur, d'un simple frisson presque imperceptible dans la lueur du soir. Je n'avais jamais observé ainsi un ventre vivant de papillon...
Il ressemblait à la fois au corps annelé et ponctué de la chenille qu'il avait été naguère, et à la coque grise comme cendres de la chrysalide dont il venait de s'échapper.
 
Petit papillon, ai-je pensé, tu portes le fardeau qui nous échoie à tous.
L'enfance faible et maladroite, les premières saisons rampantes et balbutiantes dont tu as dû t'extraire, le passé sombre ou plein de soleil qui te façonna ce corps tendre et fragile, ces pattes de brindille. Le long effort aussi de ta métamorphose, la brûlante souffrance de ton élan vers la lumière, et cette déchirure qui te laissa si seul, parmi les débris desséchés de ton dernier abri.
Et tout cela que tu fus, et que tu es encore, pèse beaucoup plus lourd que ces ailes de soie qui s'ouvrirent dans le jour comme de longs pétales, en ce matin du monde où, te croyant libre, tu t'envolas dans la lumière.
Mais, tu sais, je te regarde ce soir derrière la vitre, et, ce corps pesant que tu traînes, je crois qu'il est aussi beau que tes ailes.

Publié dans Fables

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Le gardien

Publié le par Carole

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C'est la coutume, dans les pays de vignoble, de planter, au bout de chaque rangée de ceps, un petit rosier.
En effet, plus sensible au mildiou que la vigne, le rosier en est atteint quelques jours avant elle ; ainsi le vigneron, le voyant se tacher et pourrir, et brûler et blanchir, comprend qu'il est temps de traiter sa récolte, et entreprend en hâte le sauvetage de ses biens.
Le petit rosier du bout de la rangée, dans l'apparente inutilité de sa grâce délicate, est, au milieu des ombres qui menacent, l'humble gardien des vignes, le serviteur patient et oublié des raisins ivres de soleil, gorgés de sève et de chaudes promesses. 
 
J'aime cette idée du rosier vigie, des fleurs légères et sans espoir montant la garde sous les grands ceps en gloire, et du mince bouquet garant des lourdes grappes, frêle gardien d'un vin futur.
De la beauté veillant à en mourir sur les vendanges de ce monde.

Publié dans Fables

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Solitude

Publié le par Carole

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Château de Cazeneuve - Chemin de ronde
 
  
Quand tu bâtis sur moi tes murs
que tu me serres de tes remparts,
que dans tes donjons tu m'étouffes,
que tu secoues ton glas dans mon coeur affolé
et que je crie du fond de tes cachots,
je te hais, solitude.
 
Mais quand, montant les marches à tes côtés,
je vais sur tes chemins de ronde,
que de là-haut je regarde le monde,
et que je veille sous le ciel
avec tes yeux de vieux fantôme,
je t'aime, solitude.

Publié dans Fables

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Bulles de savon

Publié le par Carole

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C'était si étrange et c'était si attirant, dans la rue déjà sombre, ces bulles de savon tournant dans la lumière, que nous les avons suivies sans y penser.
Quelques instants nous avons marché, fascinés, guidés par leurs promesses si légères. La rue était pauvre et triste, elles dansaient et tournoyaient par tous leurs arcs-en-ciel. Dans le crépuscule gris c'était comme un chemin léger qui s'élevait vers les étoiles, comme un envol d'embruns qui avait l'air de mener loin, et où se recueillaient, en anneaux fragiles et menus, les couleurs irisées du bonheur qui fuyait devant nous.
 
Puis, tournant à leur suite le coin de la rue, nous sommes arrivés jusqu'à un petit restaurant très ordinaire. Un appareil de métal noir était posé sur le trottoir, devant la porte. C'était de là que sortaient, en flots pressés, grésillants et factices, les bulles qui nous avaient enchantés.
Le prix des repas était affiché sur la vitre jaune. A l'intérieur, on entendait des rires et la sono marchait. Dans la rue où nous étions seuls, il faisait déjà froid, la nuit était tombée tout à fait.
 
Il suffit de si peu pour que surgisse devant nous le chemin de beauté qu'on pourrait suivre jusqu'au bout.
Il suffit de si peu pour qu'il s'éteigne et se dissipe et laisse place à l'ordinaire parcours.

Publié dans Fables

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Empreintes

Publié le par Carole

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Oléron - chemin d'accès au fort Vauban 
 
Nous étions allés voir le grand fort Vauban de l'île d'Oléron - grise étoile de remparts, rêve de forteresse absurde où des soldats d'ombre et de vent montent, face à la mer, la garde des jours morts, sur des chemins de ronde immenses, interrompus de grands trous d'herbe et de roches.
 
Soudain, alors que nous sortions, sous nos pieds il y a eu ces mains...
En nous penchant nous avons compris. Tout était expliqué, tout était écrit sur le sol : cela s'était passé en août 2005, l'entreprise Micheau avait coulé et étendu du béton sur le chemin pentu qui mène au vaste portail d'entrée. Une forte rampe, un ouvrage délicat.
C'était le soir, on allait achever le travail. Dans le grondement de la mer et de la bétonnière, les ouvriers satisfaits avaient tracé dans la pâte grumeleuse, si onctueuse pourtant, un rectangle bien ragréé, une dalle lisse et douce, pour y inscrire, comme il se doit, quand on est fier de l'oeuvre accomplie, le nom de l'entreprise. Alors l'idée leur était venue d'y inscrire aussi leurs noms, leurs noms à eux, côte à côte. Ensuite, sans savoir pourquoi, Ludwik s'était brusquement agenouillé, seul, du côté où la pâte rainurée déjà commençait à sécher, et il avait tracé rapidement encore une fois le début de son nom - Lud - et il avait dessiné la flèche, et il avait posé dans le béton frais, d'un coup, les paumes ouvertes de ses deux mains.
On les imagine si bien, dans le vent piquant de ce soir d'août, Hervé, Ludwik, J.M.Auge, et d'autres peut-être encore, dont nous n'avons pu déchiffrer les initiales usées, inventant cette farce, ce bon tour à jouer aux passants de demain et aux rois morts depuis des siècles, face au fort Vauban désert où s'avançaient déjà les fantômes de la nuit. Riant, un peu émus pourtant sous les remparts échevelés d'embruns et de saponaires, s'appliquant, inscrivant soigneusement leur nom chacun à leur tour dans le béton frais, avec la pointe d'un couteau trempé au sel de l'amitié et de la mer. Et puis Ludwik, soudain, plongeant ses mains vivantes dans la pâte grise encore douce et si tiède, les appuyant jusqu'à sentir se refroidir et durcir chaque pore de sa peau, retirant juste à temps ses phalanges raidies, frottant ses paumes sur ses vêtements en regardant à terre son empreinte, presque sérieux maintenant, ne riant plus que pour avoir l'air de plaisanter encore. 
 
Face au grand fort qui peu à peu tombe en ruines, il est là depuis déjà sept ans, ce rectangle semblable aux vieilles pierres tombales qui dallent le sol des églises sous le pas des vivants, près de ces deux mains épaisses qui ressemblent tant à celles que nos ancêtres ont posées sur le mur des grottes, il y a des millénaires. Larges et fortes, et si fragiles, poussiéreuses et usées.
Bien sûr, cela commence à s'effacer, c'est déjà si peu visible, si peu lisible, cela disparaîtra bien avant le vieux fort Vauban, qui lui-même disparaîtra bien avant les grottes profondément enfouies sous la terre où tant de mains imprimées sur la pierre attendent encore dans l'ombre d'être vues par des yeux vivants dans un rai de lumière.
Mais tout de même.
Tout de même, c'est là, c'est bien là.
 
Laisser dans la poussière une trace de son passage. Poser l'empreinte d'une vie fragile sur ce qui est promis à disparaître. Toute l'humanité dans ce simple désir.

Publié dans Fables

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