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Cannes à pêche

Publié le par Carole

canne-a-peche-1-recadre.jpg   "Chaque flot est un ondin qui nage dans le courant, chaque courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air.
  (Aloysius Bertrand, "Ondine", Gaspard de la Nuit)
 
 
Au bord du plan d'eau, le dimanche, c'est un fouillis de cannes à pêche, longues et minces libellules de toutes les couleurs. Les pêcheurs vont de l'une à l'autre. Gens calmes et silencieux, ils restent là des heures, surveillant peu leurs lignes, regardant beaucoup l'eau. 
Sur le flot vert où se trempe le ciel, bel oiseau assoiffé qu'ébouriffent les branches, vont en famille les canards bruns, promeneurs du dimanche, autres pêcheurs très silencieux. Des araignées marchent sur l'eau comme des Christ délicats, les saules immenses ouvrent au vent les rideaux tremblants de leurs tentes.
Et les carpes, au milieu de l'étang, font leurs ronds de danseuse, happant à la surface une mouche étourdie, un brin d'herbe qui passe.
Il arrive, quelquefois, que l'une d'elles aille en rêvant se pendre à l'hameçon. Le pêcheur, alors, tiré de sa torpeur, hésite un peu. Si par hasard la carpe est large et qu'elle luit au soleil, désirable, de tous les reflets de l'étang, il la pose doucement dans sa musette, et longtemps la regarde s'éteindre ; le plus souvent, il la rejette à l'eau - petite carpe deviendra grande, et le pêcheur est si patient... 
 
Vient-on vraiment, le dimanche, au plan d'eau, pour pêcher des poissons ? 
Ne vient-on pas plutôt pêcher en songe les reflets qui éclairent la peau brune des vagues, le tremblement des saules, et la langueur du jour qui passe ?
La lumière du matin tisse d'or frais chaque sillon du flot, l'après-midi on voit voguer sur l'eau lente l'ombre des arbres bleus, le soir teinte d'ivoire et de sang tiède l'eau qui s'approfondit, tandis que vient la nuit, de son pas velouté de fauve.
Et les pêcheurs qui tout le jour attendent, paisibles, face à leur image qui tremble et lentement s'efface en se mêlant au flot, ne sont-ils pas, tout simplement, dans ces humbles dimanches de la vie, près de leurs cannes à pêche, les sages de ce monde, restés sur le rivage ?

Publié dans Le village : Selommes

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Coquillages

Publié le par Carole

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Que l'on puisse décorer ainsi un vieux mur, au coin d'une gouttière rouillée. Que l'on puisse s'agenouiller un quart d'heure sur le sol, à fixer soigneusement, sur le ciment frais recouvrant on ne sait quel désastre, des coquillages et des galets ramassés là-bas, où si rarement on est allé, au bord de cette mer aux lointains mirages, dont on a gardé tout le bleu dans les yeux qui vieillissent, et le sable léger comme paillettes au creux des mains qui travaillent. Que l'on puisse tracer, à ras de bitume et de glaise, un petit chemin de Compostelle pour les pluies pèlerines descendant d'un vieux toit. Que l'on puisse peiner à orner sa maison de ce que les passants jamais n'admireront, tant on le place bas, tant on le colle à la rouille, à la paille, au goudron, aux pierres les plus usées.
C'est beau, comme de tailler un morceau de dentelle sur la pierre d'un puits noir, comme de poser un dessin tendre sur la paroi d'un cachot, ou comme de coller, en un soir de misère, des fleurs de faïence et de verre sur les parois étroites de la maison "Picassiette", à Chartres, tout près d'ici.
C'est peu de chose, évidemment, si peu de chose... un rayon mince de lumière, un grain de poésie naïve dans le quotidien sans pitié, la coque de l'espoir sur la perle fragile qui germa dans un coeur. Presque rien...
Mais c'est quelque chose, voyez-vous, que je photographie, quand je passe.
 
(A lire aussi, si vous ne connaissez pas "Picassiette":
http://www.chartres.fr/culture/arts-et-spectacles/maison-picassiette/
http://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_Picassiette)

Publié dans Le village : Selommes

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Libellule

Publié le par Carole

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"Le mot qui la nomme est magnifique. Tout de grâce, de légèreté. Il possède lui aussi quatre l. Ainsi la libellule est-elle une symbiose parfaite de la nature et de la langue, de la biologie et de l'orthographe." (Bernard Pivot)
 
 
 
Libellule, c'est vrai, ton nom est un poème.
Non seulement parce qu'il contient les quatre l tout battants de tes ailes,
mais aussi parce qu'il te contient toi-même si belle,
et qu'il t'emporte au ciel d'un trait de plume et d'eau fraîche, dans l'aérienne et minuscule bulle de ton vol d'angelot.
 
Surtout, songes-y, libellule, c'est un nom qui commence comme le mot le plus beau de ce monde, qui est le mot liberté. Un nom plein de promesses.
 
Libellule, tu dansais sur la rive, j'ai suivi du regard l'arc-en-ciel frêle et rapide que tu traçais, entre eau et soleil, sur la page du jour.
Tu t'es posée, comme une feuille frémissante de toutes tes nervures transparentes, sur la haute tige d'une ombelle que les jardiniers avaient récemment fauchée.
Là, je t'ai vue, libellule, te jeter en gloutonne sur je ne sais quel puceron figé dans son sucre, oublié par les fourmis et les araignées. Longtemps tu t'en es délectée, animée par l'énergie de cette faim sans limite qui traverse toute la nature. Le vent te poussait, léger et joueur, cherchant à te ramener à lui, et toi tu résistais, avide d'achever ta proie. Je t'ai vue te replier, t'enfermer, accrochée à ta fourche, dans tes ailes naguère si belles, comme dans un voile gris, tandis que tes pattes articulées de mouche descendaient sur la tige asséchée, l'enserrant, se crispant de désir et d'obstination.
Puis, quand, le festin fini, tu as voulu regagner le ciel, tu es restée à terre, engluée par le traître fil qu'une araignée enfuie, mise en déroute par les faucheurs, avait laissé pendre derrière elle - arrêtée dans ton vol, pauvre acrobate, par le brin de filet déchiré dans lequel tu t'étais prise, en cherchant à mieux agripper ta proie sur la tige décapitée.
Prisonnière, tu m'as regardée de tes yeux étranges et inexpressifs.
J'aurais voulu t'expliquer, mais que peut-on dire à une libellule mue par cette grande faim qui traverse de part en part le monde vivant, et capturée enfin par elle ?
D'un doigt je t'ai délivrée... tu es repartie, un peu plus lourde, sous mon regard désenchanté, vers le ciel où le soir, déjà, poussait en lents troupeaux ses nuages assombris.
 
Si fragile beauté.
Difficile liberté.

Publié dans Fables

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Des rats dans les murs

Publié le par Carole

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Enseigne du "Rat goutteux" allée Penthièvre - cours des Cinquante-Otages (à l'emplacement d'un ancien magasin de tissus).
"Des rats, des rats dans les murs..." (Lovecraft)
 
 
   Dans le tramway, une jeune fille téléphone - et j'entends ces paroles bizarres : "D'habitude je vais déjeuner chez Suzanne, mais aujourd'hui je n'irai pas...je n'ai pas envie de manger avec un rat... "
   Le tramway, que je prends tous les jours, est décidément l'endroit le plus étrange du monde. Est-il possible que cette Suzanne soit un rat louant quelque part dans la ville un appartement ? Ou bien dois-je comprendre qu'un rat s'est installé chez elle ? - la crise du logement, dure aux hommes, l'est aussi pour les rats sans doute. On sait que les rats vivent à côté des citadins, dans les mêmes rues, les mêmes immeubles, et qu'ils s'approvisionnent aux mêmes épiceries, aux mêmes boulangeries, fréquentant les mêmes fastfoods et les mêmes bistrots, recourant aux mêmes égouts, aux mêmes bennes à ordures. Les rats sont la preuve de la civilisation, tous les archéologues vous le confirmeront. La preuve par l'envers, en quelque sorte. Dans chaque ville, ai-je appris dans je ne sais plus quel livre, vivent au moins autant, et même souvent bien plus de rats que d'humains. Il suffirait pour les voir de regarder entre les interstices des trottoirs, sous les tables, derrière les rideaux, dans les placards, au fond des poubelles, au creux des armoires. En fait, si nous ne les voyons pas, c'est parce que nous préférons les ignorer. La ville est emplie de rats, il faut l'admettre en toute lucidité. Dans les tours du château des Ducs, dans les caves de l'île Feydeau, sur les balcons des immeubles chics des rives d'Erdre, dans les bureaux de l'Hôtel de ville, sous la pendule de la Cigale, dans les parkings de la Tour de Bretagne, partout, des rats, des rats, des rats. Des rats assis qui bavardent, des rats goutteux qui vendent du tissu dans des boutiques renommées, des rats qui courent en tout sens, débordés de travail, des rats penchés sur des dossiers et sur des livres, des rats peinant sur des écrans d'ordinateurs, des rats misérables que la faim jette dans les rues, des ombres de rats affalées sur les trottoirs, et des rats pansus bien nourris chez Suzanne, prenant l'apéritif à l'heure du déjeuner. Comme nous tous acharnés à survivre, à ronger leur frein, à faire leur trou, à se caser au mieux. Une ville de rats dans la ville des hommes. Admettons-le une bonne fois, il le faut bien.
   La jeune fille qui téléphonait est descendue soudain, et voilà que s'assied à sa place un passager tenant une boîte fermée. Un être affolé s'agite et crisse à l'intérieur. J'aperçois ses yeux perçants par les trous ménagés sur le dessus - c'est... non...! est-ce vraiment... ? - Et ce type au regard aigu, devant moi, qui tient la boîte sur ses genoux... cette moustache fine, ces lèvres palpitantes... et cet air d'avoir faim, d'être prêt à tout avaler... c'est... oui, je crois, je crois bien que c'est...que c'est lui... le rat... le rat de Suzanne !

Publié dans Nantes

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Notre lion protecteur

Publié le par Carole Chollet-Buisson

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Alors que je photographiais ce beau lion entouré de fiers drapeaux d'Afrique, près du boulevard de la Madeleine, quartier pauvre de réfugiés, d'immigrés et d'étudiants sans le sou, un passant, noir de peau et d'âme claire, est venu me parler - c'est, je trouve, l'un des grands bonheurs du photographe : ceux qui le voient travailler, souvent, s'approchent pour lui dire quelques mots, heureux que quelqu'un donne du prix à ce qui fait leur quotidien si souvent ignoré.
"Vous photographiez le lion ? il est beau, hein ? 
-Très beau !
-C'est notre lion protecteur !"
Il m'a regardée cadrer, souriant. Puis, bien sûr, il s'est éloigné. On ne noue, autour de l'appareil-photo, que des relations très fugaces... - mais qui peut-être n'en sont pas moins profondes...
Car je crois avoir compris ce que l'homme avait voulu dire en parlant de lion protecteur.
Ce bel animal, posé sur une façade disgraciée, tirant parti de tout pour exister, de la tôle, des fenêtres grillées, des boîtes aux lettres grises, fixant la ville sombre de ses yeux clairs et courageux, c'est l'âpre vie des pauvres. Et le désir de beauté qui ne les quitte pas, aigu comme l'épée, vient se planter fort et majestueux, lumineux comme l'espoir et la fierté d'être soi, dans les cours étroites de l'angoisse et de la misère, sur les hauts murs froids de l'exil.
Fort comme le lion d'Afrique. Fort comme l'humanité.

Publié dans Nantes

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Retour du bal

Publié le par Carole

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Cette photo est la dernière que j'ai prise du "Voyage à Nantes", qui vient de s'achever...
J'avais admiré - et bien sûr photographié - le grand tableau d'Alfred Roll, intiutlé "Retour du Bal", que le musée des Beaux-Arts avait confié aux galeries Lafayette, rue de Verdun. Dans la vitrine c'était si troublant de voir la rue, avec ses maisons, ses enseignes, ses passants et ses véhicules, se superposer, mobile, au tableau immobile, de voir une foule passer sur l'or du cadre, avancer dans la traîne de la robe de soie, marcher sur le bouquet de roses rapporté du bal, traverser le regard de l'élégante, de la belle pensive arrachée par le peintre, par la vitrine du grand magasin, à l'intimité de sa toilette du soir, à ses rêves de la nuit. 
 
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Dans mon dos j'entendais une jeune fille chanter - assez faux, car l'air est difficile, mais d'une jolie voix très claire - le célèbre "Alabama song" de Kurt Weill.  
Et puis brusquement elle a cessé de chanter, et, simultanément, pour la première fois je l'ai vue, distinctement, dans la vitrine : elle était vêtue de rose, mais elle portait, elle, une robe courte et des chaussures de sport.
Elle avait posé au sol, au lieu de fleurs, ses quelques affaires, comme le font les mendiants, et manifestement elle faisait la quête. Pourtant... quand on fait la manche, d'habitude, on ne chante pas Kurt Weill, même revu par Jim Morrison... elle n'avait pas l'air misérable du tout du reste... plutôt l'allure d'une Lola d'aujourd'hui... oubliée dans la rue, au retour du bal ou d'un bar de Mahagonny, par on ne sait quel Michel parti plus loin chercher fortune.
Etrange jeu de facettes où le Voyage à Nantes avait rejoint le Voyage de la vie, où la toile du peintre avait rencontré la vie de la rue, qui elle-même avait rejoint la vie factice de la scène et du cinéma...
L'art était l'image du réel, et le réel était le miroir de l'art... rien n'était plus simple au fond,  je le savais depuis longtemps. J'ai eu, pourtant, un moment de vertige.

Publié dans Nantes

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Le prisonnier

Publié le par Carole Chollet-Buisson

 
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      "Pour moi, la vie, c'est le mouvement" (Lola Montès - Max Ophüls)
"Celle qui dit
Bientôt, bientôt
Et qui sourit
Dans votre dos
Toute enfoncée dans ses pensées
D'espoir "
(chanson de Lola - Jacques Demy)
 
C'était un 28 août, comme aujourd'hui, le temps était couvert, comme aujourd'hui. C'était l'année dernière. Je traversais le Passage. En levant la tête, j'ai remarqué ce prisonnier, un tigre gonflable au pelage lisse et doré, dérisoire Icare en costume de plastique brillant pendu à la verrière, qui remuait encore, très doucement, sous la brise d'on ne sait quelle fenêtre laissée ouverte.
- "Un danseur de corde qui aurait voulu bondir vers le ciel... nez collé à la vitre du dehors, corps noué au fil de fer qui conduit chaque vie dans sa piste comme une longe - et sur lequel on croit pouvoir danser. Qui sait ? peut-être finalement s'échappera-t-il, quand il aura trouvé le chemin du vent." - Voilà ce que j'avais alors pensé - et écrit sur un coin de carnet.
Aujourd'hui, je retrouve la photo alors que je viens de regarder, une nouvelle fois, Lola, le film de Jacques Demy qu'on aime tant ici, à Nantes, et qu'on a récemment restauré. Dans cette oeuvre si peu réaliste, troublante image pourtant de ce va-et-vient d'élans, d'erreurs, d'incertitudes et de désirs qu'on appelle la vie, le Passage Pommeraye, mystérieux couloir d'Ariane qui mène de la fuite au retour, de l'attente au voyage, est le point nodal. En ce lieu se partagent, se croisent et se séparent les existences errantes qui vont, d'un escalier à l'autre, de la lumière à l'ombre, de l'ombre à la lumière, et d'hier à demain, de demain à hier - toujours emprisonnées, toujours fuyant, aux miroirs de l'espoir.
 
Je crois comprendre maintenant : ce tigre prisonnier, ce bagage d'enfant qui voulait être libre mais que son poids infime retenait sur la terre, c'est l'ombre aérienne et dansante de Lola, de Frankie, c'est le jouet d'Yvon, oublié sur les planches d'un des hauts escaliers, lancé par Lolita... non, je veux dire, par la jeune Cécile... vers Roland qui s'en va où s'en alla Michel. Et si je l'ai aperçu, moi qui passais à mon tour, c'est parce que je marchais, c'est parce que je marche, là, sur la corde fine et pailletée de songes de leurs traces légères, levant la tête vers tous les cieux qui tremblent aux vitres troubles de l'immense verrière, parmi les vieux enfants rêveurs du long Passage, et les miroirs encadrés d'or où se perd mon image.
Mais peut-être ne connaissez-vous pas Lola ? - Qui la connaît, d'ailleurs ?

Publié dans Nantes

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La jeune fille et la mort

Publié le par Carole

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"Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui ?"
(Stéphane Mallarmé)
 
 
Cette photo... je l'ai depuis longtemps... Je l'ai prise au Louvre. Dans une salle de la section des Arts premiers était exposée une statue précolombienne dont la tête était faite d'un crâne humain. Je m'étais trouvée par hasard derrière la vitrine, et j'avais alors remarqué que, sur chaque visiteur qui s'approchait (et ils étaient bien sûr d'autant plus nombreux que la statue paraissait repoussante), le reflet de la vitre posait l'image luisante et grimaçante du crâne - comme un masque qui aurait révélé l'atroce vérité enfouie dans chaque vie. Et cette jeune fille est passée...
Je n'osais pas montrer le cliché... une sorte de crainte superstitieuse et vague me retenait, j'avais l'impression d'entraîner vers la zone inconnue, vers le hangar mortel d'Orfeu negro, peut-être, cette jeune fille au visage brouillé déjà défait par l'épaisseur des deux vitres qui me séparaient d'elle, et qui n'avait eu d'autre tort que de se trouver là, belle, jeune, dans l'affreux reflet... Et puis il y avait cette honte sourde du photographe, paparazzi du quotidien qui sait bien qu'il vole aux autres leur image - ce bien impalpable et si précieux de chaque être, cette construction de chaque jour, l'interface qui permet d'aller parmi les humains tout en se protégeant d'eux, derrière l'écran ou l'armure d'un costume, d'un maquillage, d'une coiffure, d'une expression longuement étudiée. 
 
J'avais donc enfoui depuis longtemps cette photo au plus profond de mes archives.
Mais, quand je l'ai revue, j'ai changé d'avis : cette fille n'est pas de celles à qui l'on peut dérober quoi que ce soit, elle n'est pas non plus une fragile Eurydice, et le reflet de l'autre monde se pose sur elle sans pouvoir peser, dérisoire finalement. Le cliché a beau être trouble, ce qu'on y voit clairement, sans la moindre équivoque, c'est un regard qui observe le crâne sans aucune crainte, tandis que le sourire jauge la camarde avec le mélange d'insolence et de hauteur des jeunes gens souverains.
Un tel regard nous donne leçon. Une leçon bien plus forte, bien plus juste que celle de la statue précolombienne. Une très belle, très humaine, très royale leçon, qu'il importe de retenir.
Ce n'est que le regard d'une jeune fille, bien sûr, infiniment  fragile et qui mourra un jour. Elle ne l'ignore pas. Pourtant elle se sait, vivante, plus forte que la mort qu'elle domine de sa jeunesse et de tout son présent rayonnant. Car elle vit, intensément elle est, elle règne sur le temps.
Et elle a raison. C'est tout à fait certain. Il suffit de la regarder regardant la mort.
 
Toute jeunesse, toute beauté - toute vie pleinement vécue l'emporte à jamais sur la mort.
Justement parce qu'elle ne dure qu'un moment, parce qu'elle doit disparaître et qu'elle le sait.
Parce que, forte de son instant de grâce, habitant tout entier le bel aujourd'hui comme son royaume aussi infini que périssable, elle est.

Publié dans Fables

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L'armée des nains

Publié le par Carole

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"Liberté, égalité, fraternité", de Sim Flemons et John Warland - Festival  "Jardins des délices, jardins des délires", Chaumont-sur-Loire.
 
 
J'ai admiré, dans les jardins du château de Chaumont-sur-Loire, cette extraordinaire armée de nains de jardin avançant immobile, nombreuse et résolue comme l'armée de terre cuite de l'empereur Qin.
Au pied des tours du vieux château au bois dormant, ils veillaient, armés de leurs râteaux d'enfants, sur le bon ordre des allées, braves soldats des républiques au bon coeur d'or, Candides des jardins de l'histoire sous leurs mitres pointues de coprins chevelus.
A moins qu'ils ne se soient apprêtés, marchant devant le drapeau révolutionnaire en berne qu'un orage pourrait bien soulever, à une obscure nuit du 4 août, ces minuscules travailleurs aux ombres longues, lourdement plantés sur le sol, et trempés au métal de leurs mines profondes.
Comment savoir ?
 
On en voit partout, maintenant, de ces nains de jardin. Il paraît qu'on en vend même au Japon. Tous semblables ou à peu près, ils vivent dans les jardins de banlieue, sur les terrasses et les balcons fleuris, fierté de leurs propriétaires. De temps en temps le Front de libération des nains de jardin (FLNJ) en dépose un paquet à un rond-point, ou sur une île bretonne - l'Association de défense des nains de jardins (ADNJ) proteste alors avec vigueur... et plus personne n'y pense.
Leur origine est trouble, leur signification est obscure. Une seule chose est certaine : en ces modernes lutins de résine, moulés en usine et vendus en supermarché, mais si ostensiblement, si kitschement, si résolument ridicules et désuets, s'affirment tout à la fois, dans un curieux mélange, la soumission tranquille aux normes et aux stéréotypes, et l'irréductible orgueil des petites gens, défiant sourdement les lois du bon goût.
Et c'est vrai qu'ils seraient une armée, une immense armée, si on les rassemblait, ces millions de nains, images et dieux lares de millions d'humbles existences.
Ils gardent, l'air de rien, sentinelles ventrues et malicieuses, des enclos laborieux où l'on râtisse et peine. Ils rappellent au passant, dans le bougonnement de leurs lèvres barbues, que le jardinier qui vit là, le brave homme soucieux de bien faire, qui orne son chez-soi d'objets standardisés qu'il se procure à la jardinerie du quartier, garde toujours en lui un petit fond d'audace, d'humour et de colère, pas bien méchant, attendrissant, et vieillissant, insignifiant peut-être, mais dont il faut vous méfier, tout de même, puissants habitants du beau château au bois dormant... 

Publié dans Fables

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Centre du monde

Publié le par Carole

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Carpe dans une mare du parc de la Beaujoire à Nantes.
"Qui est né à Nantes comme tout le monde ?" (Louis Aragon)
 
 
Ici, c'est un marronnier, un serpent de mer - ou plutôt une vieille carpe dans la mare d'un de nos beaux jardins. On le répète en souriant, mais on y croit un peu : Nantes, où tout le monde est né, comme chacun sait, est au centre du monde. Plus exactement, au centre des terres émergées. 
Hier dans le journal local on le disait encore, avec ce qu'il faut de détachement humoristique et de précision scientifique pour que la croyance un peu usée reprenne à la lumière son beau luisant d'écaille :
http://www.presseocean.fr/actualite/insolite-le-vrai-centre-du-monde-est-a-nantes-17-08-2012-45356
A vrai dire, le centre est peut-être un tout petit peu plus loin, mais on ne va pas chipoter pour quelques kilomètres... Le découvreur de cette vérité centrale et rayonnante, selon l'article, est un certain Samuel Boggs, un Américain qui aurait fait ses calculs vers 1945. J'ai lu ailleurs que des tracés similaires, menant à une conclusion presque identique - mais bien plus proche de la place du Bouffay, donc certainement plus exacte -, avaient été effectués, à la fin du XIXe siècle, par le géographe allemand Albrecht Penck. Et, demain, quand on aura un peu oublié tous ces noms compliqués, sans doute fera-t-on appel à un troisième savant pour démontrer la même évidence.
Lorsque j'étais enfant, mon grand-père avait découpé avec amusement -c'était un humoriste très fin-, mais avec beaucoup de soin et de respect aussi, dans la Nouvelle République du Centre-Ouest, un autre article expliquant, lui, que Selommes, notre petit village, était le centre du monde, irréfutablement.
J'ai connu plus tard des gens qui pouvaient prouver que le centre de la France - donc du monde - se trouvait près de Bourges, dans un hameau dont le nom m'échappe, mais où justement ils habitaient.
 
Le centre du monde, c'est tout à fait certain, se trouve partout où nous sommes.
Ainsi tout tourne aussi rond ou aussi peu rond que nous.
C'est très bien, cela permet de savoir où aller en paix, au moins, dans ce monde qui va bien vite.
Evidemment, depuis le centre de la mare où nous tournons ainsi, nageant paisiblement sur nos propres traces, il est quelquefois difficile de distinguer la rive. Il arrive même qu'on ne voie rien du tout, et qu'on se trompe de chemin. Parfois on se fait prendre à l'hameçon qui écorche la langue, ensanglante les rêves et brise les destins.
Car, dans le cercle des mondes, tant de centres se bousculent et se froissent - carpes lentes et lourdes que l'infini brise et rejette en ricochets, petits cailloux perdus.

Publié dans Nantes

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