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Le ventre du papillon

Publié le par Carole

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Quand le papillon s'est posé sur la vitre, j'ai remarqué son abdomen. Il respirait comme une fleur, d'un simple frisson presque imperceptible dans la lueur du soir. Je n'avais jamais observé ainsi un ventre vivant de papillon...
Il ressemblait à la fois au corps annelé et ponctué de la chenille qu'il avait été naguère, et à la coque grise comme cendres de la chrysalide dont il venait de s'échapper.
 
Petit papillon, ai-je pensé, tu portes le fardeau qui nous échoie à tous.
L'enfance faible et maladroite, les premières saisons rampantes et balbutiantes dont tu as dû t'extraire, le passé sombre ou plein de soleil qui te façonna ce corps tendre et fragile, ces pattes de brindille. Le long effort aussi de ta métamorphose, la brûlante souffrance de ton élan vers la lumière, et cette déchirure qui te laissa si seul, parmi les débris desséchés de ton dernier abri.
Et tout cela que tu fus, et que tu es encore, pèse beaucoup plus lourd que ces ailes de soie qui s'ouvrirent dans le jour comme de longs pétales, en ce matin du monde où, te croyant libre, tu t'envolas dans la lumière.
Mais, tu sais, je te regarde ce soir derrière la vitre, et, ce corps pesant que tu traînes, je crois qu'il est aussi beau que tes ailes.

Publié dans Fables

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Le gardien

Publié le par Carole

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C'est la coutume, dans les pays de vignoble, de planter, au bout de chaque rangée de ceps, un petit rosier.
En effet, plus sensible au mildiou que la vigne, le rosier en est atteint quelques jours avant elle ; ainsi le vigneron, le voyant se tacher et pourrir, et brûler et blanchir, comprend qu'il est temps de traiter sa récolte, et entreprend en hâte le sauvetage de ses biens.
Le petit rosier du bout de la rangée, dans l'apparente inutilité de sa grâce délicate, est, au milieu des ombres qui menacent, l'humble gardien des vignes, le serviteur patient et oublié des raisins ivres de soleil, gorgés de sève et de chaudes promesses. 
 
J'aime cette idée du rosier vigie, des fleurs légères et sans espoir montant la garde sous les grands ceps en gloire, et du mince bouquet garant des lourdes grappes, frêle gardien d'un vin futur.
De la beauté veillant à en mourir sur les vendanges de ce monde.

Publié dans Fables

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Solitude

Publié le par Carole

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Château de Cazeneuve - Chemin de ronde
 
  
Quand tu bâtis sur moi tes murs
que tu me serres de tes remparts,
que dans tes donjons tu m'étouffes,
que tu secoues ton glas dans mon coeur affolé
et que je crie du fond de tes cachots,
je te hais, solitude.
 
Mais quand, montant les marches à tes côtés,
je vais sur tes chemins de ronde,
que de là-haut je regarde le monde,
et que je veille sous le ciel
avec tes yeux de vieux fantôme,
je t'aime, solitude.

Publié dans Fables

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Bulles de savon

Publié le par Carole

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C'était si étrange et c'était si attirant, dans la rue déjà sombre, ces bulles de savon tournant dans la lumière, que nous les avons suivies sans y penser.
Quelques instants nous avons marché, fascinés, guidés par leurs promesses si légères. La rue était pauvre et triste, elles dansaient et tournoyaient par tous leurs arcs-en-ciel. Dans le crépuscule gris c'était comme un chemin léger qui s'élevait vers les étoiles, comme un envol d'embruns qui avait l'air de mener loin, et où se recueillaient, en anneaux fragiles et menus, les couleurs irisées du bonheur qui fuyait devant nous.
 
Puis, tournant à leur suite le coin de la rue, nous sommes arrivés jusqu'à un petit restaurant très ordinaire. Un appareil de métal noir était posé sur le trottoir, devant la porte. C'était de là que sortaient, en flots pressés, grésillants et factices, les bulles qui nous avaient enchantés.
Le prix des repas était affiché sur la vitre jaune. A l'intérieur, on entendait des rires et la sono marchait. Dans la rue où nous étions seuls, il faisait déjà froid, la nuit était tombée tout à fait.
 
Il suffit de si peu pour que surgisse devant nous le chemin de beauté qu'on pourrait suivre jusqu'au bout.
Il suffit de si peu pour qu'il s'éteigne et se dissipe et laisse place à l'ordinaire parcours.

Publié dans Fables

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Empreintes

Publié le par Carole

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Oléron - chemin d'accès au fort Vauban 
 
Nous étions allés voir le grand fort Vauban de l'île d'Oléron - grise étoile de remparts, rêve de forteresse absurde où des soldats d'ombre et de vent montent, face à la mer, la garde des jours morts, sur des chemins de ronde immenses, interrompus de grands trous d'herbe et de roches.
 
Soudain, alors que nous sortions, sous nos pieds il y a eu ces mains...
En nous penchant nous avons compris. Tout était expliqué, tout était écrit sur le sol : cela s'était passé en août 2005, l'entreprise Micheau avait coulé et étendu du béton sur le chemin pentu qui mène au vaste portail d'entrée. Une forte rampe, un ouvrage délicat.
C'était le soir, on allait achever le travail. Dans le grondement de la mer et de la bétonnière, les ouvriers satisfaits avaient tracé dans la pâte grumeleuse, si onctueuse pourtant, un rectangle bien ragréé, une dalle lisse et douce, pour y inscrire, comme il se doit, quand on est fier de l'oeuvre accomplie, le nom de l'entreprise. Alors l'idée leur était venue d'y inscrire aussi leurs noms, leurs noms à eux, côte à côte. Ensuite, sans savoir pourquoi, Ludwik s'était brusquement agenouillé, seul, du côté où la pâte rainurée déjà commençait à sécher, et il avait tracé rapidement encore une fois le début de son nom - Lud - et il avait dessiné la flèche, et il avait posé dans le béton frais, d'un coup, les paumes ouvertes de ses deux mains.
On les imagine si bien, dans le vent piquant de ce soir d'août, Hervé, Ludwik, J.M.Auge, et d'autres peut-être encore, dont nous n'avons pu déchiffrer les initiales usées, inventant cette farce, ce bon tour à jouer aux passants de demain et aux rois morts depuis des siècles, face au fort Vauban désert où s'avançaient déjà les fantômes de la nuit. Riant, un peu émus pourtant sous les remparts échevelés d'embruns et de saponaires, s'appliquant, inscrivant soigneusement leur nom chacun à leur tour dans le béton frais, avec la pointe d'un couteau trempé au sel de l'amitié et de la mer. Et puis Ludwik, soudain, plongeant ses mains vivantes dans la pâte grise encore douce et si tiède, les appuyant jusqu'à sentir se refroidir et durcir chaque pore de sa peau, retirant juste à temps ses phalanges raidies, frottant ses paumes sur ses vêtements en regardant à terre son empreinte, presque sérieux maintenant, ne riant plus que pour avoir l'air de plaisanter encore. 
 
Face au grand fort qui peu à peu tombe en ruines, il est là depuis déjà sept ans, ce rectangle semblable aux vieilles pierres tombales qui dallent le sol des églises sous le pas des vivants, près de ces deux mains épaisses qui ressemblent tant à celles que nos ancêtres ont posées sur le mur des grottes, il y a des millénaires. Larges et fortes, et si fragiles, poussiéreuses et usées.
Bien sûr, cela commence à s'effacer, c'est déjà si peu visible, si peu lisible, cela disparaîtra bien avant le vieux fort Vauban, qui lui-même disparaîtra bien avant les grottes profondément enfouies sous la terre où tant de mains imprimées sur la pierre attendent encore dans l'ombre d'être vues par des yeux vivants dans un rai de lumière.
Mais tout de même.
Tout de même, c'est là, c'est bien là.
 
Laisser dans la poussière une trace de son passage. Poser l'empreinte d'une vie fragile sur ce qui est promis à disparaître. Toute l'humanité dans ce simple désir.

Publié dans Fables

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Un mot de buis

Publié le par Carole

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Quand j'étais enfant, mon grand-père avait taillé, dans le jardin de la maison Ferrand, un petit canard de buis.
Un charmant canard vert à feuilles tendres qui bondissait sur la haie, prêt à s'aventurer dans le monde, comme nos vies d'enfants, et prêt comme elles à disparaître, dans le grand flot du temps qui fait croître le buis et les jours des enfants.
Mais mon grand-père retaillait sa haie, sans répit, soigneusement, régulièrement, artistement : le canard vécut longtemps, clair et joyeux. Puis les enfants, grandissant, peu à peu se détournèrent de lui - ce n'était, après tout, qu'un petit canard de buis très ordinaire, posé sur de gros troncs grisâtres. A regret, mon grand-père redécoupa la haie en pans rectangulaires et tristes, ordinaires et corrects. Peu après mes grands-parents quittèrent la vieille maison Ferrand pour s'en aller dans la ville voisine, où ils moururent, en exilés, satisfaits de leur nouveau confort, si loin pourtant d'eux-mêmes.
C'était il y a des années, des dizaines d'années.
 
Et voilà que maintenant, au pied du presbytère, devant l'école de Filles et de Garçons, le garde champêtre - comme on dit encore si joliment -, entretient ce petit massif de buis, qu'il arrose et taille soigneusement, régulièrement, patiemment, pour faire surgir dans la verdure naïve le nom toujours vivant du vieux village : SELOMMES.
Quelquefois le buis pousse un peu plus vite, ou bien le garde champêtre n'a pas le temps, alors les feuilles indisciplinées, les brindilles indélicates recouvrent le vieux mot. Il suffirait de si peu pour qu'il disparaisse... il suffirait que le garde-champêtre se lasse, que quelqu'un se moque, et le massif de buis, redevenant aussi terne et rectangulaire que jadis la haie de mon grand-père, oublierait à jamais quel nom lui fut donné par le ciseau du jardinier. C'est si fragile, un petit village, toujours sur le point de disparaître, fragile comme l'enfance, comme les vieilles gens, et comme la maison Ferrand.
Heureusement, toujours, au moment où l'on croit que tout va finir, les grands ciseaux, dans le buis qui s'échevèle, reviennent travailler, soigneusement, régulièrement, rêveusement, redécoupant de frais le vieux nom du village.

Le village est semblable à la haie de mon grand-père, et sembable aussi à ce massif, devant le presbytère, qui épelle son nom : sans la longue patience, sans l'effort, sans l'amour de chaque jour qu'on lui porte, il serait aussitôt effacé, recouvert, par ce monde qui n'aime ni les enfants ni les vieilles gens, ni les villages inconnus au fond des vallées oubliées.
 
Et, nous, sachez-le bien, nous tous, que nous soyons de ce village ou d'ailleurs, tout ce que nous sommes, tout ce que nous aimons, tout ce que nous voulons aimer, il nous faut le faire vivre et revivre, l'arracher à la disparition qui menace, à l'indifférence qui gagne, comme ces haies de buis sans fin taillées et retaillées, par notre effort et par notre amour, par notre patience plus forte que l'oubli.
 
Rien n'a de prix que d'être infiniment fragile, et d'avoir été, maintes fois, sauvé.

Publié dans Le village : Selommes

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Hésitation

Publié le par Carole

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Sous les tuiles du palais Dobrée, étrange demeure romane - ou romanesque - que se fit bâtir, en plein XIXe siècle, un collectionneur excentrique et philosophe, j'ai aperçu ce corbeau. Il dormait là-haut comme un gisant, la mousse lui fermait doucement les yeux, il était en paix. Un long fil d'araignée l'attachait encore à la pierre, et de lourdes fientes de pigeon l'empêchaient d'oublier, même en rêve, qu'en ce monde tout pèse, même l'oiseau, son poids de boue. 
 
 
A l'autre extrémité du palais, sur les parois de la tour orgueilleuse que, de son vivant, Thomas Dobrée ne vit pas achevée, veillait le serpent ailé, dont les deux yeux aigus ne se ferment jamais. De son venin stérile, il avait écrit sur le mur, en breton et en lettres flamboyantes, la devise de son maître," Ann dianaf a rog ac'hanoun",  l"'incertitude me ronge".
 
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Orgueil, désir, tourment jetés aux parois de Babel. Elan de la vie haute vers la beauté qui fuit. Amour et coeur mangé, folie et désespoir, pour celui qui s'accroche aux ailes du serpent, pour celui qui refuse l'humble loi des mortels - Accord et doux sommeil pour celui qui laisse le temps et la vie effacer son visage, pour l'absent de lui-même qui repose en sagesse sur les chemins terreux, humides et doux, du monde tel qu'il va. Mais cette bouche close, et ce regard détruit.
 
 
Et moi de l'un à l'autre, arpentant le jardin brûlant du palais, promeneuse d'un jour d'été.

Publié dans Nantes

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La laisse de mer

Publié le par Carole

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        Saint-Pierre-Quiberon 
 
 
On appelle laisse de mer cette frange d'algues, de branches mortes et de coquillages que la mer oublie sur les plages, à marée basse.
Ainsi, parfois, aux rives de la mémoire, se déposent les souvenirs, épars sur le sable des heures comme des algues encore vivantes que nous aurait laissées l'enfance.
 
Je l'avais si longtemps attendue...
J'avais écouté son souffle dans le coquillage verni qui ornait le buffet de mes grands-parents, à Guéret.Peu à peu j'avais appris à reconnaître, très loin au fond de moi, sa voix qui tremblait de promesses imprononcées et d'horizons fuyants, de navires à proues d'espérance, d'îlots fragiles et d'écueils désirés.
Et puis c'était arrivé : nous étions partis de Guéret un matin avant l'aube, et nous étions montés dans un train tiré par une locomotive à vapeur toute piaffante. - Tchou, tchououou...! s'était-elle exclamée, puis elle avait bondi, de gare en gare, d'aiguillage en aiguillage, de correspondance en correspondance, sans erreur, jusqu'à l'océan lointain. Le soir, à Vannes, il faisait nuit et il pleuvait, on était venu nous chercher en voiture, je m'étais endormie dans mes vêtements tachés de suie, bercée -Tchououou...tchou...- par l'ombre bondissante de la loco autant que par les cahots de la petite automobile qui nous avait déposés, après bien des virages, à Saint-Pierre-Quiberon.
Le lendemain matin, il y avait eu ce soleil ruisselant de sel, et ce ciel d'un bleu léger, frémissant d'oiseaux criards. De grands draps blancs s'enflaient de vent et de lumière, luttant comme des pirates liés aux mâts de fer plantés dans les galets du jardin.
Pendant le petit déjeuner, au fond du transistor grésillant de mon grand-père, qui contenait - mystère que j'acceptais sans chercher à l'expliquer - tout un orchestre avec la batterie, le micro et un costume d'argent pour danser -, Claude François avait chanté avec une conviction que je partage encore "Mais quand, le matin, je vois le soleil, le matin...", puis nous avions longtemps marché sur un chemin brillant de mica, à travers des herbes sèches semées d'immortelles et de chardons.
Tout au bout du chemin, le sable était hérissé d'algues, de coquillages, de brindilles éparses, et de rochers pensifs. 
 
Elle a entouré mes pieds de ses doigts frangés d'écume, de coquilles et de ciels renversés. J'ai caressé de mes lèvres l'arc-en-ciel de ses lèvres, sur mon corps mince j'ai serré son grand corps parcouru d'eau, de sable et de soleil, j'ai avancé dans la lumière. Et c'était bon comme quand on rentre chez soi, après une longue absence, et que la lampe rallumée fait dans la nuit son doux nid de jour clair, et qu'enfin on se reconnaît.

Publié dans Enfance

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Aller voir le blockhaus

Publié le par Carole

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Il y a quelque chose de très doux, de très léger, dans le spectacle d'une plage populaire, sur la côte atlantique, entre Quiberon et Saint-Nazaire, par une belle journée  d'été.
Libérés pour quelques jours de la lourde nécessité d'avoir l'air d'être ce qu'aucun humain jamais ne pourra être : employés de bureau, écoliers, agents de surface, coiffeurs, chômeurs, caissières, malades, ménagères ou chauffeurs routiers..., les baigneurs presque nus absorbent le soleil, la mer, le sable et le ciel par tous leurs pores vivants que dilate l'été. 
Tout à l'heure les ombres s'allongeront sur la plage, on reviendra au camping, d'un pas traînant, cuire des merguez sur un réchaud de fortune, jouer à la pétanque sur un coin d'herbe rase, on montera le son de la radio, peut-être même on dansera avec le voisin gendarme ou inspecteur des impôts, loin des goélands gris dont les ailes baignées de lune chevaucheront les vagues et les anciens naufrages.
Mais, pour l'instant, le soleil a pris possession du monde. Un employé pâle et malingre qui ne voyait jamais le jour s'élance à la poursuite d'un cerf-volant tout bleu, qui frémissant l'entraîne vers l'azur, un jeune garçon obèse cabriole sur le trampoline, une fille timide étendue sur les algues s'offre en sirène aux caresses du ciel, on achète aux marchands qui passent des glaces au goût sucré de paix. Il flotte dans l'air bleu quelque chose de joyeux comme un drapeau qui claque.
Alors, quelqu'un propose d'aller voir le blockhaus. Car la côte est semée de blockhaus, entre Quiberon et Saint-Nazaire, comme sur tout le littoral atlantique.
 
Tout en haut de son éperon de falaise, le blockhaus est visible de loin. On dirait un de ces rochers trapus taillé en force par l'abbé Fouré, une bête pensive, échevelée d'herbes sèches et veillant sur la mer.
Quand on s'approche, on voit qu'il est recouvert de tags et de noms d'amoureux, de lichens et de cinéraires. La rouille de son armure de fer a transpiré jusqu'au béton érodé qui s'effrite. Un pin maritime couché par le vent allonge vers lui ses racines. Dans le ravin tout proche, un autre blockhaus s'est déjà écroulé, et ses ruines battues par la mer, hantées de crabes et d'huîtres, se changent lentement en galets et en sable.
Si l'on pouvait entrer à l'intérieur, savoir ce qu'ils voyaient, ceux qui montaient la garde ici, comprendre ce que c'était, que d'attendre la fin, avec pour seuls compagnons le vent, les oiseaux et les vagues... Mais le blockhaus est muré. On s'assied sur le toit, en balançant dans le vide ses jambes nues et chaudes, et puis on rêve un peu. On aimerait comprendre comment des canons, des tanks, des ordres lourds de haine et des soldats à mitrailleuses ont pu ramper jusque-là sans glisser dans les dunes, s'abîmer dans les flots. On se prend à penser que la mer peut-être leur a parlé, à eux aussi, avant que tout finisse, d'un autre monde.
On est bien, là, sur le blockhaus qui s'émiette en rêvant, et qui bientôt, cédant au rauque appel de saint Guénolé devant Ys, à son tour tombera, sous l'étreinte des vagues, du pin maritime tout proche, du vent chargé de sel, ou des récifs d'hermelles. Des promeneurs passent en riant sur le chemin, on aperçoit en bas la plage, ses ronds bigarrés de parasols et sa foule apaisée, et on se dit qu'il n'est pas loin, peut-être, le jour où le bonheur, vraiment, sera rendu aux hommes.

Publié dans Enfance

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Les pigeons

Publié le par Carole

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      Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau. (La Fontaine)
 
 
Ces deux pigeons endormis, posés dans le rai d'une lampe, en équilibre sur l'étroite corniche, au-dessus de nous qui passions, très tard, dans la rue solitaire et obscure, c'était si peu de chose, c'était si émouvant pourtant.
Ces deux bêtes confiantes et ignorées de tous, ces deux êtres s'aimant, reposant côte à côte sur le nid tiède d'une pierre, dans le mince halo d'une lumière fragile, c'était comme si tout là-haut, dans le monde des oiseaux, quelque chose de nous s'était posé, quelque chose de léger, de très simple et de pur, que nous ne savions pas nommer,
ou comme si, peut-être, une brève lueur, glissant d'en-haut très doucement, sur l'aile lentement repliée de la nuit, était venue nous visiter - vers un monde toujours beau éclairant le chemin.

Publié dans Fables

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