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Liberté

Publié le par Carole

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    Penser en cercle quand on te parle de carré, suivre la ligne aiguë des pierres quand on t'invite à te courber. Aller à l'est, quand le vent pousse à l'ouest, et pencher vers l'orient, quand le couchant t'entraîne. Sur le chemin qu'on te traça bien droit, poser ton petit labyrinthe, puis, inlassablement, sur toutes certitudes, laisser pousser très drue l'herbe vive du doute. 
    Toujours te tenir de côté - là où commence l'infini.
 
    Tu n'auras jamais d'autre liberté en ce monde.

Publié dans Fables

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Musique

Publié le par Carole

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    Que la musique soit la clé, je n'en ai jamais douté.
    Clé d'ut, clé de sol, clé de fa, clé de nos existences et clé de nos désirs, la musique est la clé de tout, la clé toute ourlée d'ombre et de lumière vermeille de cette porte étrange qui nous attend là-bas, de l'autre côté du miroir, pour nous conduire sur les marches du monde.
    Le coeur qu'elle a ouvert comme un quartier d'orange ne se referme plus. Et jamais cette clé ne se dérobe à celui qui un jour l'a saisie pour bâton, au pélerinage de la vie.
    Que cela soit inscrit dans un coin gris et laid de la ville, c'est ce qu'il faut. Que la clé tout là-haut reste accrochée vibrante comme un battant de cloche, piquée comme un insecte bourdonnant au coin des mots qui grimpent vers ce qu'on ne sait dire, c'est bien ce qui doit être.

Publié dans Nantes

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Mélissa et Germain

Publié le par Carole

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     Mélissa et Germain, il y a des mois que je vous rencontre chaque jour sur ma route. Voilà que vous aurez bientôt passé votre premier hiver, et ce panonceau circulaire, solidement accroché à l'arbre de la zone industrielle, est maintenant contre l'écorce comme une lune douce où, sur vos noms qui s'effacent, la pluie, le vent et le soleil ont posé leurs cratères, leurs vallées, leurs chemins, leur errante lumière.
     Sans doute aviez-vous accroché cet écriteau pour guider les invités de votre noce, ou de la fête qui devait sceller votre union. Vous l'avez fait assez solide pour résister au vent et à la pluie, aux jours qui passeraient, et, la fête depuis longtemps achevée, vous ne l'avez pas enlevé. Je crois que cela vous plaisait, de savoir que vos noms veillaient là-bas, et qu'ils montaient pour vous le chemin de ronde, gardiens fidèles, sur l'écu de carton.
   Mélissa et Germain, vous le saviez, que c'est audacieux, d'écrire deux prénoms humains côte à côte sur une feuille unique. Vous le saviez, que la route est longue et qu'elle est âpre, qu'on peut s'accrocher la peau au fil de fer aigu qui déchire les vies comme des arbres, et que les mots s'enfuient, au vent qui les balaie, aux pluies qui  font pleurer...  Mais vous avez fabriqué l'écriteau, et vous l'avez posé comme un bouclier sur le corps frêle du petit arbre de la zone industrielle.
  Et maintenant, qu'adviendra-t-il ? Peut-être que peu à peu vos deux noms se fondront à l'écorce de l'arbre, pour y grandir en feuillages et en paix, ramée de tendresse heureuse, au milieu de l'agitation des hommes. Peut-être que bientôt toutes les tempêtes accumulées dans vos coeurs tourmentés se lèveront pour vous déchirer, vous séparer, et vous jeter, guenilles de papier, solitaires, au grand souffle du monde. Ou bien plutôt, peut-être, ne restera-t-il demain sur le tronc de l'arbre qu'un cercle vide et creux comme un coeur sans bonheur, enveloppe fanée d'un message oublié, où vous continuerez, silhouettes pâlies, à faire semblant de vous aimer.
    Je n'en sais rien et vous non plus n'en savez rien. Mais j'aime voir quand je passe, entre les usines et les bureaux, au bord de la route accablée de camions et d'automobiles affairées, que, sur le petit arbre du trottoir, vos deux jeunes noms ont déjà traversé leur premier hiver.

Publié dans Fables

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Une vieille pomme

Publié le par Carole

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    Elle se perdait à la cave, je l'ai posée sur cette vieille assiette, jadis façonnée et peinte par les mains d'un très vieux potier provençal, et je l'ai emmenée au jardin. Puis je l'ai laissée là, sur la terrasse d'après-midi, à retrouver le soleil et à se baigner d'ombre aussi, et je l'ai regardée.
   Car c'est beau, une vieille pomme, ridée et craquelée, parcheminée, ravinée, bosselée, tuméfiée, colorée, c'est beau comme une planète. C'est comme un monde entier, une vieille pomme, qui tourne dans le temps, et se prépare à mourir et à revivre en cercle, veillant sur ses pépins, en attendant la fin. Car elle est devenue ce que toujours elle devait être : le fruit bien mûr, patiemment enclos sur le vivant secret d'un coeur fécond.
 
    On dit que le temps rend l'homme sage. Ce n'est pas vrai. Le temps souvent rend aigre, sot, routinier. Souvent il épuise les corps et il pourrit les âmes.
   Le temps n'assagit que ceux qui savent extraire d'eux-mêmes le suc, le mûrir lentement, et le faire remonter dans chaque veine, dans chaque pli de leur être, jusqu'à ce qu'il frémisse sur leur peau en rides et chemins qui s'en vont vers eux-mêmes et creusent leurs sillons - inépuisables labyrinthes, routes entremêlées qui toutes prennent source au même coeur profond, où le voyage d'une vie d'un même trait s'achève et recommence.
    Le temps est un alchimiste, qui nous fait devenir ce que nous étions. On ne lui ment jamais. 

Publié dans Fables

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Dieu (et les hommes aussi)

Publié le par Carole

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    Ce matin, en traversant le boulevard Jean-Monnet, j'ai rencontré Dieu. Du moins son nom d'un bleu céleste éclatait sur un mur tendu de rouge, et de grands panneaux m'indiquaient comment le rejoindre. Même il était peut-être là, devant moi, dans cet arbre à l'éclat singulier.
    Je n'ai pas été étonnée, car Dieu est partout, on le sait, et surtout là où on ne l'attend pas. Mais, en avançant, j'ai vu que je m'étais trompée : je n'étais que devant l'Hôtel Dieu - ce qui est déjà, après tout, très beau. Bien sûr, je l'avais toujours su, alors que je suivais en rêvant le mot Dieu.
    La ville est pleine de mots qu'un pas, un geste, un regard rapide extraient, déforment, reforment. La ville est pleine de mots qui passent et que l'on suit sans y penser vraiment.
 
    Et puis, un peu plus loin, alors que - je l'avoue à ma grande honte - je courais comme une enfant pour attraper mon tramway, je suis tombée sur un trottoir glissant de pluie, et je me suis si sauvagement ouvert le menton que je saignais comme une fontaine. Des passants charitables - qui n'ont pas hésité, eux, à manquer leur tramway - ont appelé les pompiers. Ils sont arrivés en moins de cinq minutes, et ils m'ont transportée aussitôt aux urgences. Il y avait là des jeunes gens surmenés qui allaient et venaient au milieu de brancards chargés de malades et d'agonisants. Pourtant quelqu'un a trouvé un peu de temps pour me recoudre, me soigner, me laver, et me réconforter.
    La ville est pleine de gens qui donnent du sens aux mots qui font la vie divine, ou peut-être tout simplement humaine.

Publié dans Nantes

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La triste histoire des rois

Publié le par Carole

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 "O, that I were a mockery king of snow,
Standing before the sun of Bolingbroke,
To melt myself away in water-drops !"
"Oh ! que ne suis-je un dérisoire roi de neige, exposé au soleil de Bolingbroke, pour me fondre tout en eau"
(Shakespeare, Richard II)
 
 
    On restaure en ce moment à Nantes la statue de Louis XVI - cet étrange "stylite" -, et notre vieux Louis XVI, blanchi et remis à neuf, a tout à fait l'air maintenant, au sommet de son échafaudage, de vouloir s'envoler en fusée pour l'autre monde.
    En le voyant hier soir s'élancer dans l'air brumeux d'une journée de pluie, vers un rayon léger du soleil qui passait, puis retomber dans l'ombre, lourdement, sans avoir pu s'arracher à son piédestal démesuré, j'ai repensé à la triste histoire des rois...
   Ne vient-on pas, justement, de retrouver en Angleterre le squelette de Richard III, sans cheval et garé sous un parking, enroulé sur la spirale scoliotique de ses vertèbres de bossu, immobile à jamais dans la coquille de monstre que lui sculpta Shakespeare ?
    Triste est l'histoire de la mort des rois. Triste est l'histoire des rois, parce qu'elle est l'Histoire. Nous autres hommes vivons et mourons comme insectes de neige, comme flocons de brume, vagues lueurs qui flottent et dansent sur la terre, avant de disparaître entièrement dans la nuit. Et l'oubli jette au vent du néant notre poids de péchés et notre lot de tragédies. Mais eux, les rois, appartiennent à l'Histoire, comme les héros de la mythologie et les personnages de la Bible appartiennent au Mythe. Leur vie, que le hasard pourtant façonne autant qu'il façonne la nôtre, s'écrit mot après mot comme un destin pour se lire comme un livre. Et puis, quand ils sont morts, leur existence entière tient, lourde et noire comme le plomb des imprimeurs, sur quelques pages épaisses, sombres ou grisâtres, qu'ils ne peuvent ni réécrire, ni effacer, ni fondre, et qui sont pour toujours leur tombeau.
    Triste est l'histoire des rois dont les hommes se racontent l'histoire.
    Triste est l'histoire de la mort des rois que les hommes n'oublient pas.

Publié dans Nantes

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La Source - Selommes

Publié le par Carole

Pour ouvrir l'album, cliquer sur l'image

Publié dans Le village : Selommes

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Le papillon

Publié le par Carole

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"La lune blanche 
Luit dans les bois
[...]
Rêvons, c'est l'heure.
 
Un vaste et tendre
Apaisement
Semble descendre
Du firmament
Que l'astre irise...
 
C'est l'heure exquise"
(Paul Verlaine)
 
 
     La "Folle Journée" vient de s'achever. 
    Il me semble déjà que tout s'est dissipé, et de tant de musique je ne sais plus une note. Qu'ai-je donc retenu de ce qui m'enchanta ? Peut-être le visage émouvant de cet altiste, si laid et grimaçant, mais exprimant l'extase la plus pure.
    Ou peut-être la main si épaisse et si délicate de Boris Berezovsky, cet ours magicien, égrenant au clavier chaque goutte d'eau claire jetée dans la nuit par l'ondine, puis démêlant dans la pénombre la pâle chevelure arpégée de la fille aux cheveux de lin.
    Ou bien la silhouette minuscule et presque effacée de ce papillon, qui s'était égaré contre une vitre, près de la salle "Verlaine", et qui battait faiblement des ailes vers la lumière.
   Toute musique s'adosse au silence, et tout élan à sa chute. Nous nous cognons comme des papillons à cette vitre sale et barrée de nuit qui nous sépare de l'éternité. Et toute la beauté humaine n'est que le tremblement infime que font une heure sur le néant nos ailes qui se brisent.
   Pourtant je ne voudrais pas échanger ce tremblement exquis pour l'infini vague et bleuâtre de derrière la vitre.

Publié dans Nantes

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Les peintres

Publié le par Carole

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    J'ai pris cette photo hier midi, à travers l'immense baie du Palais des Congrès, pendant la "Folle Journée", alors que je gagnais ma place au dernier balcon du grand auditorium, où je devais entendre le concerto d'Aranjuez.
    Sur l'autre rive, j'avais aperçu ces très jeunes peintres s'appliquant à recouvrir un tag plus ancien, posé là par eux-mêmes ou par des rivaux - comme le laissait entendre ce mot DUEL qu'on pouvait lire, à droite, en manière de défi.
    C'était curieux de les voir au travail, avec leur matériel de peintres de rue, ignorés de la foule mélomane, indifférents eux-mêmes à la fourmillante activité de ces journées musicales, se frottant au béton dans le froid d'un samedi de février, sous l'arche obscure d'un pont, pendant que, de l'autre côté, dans la chaude lumière du Palais, on se pressait pour entendre des artistes célèbres, venus du monde entier. Et là-bas, aussi loin d'eux que de nous, la ville, avec ses routes, ses automobiles et ses passants, poursuivait son destin tumultueux.
    Ainsi se partage le monde, en voies étroites et multiples, et chacun sur sa rive, et chacun sur sa route, poursuit sa chimère ou son oeuvre, s'appliquant, sans se retourner vers les autres, à la tâche, humble ou noble, que la vie, on ne sait pourquoi, lui a assignée.
 
     Le soliste du concerto d'Aranjuez était le merveilleux guitariste flamenco Juan Manuel Cañizares. En l'écoutant, j'ai pensé : "Orphée ne pouvait être qu'un guitariste flamenco."
 
      A la sortie du concert, j'ai jeté un coup d'oeil au-dehors : les jeunes peintres étaient toujours là. Ils avaient recouvert de peinture bleue le mur entier, sur lequel l'ancien tag avait disparu tout à fait. Sur ce bleu de ciel profond, ils avaient commencé à accrocher des lignes aussi tremblantes, entremêlées et blanches que des filets de nuages, courant comme des notes sur une portée d'orchestre.
 
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    Et ils continuaient à nous tourner le dos, indifférents à tous les concertos de ce monde, ne se préoccupant que d'achever ce dessin balbutiant qu'un autre bientôt recouvrirait..
 
    Ces portées de tags qui chantent ou grincent sur nos murs sont oeuvre si fragile. Aussi fragile que les jardins d'Aranjuez. Aussi fragile qu'un accord qui se brise sous les doigts d'un guitariste flamenco. Aussi fragile que le peuple gitan voyageant sur la terre. Aussi fragile que ces ponts que les hommes lancent entre les rives que séparent les eaux. Aussi fragile que les passants qui s'en vont sur ces ponts. Aussi fragile que les oiseaux qui passent dans la ville. Aussi fragile qu'un filet de nuage glissant contre le bleu du ciel. Aussi fragile qu'un moment de musique, par un matin de "Folle journée". Aussi fragile que la course d'Eurydice dans les prairies du mythe. Aussi fragile que la jeunesse des enfants qui peignent leur nom sur les murs de la ville.
    Fragile. Périssable. Infiniment bref. Brièvement infini. Voilà notre bien sur la terre.
    Le compositeur aveugle n'avait rien d'autre à nous dire, en nous offrant ces fruits, ces arbres, ces oiseaux et ces fontaines, bruissant comme des vies, chantant comme des coeurs humains, cueillis dans les jardins du palais d'Aranjuez qu'il n'avait jamais vus.

Publié dans Nantes

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Hope

Publié le par Carole

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    J'étais au bord du canal Saint-Félix, photographiant les reflets qui tombaient sur l'eau noire, quand cet homme est venu s'asseoir devant moi. Il faisait froid, j'ai pensé qu'il ne resterait là qu'un instant - car peut-on prendre plaisir à s'asseoir au bord de l'eau, par une froide nuit d'hiver?
    Mais il s'est mis à manger quelque chose qu'il avait apporté dans un papier, et à boire, de la bière, je crois. Et à attendre, longuement, regardant l'eau comme s'il avait voulu s'y noyer.
    Il y avait dans toute son attitude l'infini désespoir de ceux que la ville repousse, le soir, de ceux qui n'ont nulle part où aller, quand les portes se ferment. 
   Déjà sa silhouette se perdait d'ombre et les reflets du canal glissaient sur son visage, qui semblait s'effacer. Déjà sa vie se brouillait devant moi, et j'ai eu peur pour lui.
    Puis il y a eu, soudain, cette lueur entre ses mains.
    Il avait allumé un briquet, pour réchauffer ses doigts sans doute, comme la petite fille du conte. La lueur a dansé quelques moments dans la nuit, étincelle vive et légère.
     Alors j'ai vu ce mot sur le bord du ponton - Il m'a semblé lire "Hope"...
   Et j'ai pensé que cet homme, malgré tout, allait se relever, et qu'il retrouverait sa route. Puisqu'il tenait encore entre ses mains un peu de la lumière si fragile du monde. Puisque quelqu'un, un autre soir, était venu dans ce coin solitaire écrire pour lui ce mot sur le béton glacé.
   A cet instant, l'homme en effet s'est levé, j'ai recommencé à photographier les reflets de la rive et il est reparti vers la ville. 

Publié dans Fables

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