Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Le transformateur

Publié le par Carole

transformateur-chateau-de-Fougeres.jpg
 Transformateur - château de Fougères 
 
 
    Un transformateur, ce n'est pas beau - c'est ce qu'on avait dit sans doute.
  Aussi, puisqu'il était si laid, qu'il fallait le cacher, avait-on décidé de... le transformer. On avait convié un peintre, qui avait posé des fleurs sur ce décor de métal, et un poète, qui y avait inscrit des paroles étranges et musicales, placées sous le double signe du soleil et des fleurs de genêt. C'était tout simple, et c'était si beau désormais qu'un lierre s'y enroulait comme un coeur amoureux.
    Toute oeuvre d'art n'est-elle pas semblable à ce transformateur ?
    Un bouquet posé sur ce qu'on ne veut pas regarder, un rayon de soleil éclairant le métal, un arbuste poussant là où rien ne semblait devoir pousser. Et brusquement on regarde. Et tout à coup on s'aperçoit que ce qu'on voulait oublier, que ce qu'on dédaignait tant, que ce qu'on croyait ne pas aimer, par l'étrange et si simple pouvoir de la Beauté qui ignore ce qu'est le beau, s'est transformé, que cela grimpe dans notre coeur comme un lierre heureux, et qu'on est pris comme aux fleurs du genêt à ce balai magique qui remue sur la terre tous les éclats du soleil, toute la poussière des étoiles.

Publié dans Fables

Partager cet article

Les dentelles de monsieur Grou

Publié le par Carole

 rue Guillaume Grou 1
 
    J'ai été très surprise, en passant par hasard dans cette petite rue, d'y découvrir, non seulement que Guillaume Grou avait à Nantes l'honneur d'une rue, mais, que, de plus, il y était signalé comme philanthrope.
    Car ce brave protecteur de pauvres Oliver Twist, ce monsieur Grou, c'était bien autre chose encore.
    Un homme d'une élégance raffinée, par exemple, qu'on voit sur ses portraits vêtu de soie brodée et de dentelles vaporeuses, nacrées comme l'écume, légères comme les bons zéphyrs poussant sur l'océan les fins trois mâts de traite.
 
               grou_armateur_negrier
photo web
 
    Et puis, encore, le créateur du Temple du Goût, merveille de l'île Feydeau, palais de toutes élégances, bijou d'architecture.
    Avant tout armateur nantais. Ce qui au XVIIIe siècle voulait toujours dire : fortune négrière, tas d'écus poussés dru sur le fumier des hommes enchaînés dans les cales.
    Voilà ce que c'était que ce monsieur Grou de Nantes : bottes de bourreau, ceinture de maître, manchettes de dentelles, tasses de chocolat en porcelaine du Japon, logis de prince dont se pare pour toujours une ville.
 
     Mais pourquoi croyez-vous que c'est de Guillaume Grou que je vous parle ? 
    Pourquoi vous parlerais-je de Guillaume Grou, à vous qui n'êtes pas d'ici sans doute ?
   Je vous parle d'un rêve affolant que je fais quelquefois, devant les grandes oeuvres de ce monde, d'une étrange vision qui souvent me tourmente devant ce qui est beau.
    Imaginez cela : si, au lieu des splendeurs d'art qu'on nous donne à admirer, par on ne sait quel procédé de superposition, ou peut-être de transparence, sur un écran de vérité, on faisait apparaître l'amas de misères, de douleurs et d'horreurs qu'il a fallu pour les bâtir, - dans quel affreux cimetière, dans quel hospice hideux nous promènerions-nous, nous qui pensions avancer parmi les palais et les chefs-d'oeuvre ?
    Pourtant, comme les dentelles de Guillaume Grou, comme le Temple du goût, ces chefs-d'oeuvre que nous admirons sont bien de purs délices, et toute la souffrance qu'il fallut accumuler pour soutenir leur perfection ne saurait leur enlever leur parfum délicat, leur goût exquis d'infini. Il m'arrive même de penser, devant certains monuments, que toute l'histoire humaine pourrait se justifier par eux. 
    C'est qu'en eux, bien sûr, nous admirons, non les petits Guillaume Grou qui ont construit sou à sou cet enfer qu'on appelle la Terre, ni les rois qui ont fait couler le sang, mais les artisans de renom, les artistes immenses et les profonds penseurs qu'ils ont employés à leur caprices. C'est que toute beauté se filtre longuement, laissant au fond du grand tonneau des siècles écoulés la lie qui peut à peu se fond au bois vieilli.
 
  - Cependant, voyez-vous, ce monstrueux alambic, cet affreux appareil d'un alchimiste fou, qui ne nous donne la quintessence qu'en filtrant, goutte à goutte, le sang, l'angoisse, le désespoir, la misère et la boue de tant de vies humaines écrasées, où, dites-moi, où le placerons-nous dans le vaste musée de nos admirations ?

Publié dans Nantes

Partager cet article

Alentir (réédition abrégée)

Publié le par Carole

ralentir-2.jpg.psd.jpg-version-2.psd.jpg
"Il ne faut qu'augmenter le nombre des roues dans une horloge, ou charger son balancier, pour alentir son mouvement. [...] On dit aujourd'hui ralentiralentir est suranné" (Dictionnaire de Trévoux, 1771)
 
 
Sur la route réparée, une couche de bitume avait recouvert le R. Si bien que les grandes lettres blanches n'avaient plus du tout l'R de nous faire la circulation. Voilà qu'elles dessinaient sur le sol un mot, ancien et surprenant pourtant, un mot tout craquelé d'âge et de poésie, qui prenait l'tranquillement, et calmement s'en venait jusqu'à nous. Par la grâce d'une erreur, sur la foi d'un de ces beaux hasards qui enrichissent notre quotidien de tout ce que, soudain, ils y ouvrent de gracieux et d'inexploré, le banal "Ralentir" était redevenu le très doux, le très vieux "alentir".
 
Alentir, retrouver la lente pulsation de la vie qui monte, en nous et autour de nous, ses grandes marées de sang calme et de sève heureuse. Alentir, alunir, s'arrondir, s'en aller comme un astre, où va la lune, où va la terre.
Alentir, regarder alentour, marcher sans hâte, comme l'aiguille au cadran solaire, parmi les lumières et les ombres.
Alentir, oublier l'urgence et la trépidation, se poser comme une aile sur les branches du temps.
Alentir, cesser de creuser avidement sa vie comme sa tombe en croyant exploiter une mine, se poser sur le bord, écouter, regarder.
Alentir, retourner aux mots anciens, aux paroles d'avant, aux sagesses oubliées, pour comprendre demain.
S'alentir, s'alléger, s'alanguir, se balancer comme un arbre dans le bel aujourd'hui, glisser vers l'avenir par les routes du ciel et les chemins sinueux des racines.

Publié dans Fables

Partager cet article

De l'amour...

Publié le par Carole

statue-amants-carquefou.psd.jpg
Carquefou - Les amants
"Je fais tous les efforts possibles pour être sec. Je veux imposer silence à mon coeur qui croit avoir beaucoup à dire. Je tremble toujours d en'avoir écrit qu'un soupir, quand je crois avoir noté une vérité."
(Stendhal, De l'Amour, IX)    
 
 
 
    Depuis longtemps j'admire cette statue, qui orne, dans ma petite ville de banlieue, le jardin de la bibliothèque. Elle s'abîme et l'on a oublié le nom de son auteur. Il me semble qu'on la dédaigne. Pourtant, elle est de ces oeuvres profondes et rares qui, sobrement, justement, savent parler de l'amour - sujet universel, souvent si mal compris.
 
    Car ces deux-là résument tous les paradoxes, tous les tourments, tous les espoirs, tous les combats, et tout le bonheur de l'amour.
     Jetés dans le beau et le mauvais temps.
    Seuls, ne sachant que se regarder, comme le soleil et la lune, et pourtant plantés dans le monde, comme le sont les arbres et les maisons.
    Etroitement unis, ardemment confondus par le cercle dansant de leurs corps, cependant à jamais étrangers l'un à l'autre, figés dans cette distance infranchissable qui toujours séparera les êtres - toujours s'en étonnant, dans la stupeur de ne pouvoir dire nous sans dire encore je.
    Semblables évidemment, et si évidemment distincts, dans l'unique bloc où on les a taillés. Tendrement enlacés, mais déjà prêts pour la lutte. 
    Et tout de même, et malgré tout... ensemble, de leur amour, cristallisé dans cette roche où à eux-mêmes ils sont néstirant la pure substance de la vie, et l'élan mystérieux qui allège, et approche du ciel les couples de la terre.
    Oui, il me semble qu'il y a bien dans cette statue tout un beau traité De l'Amour.

Publié dans Fables

Partager cet article

Ombre et lumière

Publié le par Carole

visage-illumine-3.jpg.psd.jpg
Rue Kervégan - Nantes
 
 
J'ai vu ce mascaron, long visage pensif, que m'indiquait du doigt, au cadran solaire de la rue, l'heure d'un couchant d'automne. Et j'ai aimé ce masque, qu'ombre et lumière se partageaient comme un coeur d'homme.
Ses lèvres impuissantes s'ouvraient pour boire au soleil de la vie, un bref reflet du soir piquait tout l'au-delà dans sa prunelle grise.
Il était jeune, il était vieux ; il était beau, il était laid ; il était pierre, il était or ; il dormait là, mais il rêvait plus loin.
Il souriait au monde, et il pleurait peut-être. Il aurait pu parler, s'il n'avait dû se taire.
Jamais il n'avait cru être qui il était ; jamais il n'avait su être ce qu'on croyait. 
Il avait eu un nom que nul ne disait plus, comme nul bientôt ne dira plus le nôtre.
Il était simplement, à la porte du riche qu'avait ruiné la mort, semblable à tous les hommes.

Publié dans Nantes

Partager cet article

Fragile

Publié le par Carole

fragile
 
Fragile la mendiante assise dans la rue
Fragile la vieillesse quand misère la veille
Fragile le soleil quand un pauvre y a froid
Fragile la rue claire où se pose l'angoisse
 Fragile le bonheur qui ferme sa fenêtre
 Fragile le passant qui ne s'arrête pas
Fragile la boutique quand la faim la regarde
Fragile un monde riche où le malheur prospère
Fragile l'avenir quand détresse fait loi
Fragile notre amour quand charité se tait
Fragile toute vie quand une vie se meurt
 - Et fragiles les mots quand on ne sait que faire.

Publié dans Fables

Partager cet article

Je me demande si je ne suis pas un robot

Publié le par Carole

robot 7
 
     J'ai lu récemment avec intérêt, et en trois minutes précises seulement (soit exactement le temps moyen prévu par le logiciel de calcul du temps de lecture) la plainte d'un "verbicruciste" déprimé. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/673101-je-suis-verbicruciste-pourquoi-vous-ne-verrez-pas-whisky-dans-mes-mots-croises.html
    J'ai longtemps cru, du reste, qu'on disait "cruciverbiste"... mais, le logiciel de correction automatique en ayant décidé autrement, je m'incline et dirai à mon tour "verbicruciste".
    Ce "verbicruciste", donc, avait fait, sa vie durant, métier de rédiger des grilles de mots croisés - de ces mots croisés d'autrefois, blagueurs, astucieux, cultivés, dont la résolution donnait le plaisir d'exercer son savoir et sa finesse d'esprit.
    Mais maintenant, expliquait-il, ce sont des robots qui rédigent les grilles. Notre cerveau humain ne lutte plus, pour remplir les petites cases, qu'avec l'astuce d'une machine à l'intelligence aiguë mais tout à fait artificielle.
    C'est moins cher, donc c'est mieux, non ? Et le cruciverbiste - pardon, le verbicruciste, réduit au chômage, n'a plus qu'à suivre jusqu'au bout la courbe statistique qui le conduira au caniveau des vieilles lunes et des métiers défunts.
    Nous vivons déjà, et depuis plus longtemps que nous ne le pensons, dans le monde des robots. Ils régissent en coulisse le grand ballet des objets quotidiens, et c'est bien souvent à eux seuls que nous donnons la réplique, au téléphone, aux automates des stations services, aux guichets des gares ou des métros, et sur cette vaste toile où mes mots s'en vont tremblotant, à la poursuite de l'infime instant t qui leur est imparti, parmi des milliards de fils tendus par des machines inconnues et surchauffées, qui ne les retiendront certes pas plus du dernier instant t' dans leur chute aussi logique que fatale vers ce néant à quoi tend toute vie.
    C'est si troublant. On en vient à ne plus savoir.
    Moi-même, d'ailleurs, moi qui rédige en ce moment cet article, il faut que je vous dise... voilà : je me demande depuis peu si... si je ne suis pas un robot...
    Car, savez-vous, souvent, de plus en plus souvent, on me demande - enfin, bien sûr, je veux dire un robot - me demande de rentrer les lettres d'un code compliqué, pour prouver que je ne suis pas un robot, et, presque à chaque fois, j'échoue à le déchiffrer, je dois recommencer. Le mal s'aggrave, de jour en jour. J'ai énormément de peine, de plus en plus de peine à prouver que... enfin, voilà, à prouver que... je ne suis pas un robot. - Je suis peut-être un robot, un robot, un robot, un robot, un robot, un robot, un rob"<=", un rob_µ£°=, 1ロボツイ&***%<inputname="ctl00$cC$current_direction"type="hiddenid="ctl00_cC_роROботBOT!?1_0?。

Publié dans Fables

Partager cet article

Profil céleste

Publié le par Carole

visage Grand Blotterau (2) modifié-1.psd
Château du Grand Blottereau à Nantes 
 
De tous les visages de la ville, celui-ci, posé tout près du ciel et patiné par le temps, est l'un des plus purs et l'un des plus doux. Il y a une heure, pourtant, l'après-midi, où l'oeil blanc se charbonne d'ombre, où le profil se découpe plus gris dans l'air bleu. En automne on croirait une Cérès mélancolique. Une Cérès au rebord du temps. Celle qui résignée attend de perdre à nouveau son enfant.

Publié dans Nantes

Partager cet article

Le jeune arbre

Publié le par Carole

arbre tordu 2.psd
 
    Il avait d'abord poussé droit, le petit arbre, autant qu'on peut aller droit en ce monde où rien n'est vraiment droit, tant que son vieux tuteur l'avait tenu serré.
    Il s'était évadé dès qu'il avait pu. Echappant à sa brève tutelle, il avait tendu le cou vers la liberté, il avait eu, dans la lumière d'été, son rond de danse et de bonheur, son tour de piste au bras du jour.

    Et puis, l'âge venant de n'être plus arbrisseau et de faire sa vie dans le peuple des haies, il s'était résigné. Il était rentré dans le droit chemin - celui qui n'est jamais tout à fait droit, mais qui oblige à se tenir, à s'aligner et à marcher à l'ombre. Le général Automne l'avait soumis et dépouillé comme un autre, et, comme un autre, il s'était laissé, sans mot dire et sans courber l'échine, arracher ses galons de printemps.
 
    De son incartade domptée, il avait gardé cependant un petit air faraud, un penchant de tristesse, une ombre d'incertitude, une poussée de colère, quelques bourgeons de joie légère, et un brin d'insouciance.
 
     Il avait une allure très humaine en somme. 

Publié dans Fables

Partager cet article

Art et instant

Publié le par Carole

art et instant 1.psd
 
 
Guidée
par cette sage enseigne,
qui parlait d'or dans la rue grise,
avant que ne tombe la nuit,
par ce reflet aussi, du vieux château des Ducs,
qui se penchait à la fenêtre,
 
de l'art,
je dirai, à mon tour,
qu'il est un étrange travail,
qui ne vise qu'à capturer l'instant
- pour toujours -.
 
Et puis je me tairai,
ayant laissé passer l'instant
- pour toujours -.

Publié dans Nantes

Partager cet article