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Autoportrait à la boule de lumière

Publié le par Carole

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    Encore une fois j'étais rue Kervégan, sur cette île Feydeau posée longue et sombre dans la ville, beau navire ensablé, avec ses mascarons baroques en figures de proue, et ses portes de vieux bois gris fermées comme des cales.
    On avait installé déjà les décorations de décembre, et des boules luisantes, pendues aux filets des guirlandes électriques, se balançaient au vent, bulles légères, emportant dans leurs cercles les reflets de la ville. Je marchais, regardant au-dessus de moi la rue multipliée grimacer et danser sous le soleil glacé comme un équipage en joie. Au revers de l'année, le temps flambait, souffle de rhum ardent, les derniers ors du monde ; les boules oscillaient dans le ciel, miroirs infimes et pourtant si profonds de l'éternelle lumière.
    Quand je me suis vue là-haut moi aussi, insecte noir au coeur d'une bulle dansante, infime passager, atome tournoyant dans la poussière des heures, je n'ai pas pu m'empêcher de me tirer le portrait.
 
    Nous sommes si légers... le vent nous pousse chaque jour un peu plus loin, c'est un sombre destin. Mais le voyage est somptueux, sur la nef des fous, des illusions et des reflets tremblants, dans la poussière d'étoiles de nos vies minuscules, paillettes d'infini dansant sur le néant.

Publié dans Nantes

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Fissures

Publié le par Carole

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Nantes - ruelle des Tanneurs 
 
Sur le flanc fatigué de cette vieille maison j'ai vu tant de fissures, tant de fractures, tant de blessures...
Dans ces brèches béantes on aurait pu serrer le poing, glisser la lame du couteau, affûter le fil de l'épée, faire avancer des tanks, faire marcher des armées, des désastres et des épouvantes, des incendies, des bulldozers, de longs écroulements.
Mais on les avait toutes, l'une après l'autre, soigneusement pansées, rejointes, réparées, cimentées, rassemblées,
pour qu'elles tiennent encore un moment ensemble, ces pierres usées, désunies, désolidarisées, prêtes à se séparer, à éclater en sanglots gris, et à s'abattre en ruines comme de longs malheurs.
Sur le flanc fourbu de la vieille bâtisse l'écorce de crépi sale se crénelait de blanc. Et c'était comme si un lierre avait fait courir sur un tronc mourant ses racines vivantes.
La maison revenue des tempêtes s'était peu à peu redressée vers le ciel où, lentement, dans la paix retrouvée, bleuissaient les nuages.
 
Il en faut de la patience, et de l'envie d'aimer, et de l'amour de vivre,
et du travail lent, et des mains d'artisans,
pour que cela tienne debout,
un édifice humain,
même un peu de travers, même pas bien joli, même pas pour toujours.
juste debout
un moment
pour que cela grandisse, pour que cela s'élève au lieu de s'effondrer
dans les beaux jours et dans le mauvais temps.

Publié dans Nantes

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Soudain la lune

Publié le par Carole

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Parfois, au soir d'une sombre journée, à la sortie d'un jour perdu à regagner sa vie sur ce monde des hommes qui nous la dispute si rudement, on quitte un instant le trottoir de bitume, on laisse derrière soi le boulevard encombré de voitures, pour marcher près du fleuve sur le quai délaissé, damier aux vieux pavés jointoyés d'herbes et de chemins enfouis.
Soudain la lune... 
Soudain la lune est là-haut sur son fil à danser lentement tout en rond.
Et le couchant lui fait un filet de lumière, et les nuages assis dans les gradins du ciel la regardent passer, hochant leurs têtes grises.
Sur le fleuve-océan, le pont de lourd béton est la barque qui va d'une rive à l'autre de l'univers, les immeubles se penchent comme des arbres au vent des îles heureuses, la ville glisse en paix sur l'écume du temps, et cette grue, là-bas, est le mât de misaine où flotte la voile bleue de l'éternel retour.
Et tout reprend sa place, et celui qui ne savait plus, celui qui marche sous la lune, voilà qu'il comprend où il est.

Publié dans Nantes

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Rien

Publié le par Carole

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    RUE LA NOUE BRAS de FER, quelqu'un avait dessiné le mot RIEN. Très soigneusement, en choisissant sur le béton effrité du blockhaus un coin plus lisse, plus pâle, traçant pour l'encadrer quatre minces virgules qui lui faisaient un cartouche - ou peut-être sur ce mur aveugle une sorte de regard, et deux moustaches de sourire.
     RIEN. Venir rien que pour dire qu'on n'a rien à dire. Se donner tout ce mal, juste pour rien. C'est un rien étonnant, tout de même.
     La Noue Bras de fer, lui qui n'était pas rien, n'aurait jamais agi ainsi pour rien, et pour rien en ce monde n'aurait rien écrit d'aussi misérable sur les murs repoussants de ses prisons héroïques.
    C'était un brave, savez-vous, un officier de beau renom, ce La Noue, dit Bras de fer car il avait, rien de moins, rien de plus, une prothèse de métal à la place du bras humain qu'on lui avait tranché. Un Huguenot du temps des guerres de Religion, dévoué à son roi, prêt à toute souffrance et à toute hardiesse, esprit puissant et distingué aussi. Grand homme, très grand homme pour livres d'histoire et rues de villes capitales.
    Et de cela, voyez-vous, justement, de cela, à mon avis, il y a beaucoup à dire... car l'histoire, au fond, l'histoire qu'on nous raconte, avec ses défilés de grands hommes, a-t-elle été vraiment écrite par la main de fer des La Noue, ou par ceux qui n'ont rien laissé ni de leurs noms ni de leurs os ? A-t-elle été bâtie par les généraux, ou par leurs pauvres soldats ? Par les rois ou par leurs serviteurs ? Par les esprits profonds ou par les humbles femmes qui leur ont servi la soupe et chauffé le lit ? Par ceux qui savaient tout, ou par les gens de rien ?
     En regardant de plus loin, en réfléchissant de plus près, il m'a semblé que ce n'était pas rien ce RIEN. Il m'a semblé que c'était peut-être comme un nouveau nom de rue apposé plus bas, plus modeste, plus terne... comme une façon de nous le dire, cela que nous savons mais qu'on ne dit jamais, qu'on nous ment sur les noms, que les hommes de tout ne sont rien sans les hommes de rien, que les hommes de rien sont dans tout, et qu'ils sont derrière tout, et que leurs vieux visages effrités nous regardent passer dans chacune de ces rues qu'ils ont soigneusement dessinées et pavées pour que tous ces grands, ces très grands hommes de l'histoire qu'on raconte y avancent en triomphe sur leurs vies oubliées, leurs vies de moins que rien, leurs vies de trois fois rien.
    Et puis, qu'importe ? Car RIEN, c'est ce que nous serons, tous autant que nous sommes. Qui se souvient aujourd'hui de La Noue Bras de fer ? Est-il rien de plus que ce nom, posé comme un timbre sur un mur de béton friable, posté là vers le rien jusqu'à ce que la rouille en mange tout le fer ? Autant dire, rien. Rien de plus qu'un homme, et ce n'est rien du tout.

Publié dans Nantes

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Les Ombres

Publié le par Carole

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PHOTOGRAPHE, n - 1842. Barré : "auteur qui écrit sur la lumière" (Le Grand Robert de la langue française)
 
 
Je photographiais cette grande ombre d'arbre qu'un habile éclairage projette, le soir, sur le mur du vieux château des Ducs de Bretagne, et qui vient nous rappeler que toute ville n'est qu'un amas de pierres posé sur des forêts enfouies qui renaîtront un jour - quand nous ne serons plus, hommes de passage qui cèderons la place aux mondes éternels.
Comme il arrive souvent, un passant jusque là indifférent, ralentissant le pas, s'est approché pour regarder ce que je regardais. Il a repris sa route. Puis il s'est de nouveau arrêté, un peu plus loin, seul désormais, pour regarder à loisir. Ce n'était sans doute pas la première fois qu'il passait devant l'ombre. Mais c'était sans doute la première fois qu'il la voyait...
Je le remarque souvent : quand on photographie quelque chose, quoi que ce soit, les passants se mettent à regarder. De simples choses qu'ils n'avaient jamais vues deviennent alors surprenantes, intéressantes même. Ou bien ils haussent les épaules, se demandant quelle rage peut habiter l'esprit d'un photographe... Mais ils ont regardé.
La photographie ne serait rien si elle n'était que l'art de saisir la lumière pour la fixer. Elle est aussi, elle est d'abord, l'art d'amener les regards vers la lumière du monde.
 
L'homme regardait, donc, et moi, restée un peu en retrait derrière lui, je le regardais aussi. Sur l'eau des douves se reflétaient, feux tremblants de la rampe, les lueurs égarées de cette Porte d'eau qui menait jadis à la Loire. Au loin flambait le grand incendie crépitant de la ville, et les grands mâts des grues tournaient sur les vagues assombries des nuages. L'homme était vieux déjà, et il était très seul, je le comprenais maintenant - je n'aurais su dire à quels signes infimes. Debout dans le soir qui tombait, il n'était plus devant moi qu'une ombre, regardant une autre ombre. 
Et j'ai pensé que la photographie, cette étrange écriture de la lumière, ne montre que cela, toujours, au fond, à travers les lueurs qu'elle capture : les ombres - toutes ces ombres qui passent en ce monde et glissent un moment, tout au bord de la rampe comme au parapet du néant, avant de disparaître. 

Publié dans Nantes

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Dessous

Publié le par Carole

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    Les dessous, voilà, c'est ainsi, les dessous sont toujours surprenants, souvent troublants, rarement affriolants.
   Dessous de l'affiche et dessous de l'histoire. Sombres dessous des cartes, astucieux dessous du théâtre. Sales dessous des affaires honorables et dessous gribouillés des toiles les plus pures.
    Dessous-de-table. Dessous de tapis où s'amoncelle la poussière. Beaux dessous de l'orchestre, où tremble l'appel des hautbois, le cri d'enfant des clarinettes, le clair soupir des flûtes.
    Tous ces dessous des choses... De quoi ruiner des mondes. De quoi dégringoler au trente-sixième dessous. De quoi s'émerveiller aussi parfois, et sourire au-dessous de l'échelle.
    Mais que sait-on de ce qu'on a cru voir tant qu'on n'a pas regardé en-dessous ?
 
    Ainsi, il y a presque deux semaines, je vous ai montré ce grand pan de carton ensoleillé qui nous disait si joliment : " Sourissez à la vie ".
    Je suis tombée de très haut tout à l'heure quand j'ai regardé en-dessous, car il était toujours au même endroit, juste posé un peu plus haut, sur d'autres parois de carton, et il servait de toit, par cette fin d'après-midi grise et glaciale, à un SDF - comme on dit aujourd'hui où tout doit prendre une apparence rationnelle et moderne, tout, même la monstruosité qui veut que tant d'humains soient privés de logis sur cette terre qui appartient à tous.
    L'homme couché sous le sourissant carton s'était tout simplement bâti une hutte avec les déchets de la ville, comme ses ancêtres se seraient fait une cabane de rondins ou de boue, et il avait posé là son sac et son duvet, pour résister au froid.
  La nuit tombait. Des étudiants des beaux-arts qui sortaient de leurs cours bavardaient avec lui, lui offraient des cigarettes, des gâteaux et des livres. Sans doute les mêmes qui avaient écrit et dessiné sur son toit, l'autre jour, ce message qui probablement lui était déjà destiné...
    Moi, j'étais stupéfaite... j'avais découvert les dessous de mon beau carton : une immense misère et beaucoup de douceur, un homme replié sur lui-même comme une souris tremblante, et la bonne chaleur d'une jeunesse encore tendre et joyeuse. 
    La vie, en somme, telle qu'elle va aujourd'hui, barre dessous, par ce temps de gros vent où l'on sourisse comme on peut, sous la tempête et sous la vague, pour ne pas se noyer.

Publié dans Fables

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Avant

Publié le par Carole

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Vestige, incrusté dans le mur du "Hangar des machines", d'une grue des chantiers navals de Nantes, fermés en 1987 
 
 
 
     Avant...  le ciel était si bleu... et les bateaux si blancs sur le fleuve immobile. Pas un point de rouille aux rouages du bonheur, pas une fissure au ciment de la vie.
     De grands bouquets d'oiseaux aux branchages du jour, des routes pavées de rêves, toutes trempées d'étoiles, une unique saison tournoyant sur elle-même, et chaque heure dansant comme un soleil levant dans l'orbe du matin.
     Avant... il suffisait de tendre la main, une branche s'en saisissait. Il suffisait de rire aux nuages envolés, un dieu nous saluait. Il suffisait de nommer une fleur pour qu'elle soit l'espérance. Il suffisait de jeter un caillou pour qu'un chemin prenne racine.
     Avant... quand tout était parfait, quand nous étions au monde comme en nous-mêmes, quand nous vivions là-bas et que c'était ici, et que tout faisait cercle, en Eden ou en Arcadie, en enfance ou en paradis.
     Avant... 
 
     L'âge d'or est toujours derrière nous. Pas une civilisation qui n'en soit convaincue. Pas un humain qui ne le déplore.
     Car nous allons sans cesse, et jamais ne nous arrêtons - que sur nos souvenirs, qui peu à peu se figent, dans l'azur qui s'embrume, et l'ombre qui grandit, et la rouille qui gagne, et l'illusion qu'avant, dans ce monde perdu qui est encore le nôtre, était l'éternité.

Publié dans Nantes

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Oubliez l'argent ?

Publié le par Carole

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    Sur le conseil d'un "aminaute", j'avais ouvert cette vidéo. La conférence, brève, ne manquait certes pas d'intérêt, et je dois dire que j'étais tout à fait d'accord avec Alan Watts pour décider d'oublier l'argent...
    Mais ce qui a attiré mon attention, c'est plutôt "l'annonce Google" qui l'accompagnait. Vous connaissez, évidemment, ces publicités aléatoires et invasives qui se mêlent à tous les services "gratuits" que nous utilisons sur internet ? Un proverbe tout récent, mais qui, à n'en pas douter, est destiné à s'inscrire durablement dans la sagesse des nations, en résume le fonctionnement avec beaucoup de clarté : "Si un produit est gratuit, c'est que c'est vous qui êtes le produit"...
    Ainsi, Google peut tranquillement m'affirmer, à la fois que l'argent peut être oublié, et que rien n'est plus simple et nécessaire que de souscrire un crédit... et le défunt Alan Watts peut me démontrer depuis l'au-delà, avec beaucoup de sagesse, que l'argent n'a aucune importance, en recourant aux services de Google, qui, par amour de l'argent, autant que de la parole des sages, vend le temps de passage de sa vidéo à une société financière qui...
     ... où je veux en venir ?
   A ceci : après des siècles de civilisation marchande, l'argent, voyez-vous, est tellement inhérent aux échanges humains que, même pour en contester la valeur - mot que, remarquez-le bien, il n'est plus possible d'utiliser sans double sens - il faut recourir à des échanges fondés sur l'argent, et qui nécessairement, directement ou, plus souvent, indirectement, nous parlent d'argent, nous le rendent nécessaire... Le conseil que nous donne Alan Watts, "oubliez l'argent", n'est donc sage qu'en apparence, car il est tout simplement impossible d'oublier l'argent - ou alors on ne l'oublie que comme un malade, parfois, criant et se révoltant à la manière des bien-portants, oublie le cancer qui le ronge et les soubresauts de ses entrailles.
     J'irai plus loin encore, au risque de vous ennuyer ou de vous terrifier, je ne sais : s'il arrive qu'un mal nous soit assez lourd, assez terrible pour qu'il nous semble n'avoir d'autre choix que de prendre la parole et de le dénoncer, de nous révolter ou de nous indigner, c'est, à n'en pas douter, que ce mal s'est déjà si profondément enraciné en nous qu'il n'est plus séparable de notre corps malade, qu'il est devenu nous-même - car avant d'en arriver à ce stade, nous n'en souffrons pas vraiment, n'est-ce pas ? - Alors les mots, les cris, tous les moyens absurdes par lesquels nous voudrions arracher de nous ce mal ne font plus que le nourrir, puisqu'ils procèdent de lui...
    -... suffit... ! Et que proposez-vous, alors ? 
    -Rien, évidemment. Sinon peut-être de méditer cette maxime en lame de scalpel qu'on doit, cette fois, à Einstein, et qui va trop profond pour reposer un jour dans les annales de la sagesse des nations - cette ruse de l'humaine déraison - :
     "On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré".
 
     Et, depuis cet étrange laboratoire où on le laisse baigner dans l'alcool, coupé en fines lamelles, depuis des décennies, je le vois se plisser de rire, - ou peut-être se tremper de larmes - le cerveau génial du vieil Albert. Car comment changer de "modes de pensée", il s'est bien gardé de nous l'expliquer...

Publié dans Fables

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Le transformateur

Publié le par Carole

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 Transformateur - château de Fougères 
 
 
    Un transformateur, ce n'est pas beau - c'est ce qu'on avait dit sans doute.
  Aussi, puisqu'il était si laid, qu'il fallait le cacher, avait-on décidé de... le transformer. On avait convié un peintre, qui avait posé des fleurs sur ce décor de métal, et un poète, qui y avait inscrit des paroles étranges et musicales, placées sous le double signe du soleil et des fleurs de genêt. C'était tout simple, et c'était si beau désormais qu'un lierre s'y enroulait comme un coeur amoureux.
    Toute oeuvre d'art n'est-elle pas semblable à ce transformateur ?
    Un bouquet posé sur ce qu'on ne veut pas regarder, un rayon de soleil éclairant le métal, un arbuste poussant là où rien ne semblait devoir pousser. Et brusquement on regarde. Et tout à coup on s'aperçoit que ce qu'on voulait oublier, que ce qu'on dédaignait tant, que ce qu'on croyait ne pas aimer, par l'étrange et si simple pouvoir de la Beauté qui ignore ce qu'est le beau, s'est transformé, que cela grimpe dans notre coeur comme un lierre heureux, et qu'on est pris comme aux fleurs du genêt à ce balai magique qui remue sur la terre tous les éclats du soleil, toute la poussière des étoiles.

Publié dans Fables

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Les dentelles de monsieur Grou

Publié le par Carole

 rue Guillaume Grou 1
 
    J'ai été très surprise, en passant par hasard dans cette petite rue, d'y découvrir, non seulement que Guillaume Grou avait à Nantes l'honneur d'une rue, mais, que, de plus, il y était signalé comme philanthrope.
    Car ce brave protecteur de pauvres Oliver Twist, ce monsieur Grou, c'était bien autre chose encore.
    Un homme d'une élégance raffinée, par exemple, qu'on voit sur ses portraits vêtu de soie brodée et de dentelles vaporeuses, nacrées comme l'écume, légères comme les bons zéphyrs poussant sur l'océan les fins trois mâts de traite.
 
               grou_armateur_negrier
photo web
 
    Et puis, encore, le créateur du Temple du Goût, merveille de l'île Feydeau, palais de toutes élégances, bijou d'architecture.
    Avant tout armateur nantais. Ce qui au XVIIIe siècle voulait toujours dire : fortune négrière, tas d'écus poussés dru sur le fumier des hommes enchaînés dans les cales.
    Voilà ce que c'était que ce monsieur Grou de Nantes : bottes de bourreau, ceinture de maître, manchettes de dentelles, tasses de chocolat en porcelaine du Japon, logis de prince dont se pare pour toujours une ville.
 
     Mais pourquoi croyez-vous que c'est de Guillaume Grou que je vous parle ? 
    Pourquoi vous parlerais-je de Guillaume Grou, à vous qui n'êtes pas d'ici sans doute ?
   Je vous parle d'un rêve affolant que je fais quelquefois, devant les grandes oeuvres de ce monde, d'une étrange vision qui souvent me tourmente devant ce qui est beau.
    Imaginez cela : si, au lieu des splendeurs d'art qu'on nous donne à admirer, par on ne sait quel procédé de superposition, ou peut-être de transparence, sur un écran de vérité, on faisait apparaître l'amas de misères, de douleurs et d'horreurs qu'il a fallu pour les bâtir, - dans quel affreux cimetière, dans quel hospice hideux nous promènerions-nous, nous qui pensions avancer parmi les palais et les chefs-d'oeuvre ?
    Pourtant, comme les dentelles de Guillaume Grou, comme le Temple du goût, ces chefs-d'oeuvre que nous admirons sont bien de purs délices, et toute la souffrance qu'il fallut accumuler pour soutenir leur perfection ne saurait leur enlever leur parfum délicat, leur goût exquis d'infini. Il m'arrive même de penser, devant certains monuments, que toute l'histoire humaine pourrait se justifier par eux. 
    C'est qu'en eux, bien sûr, nous admirons, non les petits Guillaume Grou qui ont construit sou à sou cet enfer qu'on appelle la Terre, ni les rois qui ont fait couler le sang, mais les artisans de renom, les artistes immenses et les profonds penseurs qu'ils ont employés à leur caprices. C'est que toute beauté se filtre longuement, laissant au fond du grand tonneau des siècles écoulés la lie qui peut à peu se fond au bois vieilli.
 
  - Cependant, voyez-vous, ce monstrueux alambic, cet affreux appareil d'un alchimiste fou, qui ne nous donne la quintessence qu'en filtrant, goutte à goutte, le sang, l'angoisse, le désespoir, la misère et la boue de tant de vies humaines écrasées, où, dites-moi, où le placerons-nous dans le vaste musée de nos admirations ?

Publié dans Nantes

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