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L'échelle

Publié le par Carole

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Il est monté dans le bus, tenant dans ses bras un volume grand format, corné et défraîchi, des aventures d'Harry Potter. 
Il avait le visage extatique des disciples et des anges, il ne semblait rien voir, que ce gros livre dans ses bras - Harry Potter et la chambre des secrets.
A son âge, ai-je pensé, très sottement.
Puis je me suis replongée dans ma propre lecture.
Quand j'ai levé la tête, j'ai vu qu'il s'était assis face à moi, à quelques places de distance, sur ce siège un peu haut, derrière la cabine du chauffeur, où l'on est si bien seul. Les yeux fixés sur le livre ouvert, il remuait les lèvres, et il suivait les lignes avec une feuille de cahier d'écolier qu'il avait pliée en deux, comme font les enfants lorsqu'ils viennent d'apprendre. De temps à autre, il se mettait à sourire, hochant la tête, approbateur. La feuille pliée ne descendait pas bien vite, sur le grand flot des lignes. Mais il était patient, continuait à murmurer les mots, et à sourire aux phrases qu'il rencontrait enfin.
C'était un homme de plus de cinquante ans, aux cheveux grisonnants, au front déjà ridé.
Il venait de découvrir le bonheur de lire.
Il venait de trouver l'échelle.

Publié dans Fables

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Taches d'automne

Publié le par Carole

Taches d'automne
L'automne... ce n'est rien tout d'abord. A peine une petite tache, minuscule, bien circonscrite, presque invisible, dans l'intacte verdeur. Une tache brunâtre, cernée comme un oeil fatigué... mais vraiment si petite. Une simple tache... ou deux, peut-être. Deux, oui, on pourrait bien l'admettre, ou même trois, tout au plus. Mais vraiment pas grand chose.
L'automne, ce n'est tout d'abord presque rien. Juste un grain de rousseur sur la peau qui se hale. C'est la pluie qui fait loupe, c'est notre oeil qui larmoie, il n'y a pas de quoi, pas de quoi s'inquiéter.
Et puis... puis insensiblement. Mais est-ce qu'on sait comment ? Cela grandit et cela gagne, cela rouille, cela saigne, sous le vert qui se fripe, comme un cancer qu'on cache pour qu'il ne nous voie pas.
Jusqu'à ce qu'à la fin, tout étonnée, pelotonnée dans le vent brun d'hiver, tombe la feuille
morte.
 

Publié dans Fables

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Un téléviseur

Publié le par Carole

En ce temps-là, c'était il y a tant d'années... j'étais étudiante, une petite étudiante en lettres, frêle et timide, tapie dans un studio mal meublé au papier défleuri, à l'étage d'une vieille maison grise qu'on avait divisée.
Au rez-de-chaussée, le vaste logement sur jardin était resté sans locataire. J'étais seule à l'étage avec mon voisin de palier.
Mon voisin... 
Je venais d'un pays lointain, et, dans cette grande ville dont j'ignorais tout, où je ne connaissais personne, j'avais loué la chambre sans la voir, sur la foi d'une annonce, attirée par le faible loyer, l'immédiate disponibilité, l'adresse si proche de l'université, toutes sortes de mauvaises raisons qui m'avaient paru excellentes. Louer une chambre sans la voir ! Ne faites jamais cela... Mais il y a pire encore : louer une chambre sans l'entendre !
Dès le premier soir [...]
 
Suite du récit à lire sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com

Publié dans Récits et nouvelles

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L'homme au petit chien

Publié le par Carole

L'homme au petit chien
Dans le bus tout à l'heure, voilà que s'assied près de moi, pour le plus grand inconfort de mes narines, un gros très gros homme qui tient dans ses bras un tout petit petit chien. 
Il parle sans cesse au chien qui s'agite et se frotte contre lui, il lui explique qu'ils vont faire "miam miam", qu'ensuite ils rentreront... tout un bavardage de mère tendre, qu'il débite de sa rude voix de rogomme. Et il embrasse à tout instant son petit chien.
A l'arrêt "Chocolaterie", un jeune clochard est resté assis seul sur le banc. Il est occupé à boire une bière en canette. Mon voisin l'a reconnu, il frappe bruyamment sur la vitre jusqu'à ce que l'autre le salue. C'est, manifestement, quelqu'un qui tient à ses amis. Et quand le bus redémarre il reprend son babil, caressant, embrassant et câlinant comme un bébé son petit chien.
Sur la peau découverte de ses mollets enflés, j'aperçois maintenant avec crainte une sorte de tumeur, qui me fait penser à un mélanome. J'ai envie de l'avertir, mais je n'ose rien dire. Et puis, il sait peut-être déjà, évidemment qu'il sait. 
Lorsqu'il descend, à l'arrêt suivant, je le regarde s'en aller sur le trottoir, tandis que le petit chien, heureux de sa liberté retrouvée, court autour de lui. Il marche avec beaucoup de peine. Son ventre est si extraordinairement lourd et proéminent qu'il pend littéralement, soulevé par une sorte d'immense hernie, au-dessus de ses jambes, indécemment nu sous le tee-shirt trop court.
Je pense, en le voyant ainsi pousser devant lui son ventre comme un bagage aussi encombrant que dérisoire, qu'on rencontre rarement des êtres aussi malades, aussi abîmés, aussi déshérités, aussi... Mais pendant que je me fais ces tristes réflexions, lui, joyeux, il prend le petit chien dans ses bras, il lui sourit et il le pose sur son ventre monstrueux.
Alors soudain, à son poignet, je vois briller sa gourmette. 
Il y a un nom, presque effacé sur l'argent usé, je le sais, je l'ai lu tout à l'heure : il s'appelle Michel.
Michel.
 
Mon histoire est sans intérêt ? En effet. Et cela vous est bien égal, qu'il s'appelle Michel ou Oscar, l'homme au petit chien. Bien sûr.
Alors pourquoi avoir pris la peine d'écrire tout cela ?
Mais à cause de la gourmette, et du petit chien. A cause du petit chien, et de la gourmette, et parce que tout homme qui a un nom, tout homme qui a été enfant, tout homme qui aime comme un enfant, mérite qu'on l'appelle par son nom. Surtout lorsque ce nom s'est presque effacé, sur la gourmette usée que la misère ou la mort, bientôt, viendra lui arracher.

Publié dans Fables

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Un regard au Jardin

Publié le par Carole

Jardin des Plantes de Nantes - septembre 2016

Jardin des Plantes de Nantes - septembre 2016

Au Jardin, j'ai admiré cet Oeil, que Claude Ponti y posa vert et blanc comme un oeuf en son nid, comme une aile songeuse endormie sous le ciel.
 
Car si tout jardin prend sa source dans le regard d'un jardinier
 
Dans tout regard humain
prend naissance un jardin
où le monde se sème
se cultive et s'éclaire
pour grandir et fleurir
s'envoler comme un arbre
et s'ouvrir en oiseau
 
et se semer encore
dans le grain de la terre
 
 
- à moins que sur la nuit
tirée comme un rideau
se ferme sa paupière
dans un grand bruit de fer
 
comme une aile retombe
sur la paille
fanée.

Publié dans Nantes

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Foxtrot

Publié le par Carole

Foxtrot
Foxtrot... "je suis désemparé, communiquez avec moi". Foxtrot.
C'est si étrange, ai-je pensé, qu'il sonne comme un piano de ragtime, le pavillon des détresses. Si étrange, qu'il ait l'air de danser, qu'il ait l'air de chanter dans la lumière des vagues sur la scène des tempêtes, qu'il ait l'air insouciant comme carte battue rebattue dans le vent.
 
Mais soudain, il m'a semblé les voir, il m'a semblé nous voir, tous, sur les eaux remballées de plastique, sur les vagues au pétrole des mers devenues folles - milliers millions milliards de navires solitaires, hissant haut leurs couleurs en as de carreaux frénétiques, et chacun s'efforçant de parler de chanter de danser d'appeler, au son de piano déglingué des villes infinies, dans le fracas des icebergs écroulés et le chaos des foules inquiètes.
"Je suis désemparé, communiquez avec moi moi moi". Foxtrot Facebook Twitter. Foxtrot. Foxtrot.
 
 

Publié dans Fables

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Le souffleur de verre

Publié le par Carole

Le souffleur de verre
Je n'avais jamais vu cela.
Le grain de pâte grise s'éveillant transparence en tournant dans la flamme.
La boule transparente grandissant sous le feu comme une fleur naissante.
La fleur mûrie enflée arrondissant ses flancs au souffle caressant d'un long roseau d'acier.
Le ventre rond du fruit se pressant dans un moule de bronze pour s'enfanter lui-même.
Et les pinces de fer lui sculptant au forceps une taille de guêpe et un fin col de cygne pour en faire sur la table la carafe de cristal où se boira le vin, où trempera le ciel.
Je n'avais jamais vu la matière s'éveiller dans le feu, sur le fer et le bronze, au souffle sûr et mesuré d'un homme qui jouait comme on rêve sur sa flûte vivante.
 
Non, tout cela, je ne l'avais jamais vu. Mais en regardant tout à l'heure travailler le jeune souffleur de verre qui nous montrait son art, j'ai cru que j'étais revenue aux premiers temps du temps. Dans l'antique saison où se firent les noces de l'homme, du feu, de l'air, et de la terre des métaux et des sources.
Et je me suis souvenue que chaque objet de notre monde, même le plus récent, même le plus frivole, même le plus savant, est né alors.
Et qu'il est né, autant que d'un besoin, bien plus que d'un besoin, d'un rêve.
De ce rêve très ancien, continué jusqu'à nous, que filèrent ces hommes, assis face à un feu sur la terre pigmentée, qui jouaient de la flûte en caressant le fer, en écoutant les sources, en regardant le ciel. De ce travail de ces hommes, patients et obstinés, qui apprirent lentement à façonner les songes.

Publié dans Fables

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Souvenir

Publié le par Carole

Souvenir
Quelques heures, quelques minutes plus tôt, sous sa lumière d'été, il avait été si vaste, si haut, si réel et si nécessaire dans ses escaliers en lézards et ses vieilles pierres chaudes, si vivant et grouillant dans son flot de touristes.
 
Sur le chemin je me suis retournée. Je sais qu'il ne faut pas. Mais je me suis retournée.
Dans le silence et dans la brume, il n'était déjà plus au loin qu'une ombre vague, que d'autres ombres recouvraient.
Un souvenir, ai-je pensé. 

Publié dans Fables

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Poussière d'aile

Publié le par Carole

Poussière d'aile
Dans mon jardin j'ai trouvé un morceau d'aile de papillon. Un haillon déchiré et fané que m'avait apporté le vent.
Je l'ai posé sur ma feuille trop blanche.
Un grand oeil bleu crevé me regardait.
Encore teinté de ciel, un bel oeil bleu profond qui avait battu l'air comme un coeur trop ardent, un triste oeil rond blessé qui frémissait au vent, plume toujours vivace de son désir lointain.
 
Que faire de l'oeil tout bleu d'une aile de papillon ?
J'ai soufflé doucement...
Le vent qui attendait l'a pris comme une vague remportant son écume.
 
Moi sur ma feuille blanche moi sur ma feuille morte
                                                                                    je n'ai plus retrouvé que les grains délicats de cette poussière brune qui sert aux papillons à danser dans le jour.
Comme une poussière d'encre qui ne pouvait écrire que ces mots déchirés, ces éclats de regret, ces fragments irisés comme une aile se brise
                                                                                                quand un regard s'éteint.

Publié dans Fables

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La rétrécicine

Publié le par Carole

Vous en avez peut-être entendu parler... le mal-logement, on appelait cela... en ces années lointaines...
Une maladie des temps passés. Une maladie éradiquée désormais, grâce à notre gouvernement, et à notre chère rétrécicine...
Moi, par exemple, je mesurais un mètre 89, en ce temps-là, et je vivais, comme aujourd'hui, dans mes 5 mètres carrés. Juste 5, avec une petite rallonge sous mansarde qui me permettait d'étendre un peu mes pieds sur le lit la nuit. Vous pouvez vérifier ! Prenez la toise, allez-y, mesurez ! Juste 5 mètres carrés à 2 mètres 20 de hauteur sous plafond... On a du mal à y croire, mais c'étaient les règles d'alors. Nous avons changé cela, bien entendu [...]
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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