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L'éclipse

Publié le par Carole

     Cela n'avait aucun rapport. "Absolument aucun rapport." Elle était tellement irrationnelle. "Toujours dans l'analogie, dans la pensée magique...". Cela n'avait absolument aucun rapport, évidemment, mais elle avait pensé à Christian. 
     Il avait dû lire l'article, lui aussi. [...]
 
Suite du récit sur mon blog de récits et nouvelles : cheminderonde.wordpress.com
 
 

Publié dans Récits et nouvelles

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L'empreinte

Publié le par Carole

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Il l'avait écrasée sous ses souliers d'automne, il avait poursuivi son chemin vers l'hiver, nous laissant son empreinte sur ce bout de trottoir.
Il marche à pas de feuilles, le temps, et des fossiles d'ombres se posent en silence aux pages de nos vies comme au creux de l'herbier.

 

Publié dans Fables

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La lune, le doigt, et l'idiot qui regarde

Publié le par Carole

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Il y a longtemps que, sur la Place Royale, la ville de Nantes, blanche divinité de la fontaine, a perdu son trident. C'était un fier trident, un vrai trident de dieu des mers. Il avait même survécu aux bombardements de 43. Mais, voyez-vous, depuis tant d'années on s'amusait à le voler... Alors, à mesure que le port s'enlisait, mourant, on l'avait remplacé de plus en plus lentement, ce fier trident... Et un jour on a tout à fait arrêté. La statue est restée ainsi, absurde, avec son index interrogateur et démuni, maladroitement levé vers le ciel. Nantes avait définitivement cessé d'être la fille de Neptune.
 
Je traversais la place par un soir clair et froid, un beau croissant de lune se balançait dans le velours profond de l"heure bleue". C'était pitié de voir la statue désarmée montrer en vain l'astre aux badauds, qui ne regardaient pas là-haut. Si seulement elle avait eu encore son trident...!
J'ai repensé à cette phrase que les hommes politiques et les journalistes ont pris l'habitude de citer sans cesse, et qui a succédé, pour orner les discours, à la fameuse cerise désormais un peu flétrie : "Quand le sage montre la lune, l'idiot regarde le doigt".
Je me suis dit qu'il avait bien raison, l'idiot, de s'intéresser d'abord au doigt qui montre la lune. Car c'est le doigt qui nous dit ce qu'il fera pour nous de la lune : astre des mers aventureuses et des marées prodigieuses s'il s'arme du trident d'un dieu – virgule lointaine oubliée dans le ciel s'il n'est que l'index maladroit d'une vieille statue dépouillée.
Quand on lui montre la lune, si l'idiot observe d'abord le doigt, désarmé ou fourchu, qui la lui désigne, c'est qu'il est sage, au fond. C'est qu'il est de la confrérie de Nasreddin Hodja et du prince Mychkine. 
Bien sûr, allez-vous dire, dérober la panoplie de Neptune, cela ne suffit pas à faire d'un gladiateur un dieu. Mais, croyez-moi, l'idiot, ce sage de tous les temps, s'il se méfie du doigt, saura bien se méfier aussi du trident.

 

Publié dans Nantes

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Les joueurs de cartes

Publié le par Carole

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Une reproduction des Joueurs de cartes de Cézanne trônait chez mes grands-parents, au-dessus du piano droit et de la petite table de marqueterie qui jouait "La donna e mobile" lorsqu'on en soulevait le couvercle.
Ce grand tableau sombre me fascinait. Il me semblait toujours en le regardant que, si je pouvais en approfondir le sens, je connaîtrais le secret. Le secret de la vie, celui que les adultes me cachaient. Mais jamais je n'y parvenais.
Je les ai revus tout à l'heure dans la rue, mes Joueurs de cartes, encadrés dans la vitre d'un bar. Deux hommes luttant avec les cartes truquées du destin, près de la bouteille aux illusions. Perdus dans les ombres qui passent et les reflets qui fuient. Déjà presque effacés. Mais oublieux de tout, absorbés dans leur jeu, comme s'ils ne savaient pas qu'ils avaient déjà perdu la partie tous les deux. 
Cela n'avait aucun sens. Et pourtant c'était beau, fascinant, bien digne d'être peint. 
Il n'y avait pas, il n'y avait jamais eu d'autre secret.
 
 

Publié dans Fables

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L'île Mabon

Publié le par Carole

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    "Elle était pourtant bien jolie la petite île Mabon que les navigateurs venant de la mer apercevaient d'abord, avec ses longs peupliers, bouquet verdoyant dont les hautes tiges semblaient sortir de la Loire. En ce jardin flottant, la vie était ardente et douce, selon les jours."
(Gilbert Dupé, Le Bateau à soupe)
 
 
   L'île Mabon, ce n'était pas grand chose : une flaque de boue, piquée d'herbes et d'oiseaux, de peupliers hirsutes et de fleurs d'angéliques, au milieu de la Loire. Elle dérangeait le passage des vapeurs, faisait obstacle à l'essor des chantiers navals. On s'en plaignait beaucoup, de cette vieille Mabon inutile et crasseuse. Un jour enfin qu'on était vraiment las de la voir s'obstiner, on l'avait attaquée, nivelée, enfoncée à coups de mines, pelletée sous le fleuve.
   Alors, sans qu'on sache pourquoi,  l'île Mabon avait commencé, comme un spectre, à  revenir.
   Ce fut d'abord certains étés, quand l'eau se retirait, qu'on voyait onduler dans les plis de la vase son dos de bête brune. Puis elle revint de plus en plus souvent. Les ouvriers des chantiers cherchaient son regard vert sous le flot gris, et ils la regardaient s'avancer sur les vagues en sirène légère. Sur le port les badauds se penchaient aux anciens parapets, pour épier le parfum de ses fleurs abolies, la tendre voix de ses oiseaux noyés.
    Plus tard on se mit à semer son nom dans la ville, à en orner des rues, des squares et des cafés.
  On avait oublié le radeau de boue sale et sa flottaison d'arbres grêles, on ne se souvenait que de l'île jolie. La vie, jadis, en ce jardin flottant du passé disparu, était si ardente et si douce... 
 
   Qui n'a dans sa mémoire, comme les gens d'ici, une petite île Mabon, pauvre brin de passé qui d'avoir disparu s'est changé en bouquet, à jamais verdoyant ?
 

Publié dans Nantes

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Peluches et mandarine

Publié le par Carole

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Je n'aurais pas dû prendre la photo. Je ne voulais pas la prendre. C'était comme d'entrer chez quelqu'un par effraction, comme de lui voler son petit chez-soi, au mendiant qui s'était posé là pour un soir, et qui était sorti, juste un instant, laissant à la garde des passants son sac, sa couverture et son duvet.
Je n'aurais pas dû. Mais voilà : il y avait sur la marche, comme au bord de son lit, ces deux peluches toutes aplaties d'usure et de caresses, grises d'âge et tendres d'enfance. Et cette mandarine couchée entre elles deux, luisante comme une petite orange de Noël.
J'ai pensé à un père - ou une mère - à qui on aurait retiré ses enfants, et qui aurait placé là, en effigie, leurs deux poupées. 
J'ai pensé à un être encore jeune, se souvenant de son enfance et lui offrant son pauvre Noël à l'orange.
Je ne savais pas.
Mais je voulais vous dire : celui qui a aimé un enfant, peut-on oublier de l'aimer ? Celui a pleuré pour son enfant, peut-on le laisser pleurer ? Celui qui se souvient d'avoir été petit, peut-on le laisser dormir seul dans le froid ? Celui qu'une mère a bercé, peut-on l'oublier dans la rue ?

Publié dans Fables

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Regarde le ciel

Publié le par Carole

 
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    Tant de messages autour de nous, sur les affiches ou sur les murs, tant de conseils, sages ou fous, sournois appels de commerçants, traces oubliées par les jours, injonctions de passants anonymes... 
— Regarde le ciel..., me disait ce mur gris.
— Oui, lui ai-je répondu, oui, regarde le ciel... Regarde le ciel quand tu traverses le chantier, parce qu'il faut toujours regarder un peu plus loin, un peu plus beau. Regarde le soleil, quand tu prends l'escalier de ciment. Regarde l'arbre, quand tu grimpes à l'échafaudage. Et regarde la mer, quand il fait gris sur le trottoir. Mais regarde aussi le chantier, regarde l'escalier, regarde le trottoir, regarde la poussière.
    Regarde celui qui te dis de regarder le ciel. Et regarde celui qui ne voit plus le ciel.
   Regarde tout ce que tu vois, ciel, objets ou passants, toujours, comme s'ils étaient toujours tout près de toi. Comme s'ils avaient toujours quelque chose à te dire. Ou plutôt, comme s'ils étaient, toujours, eux-mêmes le message.
    Regarde.
 

Publié dans Fables

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Le lézard de Mars

Publié le par Carole

    C'était, dans le journal, un petit article illustré d'une photo, avec un titre en forme de question : "Un lézard sur Mars ?"
  Monsieur Robert approcha lentement la feuille de son visage pour mieux distinguer : sur la photo on remarquait bien une forme verdâtre, mince, avec quelque chose comme des pattes, une longue queue effilée, une tête étroite, recroquevillée, apeurée peut-être... oui, on pouvait dire que cela ressemblait assez à un lézard [...]
 
Suite du récit sur mon blog cheminderonde.wordpress.com
 

Publié dans Récits et nouvelles

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L'instant qui passe

Publié le par Carole

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     "C'est une façon de vivre." (Henri Cartier-Bresson)
 
 
   Il y a l'instant décisif, celui de Cartier-Bresson, l'instant du grand photographe, celui qui s'enfoncera comme un clou dans la grande muraille d'éternité, pour y suspendre à jamais l'image en gloire.
   Et puis il y a l'instant qui passe. Et ces photos qu'on prend, sans réfléchir, rapidement, tout en marchant. Comme ça. Pour rien. Juste parce que ce passant qui s'efface, ces livres irradiant dans la nuit, ce photographe qui nous vise, ce soir glacé d'automne, ce vent poussant les feuilles jusqu'au seuil des boutiques, et ces lumières qui veillent avant qu'on éteigne les lampes, tout cela, forcément, dans un instant, va disparaître. Et qu'on le comprend brusquement, à l'instant où l'on passe.
 

Publié dans Fables

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Muselé

Publié le par Carole

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      Blois, rue des Papegaults
 
 
Toi, je t'ai rencontré rue des Papegaults, un rude jour d'hiver. Casque de pierre, moustache en pointe - et grand gosier de Gargantua désormais muselé.
Esprit de fantaisie né de ces grands cortèges échevelés où roulait en criant le char de Carnaval, tu gisais raide et froid comme une borne, emprisonné dans la grisaille d'une rue d'aujourd'hui...
Si j'avais pu te délivrer...  Si j'avais pu dévisser la grille et te lâcher dans la ville avec ta mitraille de rires, ta laideur de carnaval et ton féroce appétit de vivre... Si j'avais pu convoquer, pour te sortir de ce trou sinistre, à grands coups de jurons, de mensonges et de vantardises, les forces réunies de Triboulet, de Falstaff et de Münchhausen... 
Mais à quoi bon songer à tout cela ? Il est loin, le temps où de prudents bourgeois faisaient tailler, pour asseoir leur bon renom sur de fermes murailles, de grimaçants visages, où des prêtres austères jetaient aux colonnes des églises des bêtes hurlantes et ricanantes. Le temps où l'on tenait pour certain que le beau s'adosse fermement au laid, que l'azur transparent est la boue filtrée de la terre, que la divine raison s'enracine comme une vigne sur l'ivresse et le rire.
Nous l'avons oublié, fades humains d'aujourd'hui, maîtres de certitudes et d'expertises doctes, le vaste, le gai, le profond savoir de ce temps-là.
Et c'est pourquoi, peut-être, l'art peu à peu nous quitte.

 

Publié dans Blois

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