Le dernier homme de Fukushima

Publié le par Carole

   le dernier homme de Fukushima
éditions Don Quichotte
 
 
   On ne sait quel sentiment l'emporte, quand on achève le livre qu'Antonio Pagnotta a consacré à Naoto Matsumura, l'ermite fermier de la préfecture de Fukushima...
   La révolte, contre TEPCO (Tokyo Electric Power Company) et sa gestion effarante, tout d'abord de ce qu'on appelle la prévention des risques, puis de la catastrophe qui a effectivement frappé, en mars 2011, après le tsunami, le réacteur I (Daii ichi).
   La stupeur, ou la pitié peut-être, devant la passivité, et la docilité sans doute plus résignée que confiante, de la population japonaise.
   L'effroi, lorsqu'on songe au sort qui attend les victimes - par exemple, dans les villes limitrophes de la zone d'évacuation, arbitrairement déclarées exemptes de contamination, ces enfants qu'on n'a pas déplacés, auxquels on n'a pas distribué de pastilles d'iode, et dont beaucoup déjà présentent des kystes et des nodules bénins de la thyroïde.
   L'admiration, devant le courage du reporter se risquant, pour savoir, et pour faire savoir, dans la zone interdite et si dangereuse.
   L'enthousiasme, à découvrir le combat de Naoto Matsumura, la force qui l'anime, son effort surhumain pour sauver les animaux et les terres de son pays natal, dans la plus totale solitude.
    Et l'espoir, l'espoir surtout. Car ce dernier homme de Fukushima est en réalité le premier, celui qui ouvre le chemin, celui qui peut nous aider à passer de l'autre côté, de ce côté où l'humanité, au terme de son parcours, cesserait de vivre en colonisatrice et prédatrice de son environnement, pour trouver enfin cette harmonie avec la nature qui couronnerait l'effort millénaire vers ce qu'on a pu appeler le progrès. 
   Dans son livre, Antonio Pagnotta nous raconte les trois séjours qu'il a effectués, entre juin 2011 et novembre 2012, guidé par Naoto Matsumura, dans la zone interdite des vingt kilomètres autour de Daii ichi. Sa description, aussi lucide qu'hallucinante, nous fait comprendre toute la violence du désastre nucléaire subi par le Japon, dont la presse occidentale parle si peu, et que bien des Japonais même, mal informés, continuent de sous-estimer. Mais le vrai sujet du livre est Naoto Matsumura lui-même, Naoto le résistant.  
    Descendant d'un moine shinto, cet homme s'est donné à tâche de panser et de faire revivre sa terre natale, lourdement empoisonnée et désertée après l'évacuation. Il sait quels risques il encourt, qu'il est désormais un hibakusha, un irradié, un paria, et que le césium accumulé dans sa chair et ses os viendra nécessairement à bout de ses forces, pourtant, il a décidé de résister, à sa façon. Par respect pour la nature, toute entière sacrée selon la pensée shintoïste, qui croit tous les êtres vivants égaux en noblesse et en importance, il est revenu dans sa ferme, malgré l'interdiction formelle des autorités et au prix de grands sacrifices. Sans électricité, sans eau, démuni de tout sauf d'un peu de carburant pour son camion et des dons que lui font parvenir quelques sympathisants, il a recueilli ou nourri les animaux survivants, il a remis en culture des terres abandonnées. Et il se consacre désormais à l'élevage d'un grand troupeau de vaches dont les bouses fixent le césium des plantes digérées - ainsi, peu à peu, pense-t-il pouvoir éliminer le césium passant du sol aux bouses qu'il incinère - c'est infiniment lent, mais la patience de Naoto est sans limite, comme celle de la nature qu'il vénère.
     Naoto n'est pas un théoricien, pas un penseur politique, il n'est même pas, malgré la haine dont il poursuit TEPCO, un militant anti-nucléaire, il est moins encore un ennemi de la science, sur laquelle il essaie, autant qu'il le peut, et notamment par ses contacts réguliers avec le docteur Masamichi Yamashita, de l'agence spatiale Jaxa, d'appuyer ses projets.
    Il est seulement, je crois, de ces hommes héroïques et simples qui nous tracent à tous le chemin pour après : n'accepter ni la peur ni le désespoir ni le déni, face au désastre annoncé (et peut-être ne sera-t-il pas ce désastre-là, cet enfer nucléaire qui s'est logé en quelque sorte expérimentalement, à Fukushima, peut-être prendra-t-il une toute autre forme, ou même plusieurs formes simultanées). Lutter, calmement, fermement, ne pas renoncer, et, avant tout, retrouver le lien qui nous unit aux bêtes et aux plantes, qui nous fait hommes parmi le monde et avec le monde. Au bout de ce parcours est notre chance ultime, non seulement de survie, mais tout simplement d'humanité.
    Antonio Pagnotta a appelé Naoto Matsumura le dernier homme de Fukushima. Je préfère l'appeler, quant à moi, le premier homme. Le premier homme du monde d'après.

 

Publié dans Japonisme

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Ivan Greindl 20/05/2013 14:16

Bonjour Madame,

Mes vives félicitations pour la qualité de votre blog et la pertinence de votre article à propos du livre d'Antonio Pagnotta.
Ce *dernier/premier* homme est en effet, extrêmement attachant par sa simplicité, sa foi, son désir d'aller de l'avant. Quel exemple... et quelle leçon pour nous, qui donnons tant d'importance à
nos problèmes : comment ne pas les relativiser à la lecture d'un tel document ?
Bien cordialement,
Ivan Greindl
blog.pourvotrecouple.com

Cendrine 23/04/2013 01:35

Bonsoir Carole,

Mes doigts tremblent d'émotion en effleurant le clavier...
Tant de sentiments se mêlent en moi, à l'instar de ceux que ta plume a si bien décrits...
Je n'ai que du respect pour cet homme, ce passeur de vie dans un au-delà qui s'est mélangé avec la réalité.
Respect, tristesse, colère, espoir en dépit de tout, confiance en ces forces qui serpentent sous nos pieds et scintillent dans l'air...

C'est un ouvrage que je veux lire absolument.

Je songe en lisant ton texte à une amie japonaise qui "pratique" le Shinto, aux liens que nous avons tissés car je "pratique" une forme très ancienne de religion celte et chamanique qui s'accorde à
bien des égards avec le Shinto. Soigner la terre n'est pas un vain mot pour nous, la ressentir à chaque pas non plus...

Je te souhaite une belle journée à venir, amitiés

Cendrine

erato :0059: 22/04/2013 21:11

Merci pour ce partage magnifique et émouvant. C'est extraordinaire jusqu'où peut aller la foi et l'espoir. Quel courage et quel enseignement de persévérance malgré tous les aléas de cette vie face
à la négation du danger par les autorités.
Je vais le lire, merci.
Douce soirée, bises Carole

Valentine :0056: 22/04/2013 18:04

C'est extraordinaire en effet ! Ah oui, il y a vraiment au Japon des gens remarquables ; ils ont une spiritualité et une profondeur que nous ne pouvons qu'admirer. Merci de nous faire connaître le
travail remarquable de cet homme, dont tu parles bien comme toujours.

Nounedeb 22/04/2013 13:04

Effort millénaire vers la civilisation? Cela me laisse perplexe.
Je trouve le sort des japonais d'autant plus poignant qu'ils sont, je crois, (peut être par le shintoïsme,) si pleins de respect pour la nature.

Carole 22/04/2013 13:28



Ta remarque m'a fait réfléchir, j'ai modifié un peu la formule.


Quant aux Japonais, le livre montre qu'en effet le shintoïsme peut les sauver. Mais il a perdu de sa force vivante, à part pour des gens comme ce Naoto.



Richard LEJEUNE 22/04/2013 10:51

Non, certes.

Mais l'on pourrait penser que le combat mené par le "premier homme de Fukushima", l'est, lui, "donquichotesque" ...
Malheureusement.

Carole 23/04/2013 01:52



C'est pour cela que, sur la couverture du livre, j'ai disposé ce petit porte-bonheur naïf avec son cordon doré, cadeau d'une famille japonaise. Je souhaite bonne chance à ce Don Quichotte.



valdy 22/04/2013 10:16

Admirable amour sincère de cet homme pour la nature... tu donnes envie de lire ce livre Carole ... Sur l'écologie, hier au soir, il y avait une émission sur New-York et sa métamorphose nécessaire
et commencée en ville verte sur Arte .. tout espoir n'est pas perdu si cette ville Reine donne l'exemple
Belle journée à toi

Carole 22/04/2013 11:35



Oui, mais je nuancerai tout de même pas mal : mon fils travaille actuellement à New-York et lui ne semble pas voir tout ce "vert". Un espoir tout de même, c'est vrai, ou au moins un bon début, ce
léger "verdissement"...



jill bill 22/04/2013 07:30

Naoto est bien courageux quand d'autres ont fui l'endroit malsain.... Je ne sais si j'aurais pu !! Merci Carole...

Carole 22/04/2013 11:24



Merci d'avoir reposté ton commentaire, Jill. J'ai été obligé d'effacer hier toutes mes publications "intempestives", et ton commentaire avait disparu en même temps. A bientôt.



Richard LEJEUNE 22/04/2013 07:13

Ce n'est, je présume, évidemment pas un hasard si l'auteur a publié son ouvrage aux éditions "Don Quichotte".
Tout un symbole !

Carole 22/04/2013 10:41



Tout un symbole, comme vous dites... mais Don Quichotte est l'un de mes personnages préférés.


Cette maison d'édition appartient en fait au Seuil et n'est pas aussi "solitaire" et "donquichottesque" qu'on pourrait le penser...