Graines de hasard

Publié le par Carole

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    De la fleur tournoyante, le vent détachait une à une les graines. Un instant elles s'accrochaient encore au flocon blanc, hésitantes, puis s'élançaient, insectes si légers, vers le jardin où, presque sûrement, elles se perdraient. L'une, peut-être, parmi ce bouquet de tiges aériennes et infimes, se sèmerait, et donnerait naissance, un jour, à une autre fleur tournoyante et jaune, qui se ferait flocon, jetant à son tour ses graines aux sillons du hasard. "Je sème à tout vent", disait mon vieux dictionnaire Larousse. Mais pour se ressemer, combien de graines le pissenlit doit-il souffler en vain vers l'univers, jouant sur la flûte du vent les notes grêles arrachées à son coeur ?
    Et la fleur dans le  froid peu à peu se dépouille, muette et fanée déjà, sans savoir que, là-bas, dans un coin de cailloux, de ronces ou de trottoir, une soeur va lui naître, jeune, fraîche et ardente comme un petit soleil.
  
    J'étais en sixième, c'était pendant le cours de rédaction, j'avais ouvert mon dictionnaire à la page de la semeuse au pissenlit, que je regardais fixement, ne sachant où porter mes regards, tant me pesait la solitude. J'étais assise au fond de la classe, à cette place obscure où le flot m'avait abandonnée le jour de la rentrée, et à laquelle ensuite le réglement, qui interdisait les changements de place, m'avait condamnée.
    Ce matin-là, il faisait encore nuit, le poêle ronflait dans le préfabriqué embué où le cours de français avait lieu. Le professeur, monsieur Joubert, un homme fatigué, sévère et désabusé, tout près de la retraite, rendait les devoirs de la semaine passée. Et voilà qu'avant de nous remettre les copies, il lui prit fantaisie d'en lire une. Il y était question d'un sentier de montagne, d'un voyageur qui cheminait, d'un torrent qui bruissait. Le vieux monsieur Joubert, heureux de lire, s'animait, accentuant les mots importants, marquant de silences bien placés la marche lente et méditative du voyageur, accélérant le rythme pour évoquer l'élan sonore du torrent, son bondissement joyeux entre ses rives de rochers. Et la classe obscure et étouffante, où je vivais solitaire et courbée, s'emplissait de la haute silhouette assurée du voyageur, de la lumière aiguë des montagnes, du vacarme chantant du torrent. Je regardais de tous mes yeux, j'écoutais de toutes mes oreilles, bien convaincue de ne jamais pouvoir créer rien de semblable à cette illusion claire et vivante.
    Puis, quand monsieur Joubert eut fini, il rendit les copies. Alors, avec stupeur, je découvris que ce récit qu'il venait de lire, et qui m'avait paru si limpide et si vrai, ce n'était que mon devoir maladroit, ma pauvre rédaction. Les mots entourés de rouge, les annotations favorables, les traits épais et brefs sous les fautes d'orthographe, les deux chiffres de la note ferme comme une sentence maculaient de leur encre scolaire les lignes que sa voix avait animées. Monsieur Joubert, assis à son bureau, de son regard usé, indifférent, regardait défiler les élèves appelés les uns après les autres. Le charme était retombé. Je n'avais plus entre les mains que ma copie d'écolière.
    Je ne le sus que plus tard, mais ce matin-là j'avais découvert ce que c'était qu'écrire : donner à d'autres, pour qu'ils les fassent vivre, des textes rédigés dans l'ombre sur des feuilles de cahier qui jaunissent, des textes bricolés avec des bouts de crayon sur des bouts de carnets, des mots enregistrés à la va-vite, le soir avant de s'endormir, sur des ordinateurs sans grâce. Morceaux d'espoir tournoyants, lambeaux de rêves cousus les uns aux autres à gros points d'étoiles mortes et de nuit close, récits découpés dans la chair vive de solitude... - tous ces pauvres trésors, les jeter dans le vent, pour qu'il les sème au loin.
    Et puis attendre, sans savoir où s'en iront se perdre les mots jetés au rien. Attendre tout de celui qui les prendra dans ses mains, de celui qui, de sa voix fatiguée, dans une pièce obscure aux vitres couvertes de buée, dans un lieu sans beauté où la respiration lui manquera, où sa vie morne lui pèsera, lira pourtant. S'en remettre à lui de la métamorphose. 

Publié dans Enfance

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erato:0059: 03/05/2013 17:01

Un texte magnifique , des mots qui transmettent des émotions , des idées comme ce pissenlit qui envoie ses akènes par delà l'univers .
Des mots qui prennent vie au regard qui se pose et les transforment en réalité.
Merci Carole pour ce partage merveilleux.Bel après midi, bisous

zadddie 02/05/2013 12:39

c'est précisément ça, l'art...

valdy 02/05/2013 09:50

Cette grâce particulière qu'ont certains écrivains à nous accompagner à l'oreille et au coeur, à redonner de la grandeur au temps perdu, aux petits riens de la vie, indéniablement, tu l'as -et cela
depuis le temps de la morne adolescence-
Je t'ai vue, rêveuse en coin, dans ce matin froid et sombre, près du poêle ;-)

Joëlle Colomar 01/05/2013 09:30

Oui Carole, tu sèmes des graines d'espoir dans les coeurs et cela depuis bien longtemps déjà, mais surtout, ne t'arrête jamais s'il te plait. Amitiés. Joëlle

almanitoo 30/04/2013 21:14

Cela doit être un grand bonheur de savoir transmettre des émotions, des idées, des rêves ou chacun se reconnait un peu.
Le partage et cette générosité apparaissent dans tous tes textes.
Je me demande parfois ce que tu penses des réactions (de la métamorphose) de tes lecteurs, étonnement, déception, lassitude, plaisir...un peu tout cela peut-être?

Carole 01/05/2013 00:01



Tu sais, Almanitoo, c'est un étonnement sans fin pour moi, simplement qu'il y ait des lecteurs, j'ai toujours envie de les remercier, car, sans eux, sans leur regard même distrait et rapide, les
textes resteraient incomplets et sans vie. Il faut que la "métamorphose" ait lieu, sinon, les mots retombent et meurent. Je ne m'en rendais pas compte avant de commencer ce blog. C'est une
étrange expérience, qui m'a beaucoup appris.



emma 30/04/2013 10:40

écrire c'est semer, des mots qui s'envolent et le plus souvent se perdent comme les graines du pissenlit... parfois l’un d’eux germe s’il rencontre une sensibilité réceptive
“ Quand une phrase d'un livre vient vous chercher dans votre nuit et vous porter secours, alors il n'y a pas à s'y tromper : le signe de la grandeur est sur ce livre-là” (G Hyvernaud)
Mais ton histoire dit surtout l’importance du passeur, du conteur, celui qui incarne les mots, leur donne chair, les anime, leur insuffle l’anima. L’écrit parle à l’esprit, la voix parle au coeur

Richard LEJEUNE 30/04/2013 09:21

Ce que j'aime par-dessus tout, avec vos proses poétiques Carole, ce sont les souvenirs que vous évoquez et qui font remarquablement comprendre à celles et ceux qui se croyaient seuls à avoir vécu
ceci ou cela dans leur petit coin de Belgique ou d'ailleurs avaient, quelque part de l'autre côté d'une frontière géographique, un alter ego qui, très vraisemblablement, se croyait lui aussi unique
à avoir connu ces instants mémorables.


Vous tutoyez l'Universel, Carole ...

jamadrou 30/04/2013 08:48

très beau ces petits pages qui se détachent de leur reine mère pour se poser dans le coeur des lecteurs pour refaire des fleurs.
tu as l'art de conter...les fleurs, merci.

Carole 01/05/2013 00:04



En effet, je n'ai guère pu faire de photos "compliquées" depuis deux mois, pour diverses raisons, aussi, bien souvent, je me suis contentée de chercher l'inspiration dans mon jardin. Mais dans un
jardin, même petit, il se passe tant de choses...



Nounedeb 30/04/2013 08:47

Tout d'abord, la photo est superbe, avec, comme pour Larousse, cette graine qui se détache, prête à l'envol.
Puis, ce texte. Ta première rédaction où paraissait déjà ton sens de l'observation, ta sensibilité et ton goût de l'écriture. Mais aussi le rôle de la voix, qui, si elle peut servir d'écrin, comme
ici, peut aussi massacrer, s'il est mal lu, un beau texte.

Catheau 30/04/2013 07:40

"Si le grain ne meurt..." ou comment naît une vocation. De l'art de dire les choses !

Anne-Marie 30/04/2013 07:34

Un texte qui passe l'épreuve de la lecture à voix haute ne peut être qu'un bon texte!
Avec le blog, j'ai retrouvé le goût d'écrire découvert à l'école...Les textes que je "publie" sont , en effet, comme les graines de pissenlit, certains terminent leurs vie dédaignées de
tous,d'autres étonnament, fleurissent, pas de règles, pas d'explications à ces égarements "horticoles"
Ton texte est magnifique, bravo!

jill bill 30/04/2013 04:13

Que rajouter au commentaire de Hélène, rien... je déguste ta plume qui à l'art de nous emporter loin... Merci Carole

Hélène Carle 30/04/2013 01:29

Ah! Chère Carole, je t'embrasserais! Nous offrir un texte si vrai, boule de mots soufflés dans mon salon, le laisser comme on laisse son enfant pour la première fois à la première gardienne, et
continuer déjà prête à écrire autre chose.
Merci de permettre au vent le voyage de ces étoiles sorties de toi.

Hélène*

Carole 01/05/2013 01:25



Hélène, je suis très touchée. Merci d'avoir ainsi merveilleusement "métamorphosé" le grain de ces quelques mots.