Le gilet

Publié le par Carole

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Ce gilet... il est resté plusieurs jours, pendu comme un être humain, à la palissade de la boulangerie, essuyant pluie et grêle, et toutes les colères de ce triste mois de juin.
Je crois qu'il appartenait à une vieille femme de mon quartier qu'on voit depuis plusieurs mois errer, aller d'une boutique à l'autre, portant un lourd cabas, et longuement attendre, immobile sur le trottoir, des inconnus qui ne viennent jamais.
Sans doute, un jour qu'elle s'était rendue à la boulangerie, était-elle restée un bon moment ainsi, à scruter la route. Le soleil d'un été disparu lui avait un instant souri, et elle avait eu chaud. Elle avait retiré son gilet, l'avait accroché là comme à un arbre du jardin d'autrefois, puis l'avait oublié. Elle était repartie bras nus, frêle comme un enfant dans sa robe d'été. Ensuite elle avait eu de nouveau si froid... frissonnante elle avait cherché son vêtement, et elle avait marché encore dans le vent glacé de l'oubli, elle était repassée bien des fois près de la palissade sans le reconnaître. Elle avait poursuivi son errance, ses longues stations sur le trottoir, ses étranges achats de gâteaux chez le boulanger, son attente anxieuse de l'inconnu qui manquait chaque jour son rendez-vous.
Pendant presque une semaine je suis passée devant le gilet abandonné, pensant à cette femme, à sa détresse immense et incommunicable. A l'indicible angoisse qui envahit ceux qui perdent peu à peu la mémoire, et qui errent en eux-mêmes, prisonniers d'un dédale où chaque chemin commencé ouvre un couloir qui se referme. A ceux-là qui s'en vont si fragiles, âmes humaines toutes nues, sans gilet sans bagage, sur les routes effacées du temps.

 

Publié dans Fables

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Nounedeb 30/06/2013 17:41

Les routes effacées du temps. Un petit récit poignant, que cette phrase poétique signe, en l'adoucissant.

louv' 30/06/2013 11:44

Qu'est-il devenu ce gilet ? Lui a-t-on rapporté ? S'est-elle souvenu ? On peut espérer. A moins qu'une autre "perdue en elle" se soit trompée et l'ait embarqué..Que de questions et que de réponses
possibles !

Carole 30/06/2013 11:59



En effet, et je n'ai pas les réponses...



mansfield 30/06/2013 10:05

Solitude et oubli, deux grands maux de nos sociétés modernes, et ce gilet en est un symbole magnifique, merci Carole.

Anne-Marie 30/06/2013 09:17

Ce gilet oublié, peut-être une façon inconsciente de laisser une trace pour que nous,nous ne perdions la mémoire et gardions en tête l'existence de cette dame et de toutes les victimes de cette
maladie redoutable...

Carole 30/06/2013 12:15



Je l'ai perçu ainsi, en effet.



jill bill 30/06/2013 08:49

Rue de la Méditerranée... Ah quand l'esprit erre dans un corps qui perd le nord... Tu trouveras bien à le lui rendre, merci Carole...

Carole 30/06/2013 12:14



C'est beau ce que tu écris là, Jill. Le gilet a disparu. Et je ne vois plus cette femme depuis quelques jours...  Quelqu'un est intervenu peut-être.



Richard LEJEUNE 30/06/2013 08:38

Au-delà de votre texte, émouvant et si beau, j'aimerais ce matin - pour une fois - également épingler les commentaires que vous recevez, Carole, notamment les 2ème et 3ème ci-dessus : je crois que
l'excellence d'un blog génère immanquablement des perles qui méritent que l'on s'y arrête ...

Carole 30/06/2013 12:03



Je suis heureuse que vous le remarquiez, Richard : j'ai d'excellents lecteurs, et c'est toujours une joie poour moi de voir qu'ils ont pris du temps pour commenter un de mes textes. Si je suis
"revenue" au blog après ma longue absence, c'est bien parce que mes lecteurs me manquaient. Je profite de cette réponse pour les remercier tous !



jamadrou 30/06/2013 07:25

Rue de la Méditerranée
un instant elle a rêvé
qu'elle allait se baigner
et puis...elle a oublié.

Carole 30/06/2013 12:05



Merci Jamadrou pour ce si beau poème.


Je savais bien que quelqu'un remarquerait cette "rue de la Méditerranée" (j'ai eu un peu de mal pour prendre la photo de façon à ce que ce soit lisible).



M'amzelle Jeanne 30/06/2013 06:57

C'est un moment triste que tu nous fais vivre là, et pourtant c'est exactement cela, les pauvres vivent l'angoisse
" qui errent en eux mêmes prisonnier d'un dédale ou chaque chemin commencé ouvre un couloir qui se referme"
J'aime beaucoup Carole et te souhaite un bon dimanche..

Carole 30/06/2013 12:08



Merci Jeanne.


Je trouve cela infiniment triste, mais si proche aussi, hélas ! de chacun de nous. L'angoisse de se perdre soi-même, de voir peu à peu s'effondrer le fragile édifice de la vie et d'habiter, en
quelque sorte, dans les décombres d'une mémoire ruinée.



almanitoo 30/06/2013 06:48

J'ai lu un jour qu'au départ, ces maladies sont accélérées par la solitude.
Je crois que c'est en grande partie ce dont souffre cette vieille dame. Qu'attend elle si anxieusement sinon un bras qui l'entoure?
Ces personnes ont besoin d'une main affectueuse qui empêche les couloirs de se refermer implacablement.

Carole 30/06/2013 12:13



Tu as tout à fait raison, mais en l'occurrence je ne veux "accuser" personne, car je ne sais pas qui est cette femme ni où elle habite exactement. Les commerçants qui la voient dans leurs
boutiques disent qu'elle a des enfants, mais qui vivent à Paris : c'est du moins ce qu'elle leur a dit, et eux non plus n'en savent pas davantage.


Par contre, ce dont je suis sûre, c'est qu'elle est seule dans sa mémoire détruite, et qu'elle cherche des présences disparues, car cela, on le lit dans sa silhouette inquiète et dans ses regards
perdus.