Juste à côté

Publié le par Carole

juste-a-cote.jpg
Esther Gaubert, Juste à côté, éditions Fayard
 
 
    La littérature n'aime guère les pauvres tels qu'ils sont. Elle adore les pauvres méritants, les pauvres tragiques, les pauvres pittoresques, les pauvres révoltés, les pauvres pathétiques. Exemplaires ou lointains. Mais de ces exclus ordinaires qui sont nos voisins, elle parle le moins possible.
    Aussi le livre d'Esther Gaubert est-il une belle surprise. Car les pauvres y vivent, y parlent, y aiment, y meurent, "juste à côté". Il est vrai qu'il n'appartient peut-être pas tout à fait à ce qu'on appelle "littérature"... Car s'agit-il d'un "roman", comme l'indique la page de garde ? d'un "récit", comme l'indique la première de couverture ? ou est-ce simplement une "histoire vraie", comme le dit le bandeau touge apposé par les éditions Fayard ? Un peu de tout cela, sans doute - un livre "juste à côté", lui aussi...
    Près de la maison d'Anna, la narratrice, isolée dans un hameau de Haute-Loire, s'installent un jour, dans une immense ferme froide jusque-là délaissée, des voisins qui ne passent pas inaperçus. RSA, prison, alcool, grossesses intempestives, enfants placés, séjours en HP, paquets des restos du coeur, ferrailles et vieilles guimbardes : tout signale en eux des pauvres - les pauvres. Ce sont des gens bien encombrants, dont le territoire s'étend comme s'étendent les tas de ferraille qu'ils rachètent. La narratrice aurait aimé les tenir à distance, mais voilà qu'ils entrent de force dans sa vie. Car ils débordent d'énergie, ils savent que c'est sur l'amitié et la solidarité que se fonde toute survie, et ils abusent en parlant de ce "y" qui les incruste partout où ils posent leurs cartons ou leurs sacs des restos du coeur : "On va bien s'y entendre !" Impossible de fuir : Anna l'intellectuelle est désormais Voisine, embarquée dans leur vie comme elle l'est dans ce véhicule retapé et multicolore qu'ils lui fournissent à bon compte.
    Il y a Marilyne, la belle tzigane à qui il manque des dents. Franck, le ferrailleur RMiste au dos cassé et aux sages paroles, qui sort de prison. Les filles placées par la DASS, Mélodie, l'adolescente qui rêve de s'en sortir, et Mélissa, qui voudrait être aimée, fugue et finit en psychiatrie. Et Loris et Loïc, les enfants sous tutelle. Et Nelly qui brûle sa vie comme une cigarette, mais donne naissance à une petite Violette, fleur douce et silencieuse au fumier de misère. Et Richard l'alcoolique dont les mains tremblent comme tremble en lui son enfance blessée. Et puis, un peu plus loin, dans la nuit du passé, l'ombre transparente et menue de Sylvie, la brillante étudiante amie de la narratrice, qui jadis s'est suicidée de misère.
    Il y a ceux qui luttent. Il y a ceux qui continuent. Il y a ceux qui tombent aussi.
  Mais tous, ces exclus, ces en-dessous du seuil de pauvreté, ces assistés, ces perdants, ces cas sociaux, ces du quart-monde, ces mal élevés, nous donnent leçon de vie, de mort et d'amour. Ils sont, juste à côté de nous tous, nos voisins les plus proches au grand village d'humanité.

 

Publié dans Lire et écrire

Commenter cet article

Catheau 21/06/2013 09:53

Très beau billet toujours, sans doute à la hauteur du livre.

zadddie 18/06/2013 23:07

le courage de vivre...

Valentine :0056: 18/06/2013 11:14

Très belle présentation d'un livre qui promet en effet.

Richard LEJEUNE 17/06/2013 07:16

Carole, le retour !

La meilleure surprise qui soit pour commencer une nouvelle semaine !

Carole 17/06/2013 11:40



Merci, mais ce sera différent maintenant :dans ce tome 2, sans arrêter les formes brèves, j'ajoute la rubrique "récits et nouvelles", des travaux longs, moins fréquents donc.



jill bill 16/06/2013 19:56

Bonsoir Carole... un titre qui en dit long, merci à toi !

Mansfield 16/06/2013 17:55

Et le plus souvent on méprise ces "cassos" que l'on voit comme des assistés, fainéants et parasites, je devine des personnages attachants dans ce livre, merci à toi d'en parler.

Nounedeb 16/06/2013 16:27

Je prends note. Merci à toi.

Anne-Marie 16/06/2013 14:32

Très contente de te lire de nouveau, de retrouver la profondeur de tes lignes inspirées...

Carole 16/06/2013 22:54



Merci Anne-Marie, à bientôt.



almanitoo 16/06/2013 10:51

Je n'avais pas tout vu lors de mon premier commentaire!
Ton retour me comble doublement de joie puisque je suis allée aussi faire un tour sur ton nouveau blog.
Je ne serai certainement pas la seule à te le dire, tes pages nous manquaient, elles sont devenues véritablement nécessaires.
Merci Carole.

Carole 16/06/2013 22:35



Merci Almanitoo, cela me fait toujours chaud au coeur de lire tes commentaires.



almanitoo 16/06/2013 08:35

Bonjour Carole,
Te connaissant un tout petit peu maintenant à travers tes pages, je suis certaine que ce livre n'est pas un simple constat de la misère et qu'il contient une bonne dose d'humanisme et d'espoir.
Alors je te fais confiance et je le lirai, c'est certain.
Merci et bon dimanche.

M'amzelle Jeanne 16/06/2013 08:32

Merci Carole de nous faire connaître ce livre.. qui nous fait part de vies intensives dans le malheur.. de gens que nous côtoyons et souvent que nous ne voulons guère approcher.. mais dont les
émotions, les différentes étapes de la vie sont les mêmes que les nôtres.

louv' 16/06/2013 08:09

Sans doute pas exactement le livre à emporter en vacances, mais à lire avec générosité. Merci Carole et bon dimanche.