Une lampe entre les dents

Publié le par Carole

Une lampe entre les dents
Christos Chryssopoulos, Une Lampe entre les dents, Chronique athénienne, traduit du grec par Anne-Laure Brisac, éditions Actes Sud
 
 
    Le livre de Christos Chryssopoulos est ce qu'on pourrait appeler un récit d'ethnologie spleenétique. L'auteur s'y peint en flâneur baudelairien, égaré en 2011 dans l'Athènes de la Crise, promenant dans les rues son appareil-photo comme Diogène promenait sa lampe - pour en explorer les ombres, pour en débusquer les misères.
    Dans la ville où il déambule ne semblent subsister que des boutiques abandonnées, des clochards et des chiens sans maîtres, errant parmi les ruines d'une splendeur lointaine. Comme si une guerre, un siège, ou peut-être même - qui sait ? - la grande peste d'Oedipe roi, étaient peu à peu venus à bout de toute énergie, de tout désir de vivre. 
    Plus le narrateur marche, plus les rues semblent se déliter et se souiller, plus le silence s'impose, remplaçant le bruit des moteurs qui s'éteignent, tandis que les silhouettes humaines se transforment en ombres et en spectres, et qu'il devient bientôt certain que "chacun de nous peut être remplacé par n'importe qui ". La seule lumière possible est, à la dernière page, celle de ce chiffonnier surgissant d'une benne à ordures, "une lampe entre les dents", faisant se rejoindre ainsi "les immondices et les étoiles" - Comme s'il n'y avait plus, pour affronter la nuit, que la grimace de Diogène, ce chien de la philosophie qui ne croit qu'au néant.
 
    C'était en 2011. Qu'en est-il aujourd'hui que deux ans ont passé, que la Crise a resserré encore son siège sur ces remparts de la Grèce exsangue où ne veille plus que l'ombre morne de la triste Cassandre ?
 
    En refermant le livre, je me suis demandé s'il s'agissait vraiment de la simple et réaliste chronique d'un désastre contemporain - la description clinique d'une ville saignée sur l'autel de l'"Austérité", cette obscure religion à laquelle les dieux manquent -, ou s'il ne s'agissait pas plutôt d'un récit fantastique et mythologique, entraînant le lecteur dans les rues sombres d'un labyrinthe gardé par un Minotaure agonisant, qui ne serait plus simplement Athènes, mais l'énigme même de notre monde s'effondrant sur lui-même.
    Et j'ai été saisie d'un grand trouble lorsque mes yeux ont rencontré les pieds de cet homme assis tout près de moi dans le tramway. Des pieds minces et fragiles, couverts de plaies, enfoncés sans chaussettes dans des chaussures trop lourdes. Des pieds tout à fait français, des pieds de SDF nantais en 2013, usés au marathon de la misère, extraordinairement semblables à ces pieds enchiffonnés du miséreux grec photographié à Athènes en 2011, qui semblent, sur la page de couverture de l'étrange chronique de Christos Chryssopoulos, servir de piédestal à la statue aveugle d'on ne sait quelle déesse aux yeux bandés de suie.
 
 
pieds mendiant

 

 

Publié dans Lire et écrire

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M
Au regard de tout ce que notre culture doit à ce pays et à ce peuple, cette tragédie grecque me serre le coeur !
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C


Surtout si l'on se souvient que ce fut le berceau de la démocratie...



A
La mondialisation a étalé la misère...
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G
Le marathon de la misère, tu as toujours les mots qui conviennent
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Q
Je ne l'ai pas lu... mais j'ai beaucoup aimé l'émotion ressentie en te lisant.

Merci, Carole. Je vais garder ce livre en mémoire...

Passe une douce soirée.
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M
Bonjour Carole,

Après avoir lu le commentaire de Valentine, je ne peux rien ajouter. Elle a tout dit, et bien dit.
face à toute cette misère, toutes ces injustices, la colère m'étouffe parfois. Heureusement que je n'ai aucun pouvoir car ma réaction serait peut-être terrible.
Aussi, je me réfugie dans mon atelier pour retrouver un peu de sérénité. Je me sens démunie face à tout ça.
Merci Carole, on est jamais déçu en venant sur tes pages.

Bonne journée
Martine
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V
(NB : au début de l'avant-dernier paragraphe, corrige "je me suis demandé"). Bises !
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V
Etonnant reportage, où l'on reconnaît ta personnalité à l'élégance de l'expression, à la profondeur de la réflexion, et au questionnement final, aussi brûlant qu'inattendu...
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C


Merci Valentine, ton commentaire me touche beaucoup.



L
Le soir descend. Ton texte, une fois encore, interpelle. Il me plonge dans le questionnement que tu poses, que tu te poses, que nous nous posons tous, en d'autres mots sans doute. Que répondre? La
misère est partout, même si elle se cache on l'aperçoit. Mais que faire, Carole? Que faire?
Lorraine
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N
Troublante analyse en effet. Où allons nous ? Tous dans ces mêmes chaussures, un jour ou l'autre ??
Juste réflexion.
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M
On dit trouver chaussure à son pied mais à bien l'observer son pied, ne lui trouve-t-on pas des similitudes avec d'autres que l'on croyait plus misérables ...
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D
très troublant ton texte. j'ai la sensation de ne jamais ressortir "intact" des passages chez toi.
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C
Une "aminaute" me signale ce lien, pour défendre avec reporters sans frontière la liberté de la presse en Grèce :
http://rsf.org/petitions/grece/merci.php
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N
Terrible misère "ordinaire", qu'on cherche parfois à voiler-ou refuser de la voir, comme le symbolise la statue masquée.
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C
Ironie tragique du titre de votre mélancolique accompagnement musical !
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C


Une belle mélodie de Mikis Théodorakis. Il est tout à fait exact que je l'ai choisie aussi pour son titre, évocateur de la beauté menacée de cette Athènes qui sombre.



J
Bonjour Carole... Et oui quand un pays connait la grosse crise on montre son malheur mais il est partout de nos jours et nul n'est à l'abri de devenir un sans... Merci...
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A
Terrible constat "chacun de nous peut être remplacé par n'importe qui"...
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C


Cette phrase m'a beaucoup fait réfléchir aussi, je crois qu'elle nous donne en fait le sens de cette "crise" que nous traversons, et qui a déjà détruit la Grèce - origine pourtant du concept
d'"individu" qui pourrait bien laisser place à celui de "matériel humain".