Une vieille pomme

Publié le par Carole

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    Elle se perdait à la cave, je l'ai posée sur cette vieille assiette, jadis façonnée et peinte par les mains d'un très vieux potier provençal, et je l'ai emmenée au jardin. Puis je l'ai laissée là, sur la terrasse d'après-midi, à retrouver le soleil et à se baigner d'ombre aussi, et je l'ai regardée.
   Car c'est beau, une vieille pomme, ridée et craquelée, parcheminée, ravinée, bosselée, tuméfiée, colorée, c'est beau comme une planète. C'est comme un monde entier, une vieille pomme, qui tourne dans le temps, et se prépare à mourir et à revivre en cercle, veillant sur ses pépins, en attendant la fin. Car elle est devenue ce que toujours elle devait être : le fruit bien mûr, patiemment enclos sur le vivant secret d'un coeur fécond.
 
    On dit que le temps rend l'homme sage. Ce n'est pas vrai. Le temps souvent rend aigre, sot, routinier. Souvent il épuise les corps et il pourrit les âmes.
   Le temps n'assagit que ceux qui savent extraire d'eux-mêmes le suc, le mûrir lentement, et le faire remonter dans chaque veine, dans chaque pli de leur être, jusqu'à ce qu'il frémisse sur leur peau en rides et chemins qui s'en vont vers eux-mêmes et creusent leurs sillons - inépuisables labyrinthes, routes entremêlées qui toutes prennent source au même coeur profond, où le voyage d'une vie d'un même trait s'achève et recommence.
    Le temps est un alchimiste, qui nous fait devenir ce que nous étions. On ne lui ment jamais. 

Publié dans Fables

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Jean-Claude 12/02/2013 05:31

Si le temps n’assagit que certains (combien ?), ceux qui réussissent à puiser dans leur être de cœur et de chair le plus beau et le plus profond, souvent oui, le temps épuise les corps, qui luttent
pour survivre, et partant, pourrit les âmes : combien réussissent à gagner la bataille contre la lente disparition d’un corps qui rendra bientôt l’âme... ? Il faut que l’âme soit très forte.
Pour almanitoo : la vie sculpte petit à petit sur nos visages ce que... nous sommes encore capables d’être, je crois.

Nais' 10/02/2013 22:42

Bonsoir Carole !
Quelle réflexion... C'est surement vrai, la vieillesse est le temps où l'on montre qui on est vraiment.
L'assiette est sublime !
Bises, bonne soirée

valdy 10/02/2013 13:51

Ce suc consolateur et glorieux ne m'empêchera jamais d'acheter des crèmes de beauté "hors de plis ;-)"
PS : plus sérieusement - une pensée profonde et belle (dans la forme et le fond)

louv' 09/02/2013 18:14

Même si ce texte a plusieurs lectures possibles, je n'en retiens que "se prépare à mourir et à revivre en cercle". Message d'espoir en quelque sorte...
C'est beau, Carole !

zadddie 08/02/2013 22:22

cette conclusion me laisse pensive...

Mansfield 08/02/2013 18:11

Comme le passage du temps est évoqué de belle manière, j'aime particulièrement l'idée que le temps ne nous fait devenir que ce que nous sommes!

dominique 08/02/2013 17:14

bonjour, bien belle ta pomme, et l'assiette.. j'aime.. et je me disais en te lisant. certains mûrissent bien et d'autres pas... ça me plairait d'être une reinette.. du canada..

Lorraine 08/02/2013 15:46

Deviens ce que tu es. Certainement une belle citation, me semble-t-il.

Carole 08/02/2013 16:20



Oui, elle est célèbre, c'est de Nietzsche, qui la prend chez Pindare. Elle renvoie aussi à l'idée d'"éternel retour" que j'ai voulu inscrire dans le texte. L'alchimiste est baudelairien, lui.
J'ai associé ces trois idées. Même la musique jointe contribue au sens, puisque c'est un concerto "madrigal" composé par Rodrigo à un âge avancé, et qu'elle est fondée sur un motif presque
unique, repris en variations qui "cheminent", s'entrecroisent et se rejoignent.


Mais on n'est pas du tout obligé de lire le texte de façon savante, on peut l'appréhender de façon toute simple, je laisse les lecteurs libres - c'est pourquoi je ne veux pas abuser des citations
(même si j'en mets tout de même souvent): ceux qui connaissent reconnaissent, et au moins j'évite d'effaroucher ceux qui ne connaissent pas, mais peuvent comprendre aussi, car je ne dis vraiment
rien de difficile !



Joëlle Colomar 08/02/2013 15:46

Tu nous indiques le vrai chemin, celui du retour à soi, à l'enfant que l'on fut.
Combien de fois ai-je vu des vieilles dames pleurer devant la photo de leur beauté perdue, inconsciente de la splendeur de leur visage raviné !
Belle fin de journée Carole. Amitiés. Joëlle

Nounedeb 08/02/2013 15:19

Une harmonie complice entre cette pomme et l'assiette sur laquelle tu l'as posée.

Carole 09/02/2013 22:29



Je suis heureuse que tu le remarques. Cette assiette "parle", et, au-delà de l'inscription, elle a une histoire et c'est pour cela que je l'ai choisie. Il s'agit d'un héritage.



emma 08/02/2013 13:45

Agatha Christie, qui en avait un pour mari, recommandait d'épouser un archéoloque, parce que, disait elle, plus vous avancez en âge, plus il vous trouve intéressante...

Carole 09/02/2013 22:28



Et ils s'y connaissent. Mais je ne parlais pas que des femmes, et même, je ne parlais presque pas des femmes... juste de l'art difficile de vieillir.



almanitoo 08/02/2013 09:53

Ton texte évoque pour moi la réflexion de ma mère qui m'a dit un jour, "tu as vu comme ton père devient beau en vieillissant..il se ride comme une vieille pomme!"
Il avait le visage doux et lisse des gens calmes et optimistes, mais en effet, les rides ont révélé au fil des ans, la noblesse de son caractère et toute la bonté contenue dans ses yeux.
La vie sculpte petit à petit sur nos visages ce que nous sommes, je crois.

Carole 09/02/2013 22:27



J'aime cette très belle et profonde réflexion de ta mère. Merci de m'en avoir fait part.



Marc Lef 08/02/2013 09:42

Le temps passe et coule sans jamais s'arrêter... il faut tenter de vivre enfin!

M'amzelle Jeanne 08/02/2013 09:05

Mais bien sûre.. la pomme a subi elle aussi les affres du temps.. comme chaque humain.. comme les monuments qui se dégradent.. Nous subissons et selon l'esprit qui nous conduit nous pouvons être
aigri et courbé ou droit comme un "I" portant une beauté intérieure indéfinissable.
Comme toujours Carole tes textes sont sublimes.. Merci

Richard LEJEUNE 08/02/2013 08:18

A ce passage de votre texte, Carole :

"Car c'est beau, une vieille pomme, ridée et craquelée, parcheminée, ravinée, bosselée, tuméfiée, colorée, c'est beau comme ...",

j'ai tout de suite pensé : ... "une grand-mère".


Dans cette optique, à partir de cette phrase-là, relisez la suite de votre texte : vous vous rendrez compte que tout se tient !


De la valeur universelle de votre prose ...

Martine 08/02/2013 08:06

Bonjour Carole,

Une petite pomme ridée jaune et rouge a inspiré une jolie aquarelle à ma soeur. Le résultat était très plaisant.
J'aime ta définition du Temps. Pas moyen de tricher avec lui.
Bonne journée
Martine

jill bill 08/02/2013 07:33

Bonjour Carole... Une pomme ridée la vedette du jour...J'aime ! Je suis d'accord côté temps et homme ! Merci encore...

jamadrou 08/02/2013 06:03

"Si près de ma pensée" dit Hélène...
et moi j'ajoute: ce concerto aux notes répétitives et lancinantes qui se font de plus en plus discrètes illustre très bien ton écrit que, bien sûr, j'ai bcp apprécié comme d'hab.
Carole, connais-tu la poésie de Charles Vildrac: "la pomme et l'escargot"?
Comme toi hier devant L'hôtel dieu, un jour la pomme est tombé et elle a le menton en marmelade. Si tu ne connais pas cette histoire que j'ai chanté sur la musique de James Ollivier à tous les
enfants qui m'ont croisée STP apprends la par Coeur. Avec tous ces enfants j'ai chaque fois planté les pépins pour voir pousser...
Tu pourrais l'inscrire sous ton texte, elle irait très bien.
Mes hommages Madame Carole Caracol'

Hélène Carle 08/02/2013 01:24

Carole, ce texte me touche profondément. Il est si près de ma pensée comme s'il avait déjà flotté au-dessus de ma tête.
Merci.

Hélène*

Gérard 08/02/2013 00:35

Mon père avait fait la même chose avec une poire, elle s'est ratatinée, vidée et 20 ans après momifiée...alors garde ta pomme et suit son évolution.