Mélissa et Germain

Publié le par Carole

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     Mélissa et Germain, il y a des mois que je vous rencontre chaque jour sur ma route. Voilà que vous aurez bientôt passé votre premier hiver, et ce panonceau circulaire, solidement accroché à l'arbre de la zone industrielle, est maintenant contre l'écorce comme une lune douce où, sur vos noms qui s'effacent, la pluie, le vent et le soleil ont posé leurs cratères, leurs vallées, leurs chemins, leur errante lumière.
     Sans doute aviez-vous accroché cet écriteau pour guider les invités de votre noce, ou de la fête qui devait sceller votre union. Vous l'avez fait assez solide pour résister au vent et à la pluie, aux jours qui passeraient, et, la fête depuis longtemps achevée, vous ne l'avez pas enlevé. Je crois que cela vous plaisait, de savoir que vos noms veillaient là-bas, et qu'ils montaient pour vous le chemin de ronde, gardiens fidèles, sur l'écu de carton.
   Mélissa et Germain, vous le saviez, que c'est audacieux, d'écrire deux prénoms humains côte à côte sur une feuille unique. Vous le saviez, que la route est longue et qu'elle est âpre, qu'on peut s'accrocher la peau au fil de fer aigu qui déchire les vies comme des arbres, et que les mots s'enfuient, au vent qui les balaie, aux pluies qui  font pleurer...  Mais vous avez fabriqué l'écriteau, et vous l'avez posé comme un bouclier sur le corps frêle du petit arbre de la zone industrielle.
  Et maintenant, qu'adviendra-t-il ? Peut-être que peu à peu vos deux noms se fondront à l'écorce de l'arbre, pour y grandir en feuillages et en paix, ramée de tendresse heureuse, au milieu de l'agitation des hommes. Peut-être que bientôt toutes les tempêtes accumulées dans vos coeurs tourmentés se lèveront pour vous déchirer, vous séparer, et vous jeter, guenilles de papier, solitaires, au grand souffle du monde. Ou bien plutôt, peut-être, ne restera-t-il demain sur le tronc de l'arbre qu'un cercle vide et creux comme un coeur sans bonheur, enveloppe fanée d'un message oublié, où vous continuerez, silhouettes pâlies, à faire semblant de vous aimer.
    Je n'en sais rien et vous non plus n'en savez rien. Mais j'aime voir quand je passe, entre les usines et les bureaux, au bord de la route accablée de camions et d'automobiles affairées, que, sur le petit arbre du trottoir, vos deux jeunes noms ont déjà traversé leur premier hiver.

Publié dans Fables

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Nais' 10/02/2013 22:52

Bonsoir Carole !
Mélissa et Germain liront peut-être ces mots et te répondront ? J'espère que ces deux noms assemblés resteront longtemps ainsi, et que tu les verras évoluer. C'est tellement beau, une union qui
dure...
Bises, belle soirée !

valdy 10/02/2013 13:47

Une anecdote ravissante qui fait frémir mon p'tit coeur fleur bleue ;-)

Hélène Carle 09/02/2013 22:53

L'écriture perle avec minutie les pans satinés du texte. C'est beau! C'est beau aussi cette dentelle de mots qui leur est destinée mais qu'ils ne lirons probablement jamais.

Hélène*

Nounedeb 09/02/2013 18:20

C'est une belle image qu'...imaginer que peu à peu l'arbre s'appropriera ces deux noms, pour une quasi éternité, retrouvant un peu le mythe de Philémon et Baucis...

Valentine :0056: 09/02/2013 17:59

Es-tu sûre que ce n'est pas une seule personne plutôt, qui s'appellerait Mélissa Germain et qui aurait mis une flèche pour que ses copains trouvent où avait lieu l'anniversaire auquel elle les
avait conviés ??

Carole 09/02/2013 18:23



Je n'y avais pas pensé... mais pourquoi le panonceau aurait-il été aussi solidement fixé, si ce n'était que cela...? Le soin très grand apporté à ce travail invite tout de même à y "lire" quelque
chose de vraiment important...


 



Lorraine 09/02/2013 14:09

Mélissa et Germain ont crié leur bonheur à leur façon dans la zone industrielle. Je veux croire que rien ne le laminera,ni les menaces de chômage qui fèlent les coeurs honnêtes, ni les
incommunicabilités qui fèlent les couples qui pourtant s'engageaient pour la vie. Et j'espère surtout, comme toi, Carole, qu'ils ne feront pas, un jour, semblant de s'aimer.

emma 09/02/2013 09:45

noces de carton...plus romantique qu'une canette abandonnée sous un banc, mais la démarche est la même

Carole 09/02/2013 22:26



Tu veux dire "envahissante" ? Moi j'aime bien explorer les traces, ce qui reste... et s'efface.



M'amzelle Jeanne 09/02/2013 09:31

Tes petits billets nous racontant ta ville sont très agréables, tu sais voir et commenter les instants de vécu et c'est avec autre regard que nous voyons ce qui nous entoure.
Merci Carole !

Anne-Marie 09/02/2013 07:23

Un joli thème pour un joli texte et une jolie plume légère comme un amour naissant.

Martine 09/02/2013 07:15

On en voit parfois de ces petits panneaux indicateurs de chemin du bonheur. Tu réponds fort joliment à des questions que je me pose en les découvrant au hasard de ma route.
Beau texte , humain, comme d'habitude. Un plaisir de lecture pour bien attaquer le week-end
Merci Carole
;)

Martine

jill bill 09/02/2013 01:55

Ah par chez moi aussi j'en vois de ce guide pour inviter à une noce... Ne pas perdre ses convives le jour J... Après nous les laissons à leur sort comme tous les mariés... merci à toi !

jamadrou 09/02/2013 01:33

"Mélissa et Germain ont déjà traversé leur premier hiver"
et la flèche indique toujours le chemin du bon air...