Les perles

Publié le par Carole

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      "Que vois-je là ? dit sa mère tout étonnée ; je crois qu'il lui sort de la bouche des perles et des diamants. D'où vient cela, ma fille ? " (Charles Perrault, Les Fées)
 
 
    A l'enseigne de boucherie, chaque lettre s'écrit sur des pointes d'aiguilles, chaque lettre se tire à seize, à vingt, ou quarante-quatre épingles, et chaque épingle se coiffe en manière d'ampoule, d'une tête ronde et brillante de verre rose. Et toutes ces perles roses et joliment éclairées disent, se substituant gracieusement à elles, ces gouttes de sang que notre pensée a du mal à soutenir et qu'elles métamorphosent...
   Avez-vous remarqué que les boutiques où se débite cette viande, dont nous n'aimons plus le spectacle trop rouge, dont l'odeur crue nous indispose, sont presque toujours admirables de coquetterie, charmantes de délicate élégance, jolies comme des écrins, profondes en leurs miroirs où des mondes se reflètent ?
 
    Je crois qu'il en en va souvent comme de cette enseigne de boucherie. Tant de réalités nous gênent. Quand il nous faut les désigner, nous y plantons les petites aiguilles du langage, et la magie opère, parant le sang de perles, civilisant la peur et rhabillant le mal. C'est ainsi que depuis longtemps nous avons transformé nos chômeurs en demandeurs d'emploi, nos clochards en sans domicile fixe, nos démolitions en déconstructions, et tous nos désastres en crises - notre surdité à ce tout ce qui gémit n'étant plus désormais que simple malentendance, et notre aveuglement au vrai, anodine malvoyance.
    Pourtant tous nos efforts ne peuvent empêcher les ombres, les petites ombres sèches des aiguilles des mots qui ne veulent rien savoir, de s'étendre bizarrement, tout autour de la vie, en couronnes d'épines...

Publié dans Fables

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Nais' 27/01/2013 12:44

Bonjour Carole !
Tu as raison, on pare nos horreurs de jolies perles, c'est plus agréable à regarder... Je suis toujours impressionnée par la relation entre tes textes et tes photos, on dirait qu'en prenant la
photo tu fais déjà toute une réflexion pour écrire.
Bises, bonne journée !

Carole 27/01/2013 12:51



Exact, Naïs, en regardant autour de moi j'écris (mentalement) mes petits textes, et c'est à ce moment que je prends les photos. C'est ma méthode. Par contre, je suis un piéton très très distrait,
je finirai par me faire écraser...



Nounedeb 25/01/2013 13:49

De même pour les odeurs. On parfume tout, voire soi-même, à l'excès, jusqu'à incommoder, et nous finissons par ne plus rien savoir des odeurs. Je compare cela à de la censure, voire de
l'autocensure. Nos moiteurs animales dérangent...

Cendrine 25/01/2013 01:14

Bonsoir Carole

Ton texte est remarquable et les lettres de perles, dans toute leur hypocrisie, ont des reflets de sang que les yeux oeillères ne voient plus. On atténue le langage, on le réécrit, on invente des
"façons de dire", on se moque de nous-mêmes.

Il y a même des parents qui modifient les récits des contes de fées car ils ne veulent pas choquer leurs enfants...

Bisous et une belle nuit

Cendrine

Gérard 24/01/2013 18:56

...et des stecks en façade d'un joailler ?

erato:0059: 24/01/2013 18:25

Oh combien vrai ton billet! Et ces mots tranquillisent un bon nombre qui ne voit plus la " misère" de la même manière, crue et douloureuse, et relativise !.... nous devenons des "Tartuffe" !
Douce soirée, bises Carole

Mansfield 24/01/2013 18:24

On essaie d'amadouer le sort et de se rendre la vie belle, un peu comme dans ce si beau film relatant la vie dans un camp durant la guerre. Hypocrisie, refus du sort?
En ce qui concerne la boucherie, je remarque que les bouchers ont toujours une relation sensuelle avec la viande, pour la couper, il faut l'aimer,un métier de passionné... Bonne soirée Carole.

Adam 24/01/2013 16:36

Merci Carole, ça fait bien cogiter. Tout ce qui n'est pas dans la norme ou qui dérange (qui décide ? ) doit il disparaitre ? "Chassez le naturel il revient au galop"...........ouf pour une fois si
c'était vrai!!
Bises

emma 24/01/2013 15:12

eh oui ! mais la vie de pure vérité serait insupportable : comment serait reçue une enseigne "au cochon qui saigne" avec un couteau dégoulinant ? –

http://eperluette.over-blog.com/article-bas-les-masques-99534382.html

Carole 24/01/2013 18:36



Tu as peut-être lu "L'Art français de la guerre", d'Alexandre Jenni ?


J'irai voir ton article tout à l'heure.



Alain 24/01/2013 14:47

Désolé, j'ai loupé la fin de ma phrase : ... agressivité pour recherche d'amour.

Alain 24/01/2013 14:45

Epatant se rapprochement avec la couronne d'épines !
Je repense à Vincent Van Gogh. Idée fixe ! Sa réalité était maquillée parce qu'il gênait : folie pour simple maladie, vomissures pour peinture de lumière,

Hécate 24/01/2013 14:40

Tout change...Pourquoi pas des perles de sang ! Une boucherie c'était rouge et blanc avant.
Si l'on déplace trop, les mots, les couleurs et le sens que sera celui de notre vie ?
Un texte qui exprime tant !
Bonne journée.Amitiés.

Joëlle Colomar 24/01/2013 13:21

Voilà un sujet qui me tient à coeur. Plus la société devient violente, plus le langage s'euphémise. Je préfèrerais un langage vrai , naturel et des relations plus saines, moins empreintes
d'agressivité.Commençons par nous, la société suivra peut-être ! Bonne journée à toi Carole. Amitiés. Joëlle

jill bill 24/01/2013 08:34

Bonjour Carole ! Comme technicienne de grand surface pour nettoyeuse, préposé au PTT pour facteur, tiens madame pipi reste madame pipi ! Vrai que les boucheries d'hier étaient plus saingantes, j'en
ai connu que les carcasses pendaient dans la boucherie et en faisant la queue on se collait le nez dessus, on en mourrait pas, de nos jours on imagine plus ! Merci...

Richard LEJEUNE 24/01/2013 08:25

Ce langage policé, politiquement correct que vous épinglez aujourd'hui - et dont on n'est parfois même pas vraiment conscient ! -, trahit un véritable problème humain : le refus de la différence,
le refus de ce qui nous fait peur ... ; notre finitude, la mort en étant l'exemple le plus quotidien.

D'une arrière-grand-mère qui vient de mourir, on a dit qu'elle était partie.
Oui, mais de son papa qui s'en est allé travaillé ce matin, ma fille dit aussi à notre petit-fils qu'il est parti.
Et il s'est mis à pleurer en demandant si son papa était au cimetière avec Mémé ...

M'amzelle Jeanne 24/01/2013 08:07

Avec ces mots nouveaux.. qui minimisent l'essentiel nous ne sommes plus dans la réalité.. tout devient superficiel..

jamadrou 24/01/2013 07:41

Je ne vais lire que tes deux titres: "Perles" et "boucherie" et je vais partir dans Mes pensées. pensées.

Bonne journée

Hélène Carle 24/01/2013 01:30

D'une si grande réalité, si troublante vérité, maintenant tout est déguisé, c'est peut-être pour cela qu'on ne croit plus à rien.
Merci Carole pour ce texte!

Hélène*

almanitoo 24/01/2013 01:30

Et que dire de nos bons vieux croque-morts, pardon, employés des pompes funèbres, qui se sentent obligés maintenant de transformer le noble visage de nos défunts en billes de clowns,
façon maquillage" bonne mine?"
Cette volonté de refuser la vérité tourne au ridicule!

Carole 25/01/2013 22:36



La mort fait peur, oui. Mais tant de choses nous font peur désormais. Par les mots nous croyons les maîtriser, et nous 'maquillons" tout en effet. 



zadddie 24/01/2013 00:09

entre les details et l'ensemble....( en parlant de l'image bien sûr..