Le monstre à la fenêtre

Publié le par Carole

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   On rencontre assez souvent dans la ville des fenêtres qui sont comme de petits théâtres pauvres, où des acteurs modestes, sombres ou lumineux, se mettent en vitrine comme ils se mettraient en scène. Ce soir-là, j'avais croisé ce monstre à la fenêtre, qui me tirait la langue et posait sur moi ses yeux vides.
    C'était un simple visage de gargouille ou de mascaron, qu'on venait de tailler dans la pierre, ou de modeler dans la glaise, et qu'on avait posé, en attendant de le parfaire sans doute, derrière la vitre sale, pour effaroucher le passant - ou le séduire peut-être. Ce n'était d'ailleurs pas tout à fait encore un monstre, juste une ébauche de monstre, une hideur vague et pâle, incertaine, en train de naître de l'obscur.
    On aurait pu croire à un reste de douceur dans ses joues osseuses, au parfum roux des feuilles de l'automne dans sa chevelure raide. Si seulement la fenêtre n'avait pas été si sale, si la pièce n'avait pas été si sombre, si quelqu'un avait ouvert l'épais carreau, cette face égarée aurait encore pu s'éclairer, on aurait vu surgir un visage sous ce masque, ou bien même on aurait réussi à l'arracher à son trou d'ombre, à le suspendre bien à sa place, près d'une sainte ou d'une tourterelle, sur la gouttière d'une vieille église ou au fronton d'un palais moussu. Enfin on aurait pu... oui, on aurait pu entreprendre quelque chose pour que le monstre ne soit plus un monstre.
    Mais là, devant la fenêtre sale et noire, on le regardait prendre forme sans savoir quoi faire. On se contentait, détournant les yeux après la première surprise, de sourire avec indulgence, ou de hausser les épaules, et l'on passait son chemin, sans y penser davantage.
     C'est ainsi, presque toujours, quand on voit naître un monstre, quelque part dans l'obscur. On croit toujours ne pas savoir, on préfère oublier. La paix est à ce prix. La guerre aussi.
 

Publié dans Fables

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F
:-)
Une photo "monstrueuse" !
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C


Merci de votre visite. Je suppose que vous n'en vendez pas de ce genre...



C
Ne pas ouvrir la fenêtre, ne pas ouvrir la boîte de Pandore...
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R
Et pourquoi un monstre ??

Une simple grimace humaine parmi d'autres, sans plus. Selon la volonté de son créateur ...

Tant d'enfants en jouent, qui nous font rire ...
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C


monstre naissant, monstre qui pourrait rester une grimace ou devenir diabolique, naissance du mal encore maîtrisable, mais en effet, souvent, on se contente de sourire ou de hausser les épaules.



F
fenêtre d'atelier de sculpteur? les gargouilles sont à rénover ou a innover!!! BISOUS FAN
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C


Oui, un sculpteur.



N
Que dire d'autre, puisque là tant est dit?
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G
C'est vrai çà m'est arrivé aussi de photographier des fenêtres avec d'étranges personnages agrémentées de toiles d'ariagnées
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E
il y a aussi des masques fort avenants qui cachent le pire
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C


Une variante du "mien". On n'aime pas regarder de près le mal - surtout quand on devrait lutter contre lui.



A
Oublier le monstre,être indulgent, certes mais pas trop longtemps, car il faut garder toujours en tête son existence et surveiller ce qu'il devient, humble gargouille au fronton d'une église ou
ombre menaçante...
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C


Oui, un monstre, ce n'est jamais longtemps "gentil". Savoir s'en méfier et réagir !



A
Ne sommes-nous pas tous capables d'être anges ou démons selon l'éclairage, les circonstances?
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C


Sans doute. Il y a un moment où "ça" bascule, d'un côté ou de l'autre. Comment savoir pourquoi ?



J
Je l'imagine se transformer en gargouille l'été fenêtre ouverte... clin d'oeil de jill
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