Un travailleur de l'ombre

Publié le par Carole

Un travailleur de l'ombre
En France on manque d'entrepreneurs mais il travaillait dur, penché sur sa poubelle, devant la voiture bar. Précis et minutieux, il extrayait les canettes au fond clapotant, les morceaux de sandwichs auréolés de gras, les trognons de pommes roussis et les bouts de mégots remâchés, qu'il entassait dans son sac de plastique. Il faisait sa cueillette, en somme, gratis et sans vergogne, avec la compétence et le coup d'oeil des chasseurs-cueilleurs d'autrefois, raclant les fonds des petits trésors sales d'un monde dur aux hommes. 
Cela vous dégoûte peut-être ? 
Pourtant, il travaillait très proprement, avec ordre et méthode. Triant et vérifiant, choisissant et stockant, en ménagère soigneuse. Assurant ses arrières, et sa poire pour la soif, en remplissant son sac des déchets de nos vies. Satisfait finalement de se trouver prospère, dans sa petite épargne.
C'est qu'il s'y était fait, semaine après semaine, mois après mois, année après année, et toute honte bue aux litrons de hasard, à siffler les fonds de canettes, à sucer les mégots, à se régaler des trognons, à picorer les miettes, en oiseau de misère, en pilier de trottoir.
Un travail comme un autre. Puisqu'on vous dit qu'un apprenti sur deux doit devenir patron... C'était un vrai patron, l'apprenti de la cloche passé vieillard clochard.
 
On s'habitue à tout, paraît-il.
Et je ne sais vraiment pas si cela doit nous consoler, ou s'il faut en pleurer.
Mais je crois bien que j'ai failli pleurer.

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Toutes les sociétés ont leurs lots de misérables qui ont eux mêmes leur dignité et qu'il est difficile de soutenir et d'aider au quotidien, nous sommes très forts pour les fabriquer hélas! Tu as un regard qui leur accorde une place dans nos coeurs merci Carole.
Répondre
L
Moi aussi, chère Carole!...
Répondre
Q
Il arrive hélas qu'on ne les voit plus... et un jour, ils ne sont plus là.
Répondre
Z
C'est ce que je pense souvent, les gens disent "ils fichent rien, ils feraient mieux de travailler" mais ils travaillent les mendiants et autres, ils ne fichent pas rien...ils luttent...
Répondre
C
Exactement ! ils luttent. Et ils sont souvent vaincus.
L
Merci pour cette belle tranche de vie, bien rapportée ...
Répondre
J
Petite, dans les champs, je les voyais glaner les derniers épis de blé,
les maïs oubliés,
ils étaient beaux et ne me faisaient pas pleurer.
Répondre
A
C'est si bien écrit, si bien exposé, si bien amené... qu'on est face à une oeuvre d'art, comme un tableau de Millet... Et la beauté, ça ne fait pas pleurer. J'ai aussi fait les poubelles des marchés quand j'étais jeune, couché à la belle étoile... je n'étais pas triste, au contraire ; tout est une question de point de vue. On est heureux de ce qu'on trouve, ça vous "tombe du ciel", et c'est ça le secret du bonheur : l'imprévu.
Répondre
C
Certes, mais je pense que ce qu'on appelle officiellement la "vieillesse" (plus de 65 ans) est un âge à peu près inaccessible pour ceux qui vivent dans la rue, et sont vieux bien avant "l'âge".
A
N'y a-t-il pas des lieux d'accueil pour les vieillards si cela ne leur convient plus ?
C
Jeune, peut-être, mais il était vieux. Plus d'autre vie pour lui.
Il s'y est "fait", et comme je l'ai écrit, c'est un bien pour lui, et en même temps c'est affreux.
H
J'ai toujours vu des clochards faire les poubelles. Certains avec dignité.
Répondre
A
Comme je te comprends! Une aventure similaire m'est arrivée il y a peu.

Je trouve terrible la petite flèche que le hasard a mis sur son vêtement, comme un blason.
Répondre
C
Merci d'avoir remarqué la petite flèche. Soigneuse moi aussi, j'avais cadré pour qu'elle soit sa "décoration".
R
Et je crains fort qu'une amélioration n'attend pas au bout de la route ...
Répondre