Rentrer

Publié le par Carole

fenêtre éclairée - version 3
 
En ce temps-là, ce vieux temps-là toujours neuf et naïf de la lointaine enfance, il fallait bien un jour un clair jour de septembre, le quitter l'oublier, pour un an pour toujours, le pays de soleil et d'ennui des si longues vacances.
 
Quand le matin venait, on entrait avec crainte et désir dans le monde inconnu de la nouvelle année scolaire.
Il y avait l'attente un peu anxieuse devant la porte close, dans la fraîcheur de huit heures. L'appel des noms qui paraissaient tous étrangers. La marche en file derrière le nouveau maître. Le grand tableau repeint s'étirant sur le mur comme un vaste horizon. La table étroite et bien cirée, barque luisante où était déjà posé le cahier.
On s'installait en marin sur le banc, on ouvrait prudemment la trousse de cuir fauve emplie de munitions colorées, et on tournait lentement la première page, en se penchant pour respirer l'odeur du large sur le papier tout neuf et gorgé de promesses.
Puis on plongeait la plume dans l'encrier plus blanc que coquillage où tremblait une eau lourde, d'un violet profond remué de courants souterrains.
Un instant la main restait suspendue au-dessus de la première ligne de la première page du premier cahier de l'année. Une ombre mince palpitait sur la feuille, s'allongeant comme un mât vers des rivages inexplorés. L'encre luisait en perle sombre au bout de la plume envolée.
 
Puis la main retombait. Le porte-plume encore sans tache traçait fidèlement les lignes du modèle. Et les lignes suivaient les lignes, lents bataillons dociles et déjà las, sur les chemins bien balisés qu'avait tracés le maître, de toute éternité.
Il n'y avait plus qu'à poursuivre ainsi, pour un an pour toujours, puisqu'on était rentré.
 

Publié dans Enfance

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D
Bonjour Carole, je ne l'avais pas lu,, ce billet.. J'ai failli rater quelque chose. Un texte qui appelle une image
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M
L'odeur et la tache d'encre, le porte-plume, les pleins et déliés, que de beaux souvenirs, dire que le stylo d'aujourd'hui ne permet pas ce regard sur le passé! Les choses changent mais le stress du premier jour est toujours là!
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J
Ah... Dictées... Quand vous nous teniez... Entre l'odeur de cuir et de craie, d'ardoise et d'encrier. Joli moment de nostalgie que m'inspirent ce texte. Insouciante enfance. Trésor. Merci Carole.
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Z
Tu as vraiment le don des chutes, des retournements de situation,toi!

Sinon on dirait que j'avais raison..
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J
Porcelaine blanche et buvard rose j'ai connu... ;-) merci Carole !
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A
Merveilleuse évocation, merveilleusement bien écrite ! As-tu vécu ce "temps-là", Carole ? Bien, bien ancien, dans les années 50 tout au plus... Ou peut-être dans les campagnes... Le plus beau, et tu l'as souligné, c'était l'odeur du papier fraîchement imprimé. Mais tu n'évoques pas les livres, et il est vrai qu'ils étaient souvent très usagés...
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C
Dans les années 60, à la campagne !
M
Ce matin, en accompagnant mes petites filles pour leur premier jour de CP, j'avais toutes ces images anciennes dans ma tête. Que d'émotion ! Merci Carole.
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L
L'"éternel" (nous le ressentions ainsi) recommencement magique, bravo et merci.
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Q
Un vrai bonheur que ta page...
J'aime ta rentrée, Carole.
Merci !
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R
Que plaisir de relire votre ancien article dédié à un temps pas si ancien ... que je ne "revis" maintenant qu'avec les yeux de mes petits-enfants.
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C
Vieux plumiers, légers porte-plumes, encriers profonds : déjà la naissance d'une vocation ?
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L
Le premier jour de rentrée, l'odeur d'encre, le pupitre qui sent la cire, la plume ballon, la première serviette (qu'en Belgique on appelle à tort: le calepin), rien n'est perdu, tout est resté au
fond de la mémoire émue de l'enfant que nous fûmes. Merci de enchanter en ce jour de "rentrée des classes", chère Carole!
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N
Eveil de souvenir. L'odeur de l'encre violette. La rentrée dans le rang, après la liberté un peu folle des vacances...
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P
En ce bon vieux temps, la rentrée était loin d'être au premier jour de septembre, ni même au deuxième...
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C


Oui, et on savourait septembre comme une grappe de raisin, jour après jour.



F
de bons vieux souvenirs
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M
Jolis mots pour nous parler de nos rentrées, de cette somme d'émotion accumulée que l'encre mauve allait traduire.
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F
Pas de doute, ta plume poétique nous donne l'envie de retrouver cette "rentrée" où l'encre violette nous attendait pour faire de jolis pâtés sur nos cahiers neufs!! BISOUS FAN
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A
Une belle évocation pleine de nostalgie, que je reconnais bien pour l'avoir observée chez mes petits camarades de classe mais que je ne partageais pas, hélas: à l'école, j'attendais gentiment qu'on
me rende ma liberté...
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L
Qu'on te rende ta liberté ... ?
G
Oui je ressens , je reconnais , je revois mes entrées à l'école primaire.

Et je me souviens des plumes "sergent major" .

Je cassais le bout et j'enfilais un papier rigide pour en faire des fléchettes que je lançais en classe mais ceci n'était rien.

Un régal votre , ton texte
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M
Oui, c'était ça : tablier (neuf), plumier, cartable, encrier de porcelaine blanche, porte-plume.
Vous lisant régulièrement, je pense que vous ne serez pas, la retraite venue, de ces enseignants qui ne peuvent plus s'empêcher de donner des leçons.
Bonne rentrée : il fera beau.
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C


Des leçons de doute, peut-être ?


 



A
Je trouve que la rentrée des classes est une période très particulière, mêlant espoirs et anxiété, que l'on soit enfants, enseignants ou parents...Que n'ai-je ton talent pour évoquer si élégamment
cette période riche d'émotions diverses!
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C


Une période unique, c'est certain. Et des impressions qui sont universelles, grâce à l'"instruction publique".



R
Quelle superbe évocation de la "rentrée" !

Que ce soit d'un côté ou de l'autre de "l'estrade", j'en ai connu près d'une soixantaine de ces rentrées, mais jamais, je vous assure Carole, avec un regard aussi poétique ...
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J
Je soupirais, jour de rentrée, mais ma mère disait, ce sont tes plus belles années... j'ai connu l'encrier de porcelaine, la plume, le buvard rose, la gomme à deux couleurs... le tablier
obligatoire, le banc en bois à deux places, souvenirs, souvenirs, merci... JB
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