Les yeux de John Lennon

Publié le par Carole

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        John-Lennon
"Parmi les innombrables gestes d'actionnement, d'introduction de pièces, etc., le déclic de l'appareil-photo est un de ceux qui ont eu le plus de conséquences. Une pression du doigt suffisait pour conserver l'événement pour un temps illimité. l'appareil conférait à l'instant une sorte de choc posthume." (Walter Benjamin, Sur quelques thèmes baudelairiens.)
 
 
Je traversais le Jardin des Plantes, enfin rouvert ce matin après des jours de pluie battante et de grand vent.
Seuls quelques promeneurs âgés et solitaires, mélancoliques passagers des mauvais jours, s'aventuraient par les allées boueuses.
Sur les pelouses qu'on ne pouvait plus tondre s'étiraient de larges flaques de pâquerettes écumeuses, et les fleurs déployées des parterres se séchaient lentement aux parfums oubliés du printemps.
Tout d'un coup, je me suis trouvée face à face avec les yeux de John Lennon, dont un inconnu avait imprimé et découpé la photographie, pour la coller sur ce petit compteur électrique, près de l'acacia à bois dur.
Il est extraordinaire que tant de passants fantaisistes s'amusent à décorer ainsi la ville d'images fugitives, bandes de papier, peintures au tampon, fresques périsssables. C'est pour moi un constant enchantement.
 
Mais ces yeux de John Lennon, comment se fait-il que j'aie pu les reconnaître immédiatement, arrachés au visage, sur ce bout de papier mal imprimé ? Je n'ai jamais particulièrement pensé à John Lennon, je ne connais que quelques unes de ses chansons, je ne sais à peu près rien de lui, et pourtant, traversant ce parc, il me suffit d'apercevoir ces yeux, et je SAIS, en un instant je SAIS, que CE SONT les yeux de John Lennon. Ces verres épais et ronds, ces deux yeux légèrement dissymétriques, je n'ai aucun doute, je les CONNAIS. Et je les connais parce qu'ils ont été tant de fois reproduits, et que je les ai tant de fois rencontrés, qu'ils se sont, en quelque sorte, inscrits au fond de mes propres yeux.
 
Le petit Andy Warhol nantais qui a reproduit à son tour cette image tant de fois reproduite, pour la découper et pour la coller sur un compteur, au milieu du Jardin, a peut-être eu une toute autre intention, mais le fait est là : il a mis en évidence, en la photocopiant et en l'apposant sur un compteur lui-même répandu à des milliers d'exemplaires dans la ville, la reproductibilité inhérente à cette image, telle que nous la connaissons tous.
Walter Benjamin a parlé en 1939 de "l'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique".
Il faut aller plus loin aujourd'hui : l'art ne peut déjà plus être considéré hors de cette capacité même à la reproductibilité, c'est la conscience de la reproductibilité des oeuvres qui fonde et nourrit désormais intégralement l'univers et l'inspiration des artistes.
 
"Imagine all the people
Sharing all the world."
John aux yeux si troublants et si purs derrière tes lunettes de myope, ce n'est peut-être pas ainsi que tu voyais les choses...
Dans les grandes allées virtuelles de nos vies sont désormais accrochées des icônes nouvelles - déjà si vieilles pourtant, et presque toutes en noir et blanc : Marilyn, Gandhi, Einstein, Mickey, Che Guevara, Steve Jobs, John Lennon - et tant d'autres... Comme ceux des saints d'autrefois, leurs visages sont partout, au bord des sept milliards de chemins qui s'égarent maintenant en ce monde...
Images sans fin reproduites sur les cartes de la mémoire, sans cesse rebattues par les médias, et par là devenues, quoi qu'on pense de ceux qu'elles nous montrent, - ou, peut-être, plutôt, quoi qu'on en ignore -, les portraits souriants de familiers, de parents que nous aurions tous en commun.
Et c'est de posséder ensemble et de partager ces images évidées de leur sens qui nous fait, aujourd'hui, tous, dans le monde entier, membres d'une même église. Pensée douce comme un choral de Bach, joué pendant une grand-messe audiovisuelle, sur les grandes orgues de l'électronique.
Nos vies, pour le meilleur et pour le pire, pour leur plus grand bonheur et leur plus grand péril, sont bel et bien entrées, tout entières, dans l'ère de la reproductibilité technique.
 
Je suis repassée tout à l'heure au Jardin : les yeux de John Lennon gisaient à terre déchirés et souillés, lunettes écrasées, délavées - une simple photocopie en effet, un bout de papier sans valeur et fragile, presque aussitôt arraché et jeté par les jardiniers. Cela aussi, ai-je pensé, mon Andy Warhol nantais le savait, et l'avait admis, et l'avait désiré.
 
A l'heure de la reproductibilité mécanique de l'oeuvre d'art et des pensées, rien ne peut avoir plus de prix que la beauté de l'instant, la séduction du précaire, de ce presque rien qui ne se reproduira jamais et qui est nôtre.
Indéfectiblement, fugitivement nôtre.
Et nos yeux, derrière les lunettes de la poésie, de la chanson ou de l'appareil-photo, s'ouvrant chaque matin sur un monde toujours neuf.

Publié dans Nantes

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Nath 06/05/2012 18:23

Une belle réflexion sur l'art et son côté éphémère -parfois!-, sur cet instant magique du regard, celui de John qui a croisé le tien, sur ton regard sur le monde qui t'entoure et sur les réflexions
qu'il t'inspire... Chapeau ! (et lunettes !)

Carole 07/05/2012 00:25



Merci Nath ! Tu as raison de ne pas oublier les lunettes - car il faut choisir celles avec lesquelles on verra le monde aux couleurs de la vie - et de l'éphémère.



Catheau 06/05/2012 16:18

Merci, Carole, pour ce bref échange de regards, qui voit au-delà de nous-mêmes. Yoko Ono aimerait votre texte !

Carole 06/05/2012 21:12



Qui sait ?



adamante 05/05/2012 23:11

La séduction du précaire rejoint celle de l'instant, un peu à la façon des poètes chinois. Il faut savoir saisir le fugace faute de pouvoir le retenir. Belle fin de soirée Carole.

Carole 06/05/2012 21:11



Et rien n'est plus difficile...


Merci, Adamante.



Nounedeb 05/05/2012 17:56

Encore une belle réflexion sur l'art, et sa place dans notre société.

Carole 05/05/2012 22:28



Merci, Nounedeb. Ce texte se relie à d'autres, en effet.



Plume 05/05/2012 16:11

Une tranche de soi, dans cet hommage éphémère qui se relie à nos souvenirs ... un joli clin d'oeil !
Bonne fin d'après-midi,Plume .

Carole 05/05/2012 22:28



Le clin d'oeil d'un passant, que j'ai transmis à mon tour à mes quelques lecteurs, Plume.



Erato :0059: 05/05/2012 15:17

L'instant présent , magie de sa puissance qui devient souvenir . Belle journée Carole

Carole 05/05/2012 22:22



Transmutation du présent en souvenir, autre sujet de réflexions infinies, Erato.



joelle.colomar.over-blog.com 05/05/2012 10:27

Ce pouvoir magique de l'instant présent qui nous appartient. Impossible à transmettre, juste à laisser être... Joëlle

Carole 05/05/2012 22:20



Exactement : tu dis toujours si bien les choses, Joëlle, dans tes commentaires fins et attentifs...



NanyFran 05/05/2012 08:22

C'est vrai qu'en y regardant de plus près on le reconnait..
Imagine est une de ses chansons que j'apprécie énormément..
Bon samedi, bizzz

Carole 05/05/2012 22:19



Merci, NanyFran. J'ai cité "Imagine", je pense que tu as reconnu les paroles.


Bon dimanche !



Gérard 04/05/2012 23:22

On retient quoi sur ce bout d'affiche...les lunettes plus que les yeux

Carole Chollet-Buisson 04/05/2012 23:28



pour quelqu'un de très myope comme moi, les yeux et les lunettes, c'est la même chose...



jill-bill.over-blog.com 04/05/2012 22:14

Bonsoir Carole ! Musée à ciel ouvert pour certains, la rue reçoit leur geste éphémère... comme ici les yeux de Lennon, lunettes rondes très connues ! Je préfère ceci aux laids grafitis bombés à la
con... Bonne nuit Carole, jill

Carole Chollet-Buisson 04/05/2012 23:06



Geste éphémère, musée à ciel ouvert : tu dis très très bien cela, Jill.


Bonne nuit à toi aussi.