La chaise de Marcel Proust

Publié le par Carole

chaise-plage-Cabourg.jpg
 
Le lecteur passionné qui se rend à Cabourg, sur les traces de Marcel Proust, est tout d'abord surpris par le luxe pansu du Grand Hôtel, avec son restaurant vitré comme une serre exotique, ses boursouflures de coquillages et ses grands bouquets d'algues accrochés en guirlandes sur des murs jaunes trop fraîchement repeints.
Le doute l'étreint. Peut-être s'est-il toujours trompé. Comment une oeuvre ainsi surgie dans les dorures d'un monde artificiel pourrait-elle le concerner ? Non, elle ne l'a jamais concerné, en réalité... Rien de tout cela ne pouvait s'adresser à lui, le lecteur si riche de ses lectures et si pauvre d'argent, figé comme un mendiant curieux devant l'inaccessible porte du Grand Hôtel.
 
 
Sur la plage, ce soir-là, devant le restaurant du Grand Hôtel où les lustres égouttaient leurs pendeloques d'or, une chaise attendait face à la mer. Une chaise solitaire, qui persistait, inclinée vers l'ombre qui tombait, à chercher tout là-bas la lumière.
Je l'ai vu brusquement. C'était là qu'il était. En réalité...
Sur cette chaise solitaire.
Penché vers ce qui le fuyait, scrutant sur la peau des vagues au sourire murmurant le visage mobile, infini miroitant, des jeunes filles riches, banales et raisonnables, qui se hâtaient pour le dîner du soir. Cherchant sur ces ombres bleutées qui s'enroulent aux rêves la tige encore vivante des grandes fleurs fauchées sur les chemins perdus.
Penché de toutes ses forces vers l'autre direction, laissant loin derrière lui le Grand Hôtel clinquant qui sombrait dans le soir comme un vaisseau trop lourd.
 
grand hôtel Cabourg

 

Publié dans Fables

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Martine 15/10/2014 05:28

Pardon pour mon étourderie
Je voulais dire Carole ( ma tête était encore sous le charme des mots de Catheau)
;)

Martine 15/10/2014 05:26

Une chaise! Une chaise toute banale! Et vos mots jaillissent, la caressent et nous emportent par leur délicieuse poésie
Superbe!
Merci Catheau!
;)

flipperine 31/08/2014 16:36

un très bel hôtel mais on n'a pas besoin de tant de luxe

Michèle 29/08/2014 11:50

Podcast : je ne l'utilise pas non plus et suis déroutée tout comme vous. J'ai la chance de disposer sans aucun doute de plus de temps que vous, alors je réécoute sur mon ordinateur. Le livre de
Céleste, je l'ai lu depuis plusieurs années. J'imagine que la nouvelle édition ne diffère pas de l'ancienne, sauf, peut-être, pour la présentation. Vous savez très certainement que, dans Sodome et
Gomorrhe, les deux courrières de l'hôtel de Balbec s'appellent, l'une Céleste Albaret, l'autre Marie Gineste (nom de jeune fille de Céleste) et que le Narrateur fait une étude savoureuse de leur
langage et montre les deux femmes sous un jour très poétique et tendre.

Carole 29/08/2014 15:56



Oui bien sûr, je pense qu'ils étaient très proches, tous deux. Et c'est une belle idée d'avoir ainsi dédoublé Céleste qui semble bien en effet avoir été "multiple". Sinon, écouter sur mon
ordinateur, je n'aime pas tellement. Il faudrait que je me procure un smartphone (j'y pense).



Michèle 29/08/2014 11:14

Excusez-moi pour le "elles" qui manque après France Culture.

Carole 29/08/2014 11:21



Je me parmets alors de vous signaler qu'on vient de rééditer le "Monsieur Proust" de Céleste Albaret, texte tout à fait passionnant, plein d'affection et souvent d'une grande acuité.



Michèle 29/08/2014 11:13

Pardonnez-moi de revenir encore. Merci pour l'information, j'écouterai France-Musique. Quant aux conférences sur France Culture nous restituent un Proust très vivant. Quand, par exemple, il aimait
amuser la galerie en singeant les postures et le langage de Montesquiou. On y entend aussi un témoignage émouvant de Marie Benardaky sur la période où elle l'a aidé dans la traduction de Ruskin.
Elle nous parle d'un Proust très gentil, pas snob du tout, extrêmement simple dans toute sa manière d'être. Quelques idées reçues sur Proust (et surtout de la part de ceux qui ne l'ont pas lu)sont
balayées....

Carole 29/08/2014 11:18



Merci beaucoup pour ce supplément d'informations. Il va falloir que je me mette au postcast. Ce système me déroute, je dois l'avouer, d'autant plus que je ne possède pas de smartphone.



Lorraine 28/08/2014 16:00

Quel beau texte, chère Carole, comme un résumé des jeunes filles en fleurs, et d'un Marcel Proust dissimulé derrière ses tentures, symboliquement surgi sur la plage déserte parce qu'une chaise, une
seule, se tend désespérément vers l'horizon!
MERCI!

Carole 29/08/2014 00:11



C'est moi qui te dis merci, chère Lorraine.



Cendrine 28/08/2014 15:04

Entre les mots, l'émotion du papier et la réalité parfois/souvent clinquante il y a cette part de possibilité toujours renouvelée de s'émerveiller. Cette chaise et tes mots magnifiques me font
penser au banc face à la mer. Je m'y suis régalée là aussi.
Belle journée Carole, bises amicales

Carole 29/08/2014 00:11



Oui, j'ai l'impression qu'il y a un lien en effet. Merci Cendrine, j'espère que tu vas mieux.



Alain 28/08/2014 08:08

Il y a deux ans, je me baignais sur cette plage face au Grand Hôtel et son restaurant donnant sur la mer. Nostalgie...je crus reconnaître dans un jeune homme pâle, portant moustache, beau regard un
peu triste, l'écrivain de La Recherche. Il s'élança vers la vague. Je compris en entendant son rire gras et bruyant que tout n'est qu'illusion.

Richard LEJEUNE 28/08/2014 07:40

Merci pour votre permission ...

zadddie 28/08/2014 01:37

oui, je le vois..

Carole 29/08/2014 00:10



Je savais bien que toi, tu verrais.



Gérard 27/08/2014 21:49

On est loin de la chaise Louis XV du grand hôtel..

Carole 27/08/2014 23:30



Il s'agissait pourtant je crois d'une chaise du Grand Hôtel, mais de celles qui sont destinées à la plage. Une rangée de chaises semblables était posée contre le mur.



Michèle 27/08/2014 21:10

France Culture vient de rediffuser dans "Grands écrivains, grandes conférences" plusieurs émissions sur Marcel Proust. On peut les réécouter sur
http://www.franceculture.fr/personne-marcel-proust.html

Carole 27/08/2014 22:07



Merci, je n'avais pas remarqué. J'avais écouté par contre l'émission sur Proust et le phonographe de France musique. Je te la recommane également.



Nounedeb 27/08/2014 18:23

Je suis plongée avec délice dans la re-lecture de Proust. J'ai l'impression qu'il a tellement entremêlé les lieux qu'ils flottent dans une région incertaine. Comme Richard Lejeune, je n'aurais pas
envie d'aller les visiter. Tous les samedis sur France Musique à 17h, l'émission "Du côté du phonographe de Marcel Proust" nous replonge dans l'univers musical de l'époque. Très intéressant.

Carole 29/08/2014 00:12



Oui, j'ai écouté quelques émissions de cette série. Tout à fait intéressant en effet.



eva 27/08/2014 17:28

C'est fascinant et magique de marcher dans les pas d'un auteur qu'on a aimé... et s'asseoir sur sa chaise...

Carole 29/08/2014 00:18



Ah, je n'ai pas osé m'asseoir tout de même. Son fantôme y était avant moi.



Mamilouve 27/08/2014 17:06

Comme des lieux perdus de l'enfance, il n'est pas toujours souhaitable de se mettre en quête des lieux rêvés : la crue et morne réalité déçoit souvent, brisant définitivement le charme des
souvenirs ou des mots. Heureusement, une humble chaise oubliée sur le sable à su retisser le lien qui t'unissait à Marcel, dont les ors et pendeloques du Grand Hôtel auraient sonné le glas.

almanito 27/08/2014 13:54

Particulièrement sensible à ton beau texte et à la philosophie que tu en tire, cette chaise qui tourne résolument le dos au luxe...

Carole 29/08/2014 00:25



Elle se détourne car le temps est venu de transposer le réel dans l'oeuvre et d'explorer les ombres.



Oups 27/08/2014 12:16

maintenant qu'est apparue la tasse de thé...vite vite..les madeleines....mmmm

Carole 29/08/2014 00:09



Pour l'instant, c'étaient les jeunes filles en fleurs.



FAN 27/08/2014 11:28

Bien que Proust ne soit pas ma tasse de thé, la nostalgie n'est sa propriété!! J'aime beaucoup ton texte et la photo de la chaise vide qui l'a inspiré!! BISOUS FAN

Carole 29/08/2014 00:22



Merci Fan. 



jamadrou 27/08/2014 11:02

Ce mot "pendeloque" m'intéresse beaucoup Carole.

Nalo 27/08/2014 09:46

Très belle rencontre !!

Michèle 27/08/2014 07:47

On peut le voir ainsi. S'il faut absolument mettre des images, je garde, de la plage de Cabourg-Balbec, celles, si émouvantes, de la fin du film de Raoul Ruiz : Le Temps retrouvé.

Carole 29/08/2014 00:23



Un film que je n'ai pas vue. mais ta remarque "donne envie".



Richard LEJEUNE 27/08/2014 07:18

Quelle agréable coïncidence : mon article de rentrée, mardi 2 septembre prochain, fait très largement référence à Proust.

Nonobstant, même si je suis "proustophage" depuis un demi siècle exactement, je n'ai jamais éprouvé le besoin de sacrifier à un quelconque culte de la personnalité : ne m'est donc nullement venue
l'idée de me rendre à Cabourg et de visiter ce grand hôtel ...

Ceci posé, j'ai beaucoup apprécié l'idée de la chaise, là, sur cette plage, désormais vide de la présence Marcel ...
Sans parler, bien évidemment, de votre très beau texte ... auquel, si vous me le permettez, il me siérait de renvoyer mes lecteurs, mardi ...

Carole 27/08/2014 11:10



Je séjournais à proximité, si bien que ma "proustophagie" m'a imposé le détour. 
Quant au texte, oui, je vous permets...



JC Legros 27/08/2014 06:44

La chaise, comme le banc du 22 août: un invitation à s'asseoir, à rêver. Une incitation à ressentir le semblant de solitude. Mais aucune vieille dame ne viendra dire: "c'est chez moi, c'est
exprès". Car l'oubli est rarement voulu.

jill bill 27/08/2014 06:17

Je ne connais pas Cabourg, sa plage son Grand Hôtel... il en impose face à cette chaise humble, mais plus proche de la mer encore.... ,-)

Malaura 27/08/2014 01:31

Je découvre ce très beau texte et par la même occasion ce bel endroit ponctué d'images et de mots. Une bien agréable découverte :)

Carole 30/08/2014 00:51



Je vous réponds un peu tard, pardon. Mais votre message me touche beaucoup.