Intermittences

Publié le par Carole

J'ai assisté hier au Lieu Unique à une représentation vraiment mémorable du Misanthrope. La mise en scène précise, réfléchie, et en même temps si amusante de Jean-François Sivadier redonnait toute son actualité et toute son intensité au combat impossible du pauvre Alceste, en lutte contre le mal - contre l'humanité, et contre lui-même. 
J'ai surtout admiré la fin, où l'homme aux rubans verts, après s'être dégagé un chemin "propre" dans l'amoncellement de paillettes qui depuis le début du spectacle figuraient sur la scène l'éclat factice et la saleté du monde, se mettait à courir et à tourner en rond dans son enfer - comme jadis le Dom Juan de Marcel Bluwal.
Après les salutations et les applaudissements, Alceste, redevenu l'acteur, a lu au public un manifeste contre la révision en cours du fameux "statut des intermittents du spectacle". 
Intermittents, intermittence. En entendant ces mots je les ai revus...
 
musiciens Graslin
 
... C'était, tout à l'heure, sur les marches de l'opéra Graslin, à l'écart de la braderie géante qui avait envahi le centre, loin des étals et de la cohue des badauds, une troupe de musiciens. Ils étaient habillés en clowns comme les comédiens de Jean-François Sivadier, et régalaient la rue sans rien vendre à personne. J'ai goûté là quelques instants de joie fraîche, inattendue, jaillie comme une eau pure dans le soir grisonnant, l'intermittence de la fête brusquement offerte aux passants, sous les yeux ronronnants des Muses de gouttière qui somnolent là-haut.
Intermittents, les artistes, oui. Comme les spectateurs. Comme le rire et le bonheur. Comme les larmes aussi. Comme le battement fugace des pauvres coeurs humains.
Comme l'art lui-même, cette intermittence de liberté, de réflexion, de rêve et d'illusion, de pure joie, jaillie brièvement dans nos existences condamnées - seul remède pourtant à l'ennui dévorant de toutes les Célimène, aussi bien qu'aux tourments éternels de tous les Alceste délirants courant sans rémission après la vérité.
 
Intermittence, intermittents.... Pourquoi s'en prendre à vous ?

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Publié dans Nantes

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J
Cette "chasse aux sorcières" est une honte de plus pour nos dirigeants. Parfois crier ne suffit plus. Merci Carole pour ce billet plein de bon sens. En parler est déjà un geste de survivance.
Jonas
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L
Et pourtant, la vie serait bien plus triste sans eux...
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C


Invivable, même.



F
un métier loin d'être évident pour ces intermittents du spectacle
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J
Et que deviendraient nos vies sans eux, sans cette culture si souvent bafouée ? Amitiés. Joëlle
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Z
c'est exactement cela, faire battre le coeur des Hommes....
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C
Comment ça vous allez au spectacle ? Vous ne restez pas à somnoler devant la télévision ?
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C


La télévision ? Tout ce qui nous restera quand il n'y aura plus d'"intermittents" du spectacle, en effet.



R
De tous temps, simples bateleurs ou grands comédiens, quels qu'ils soient, quand les artistes donnent, c'est avec le coeur.

Le vrai.

Les Égyptiens, déjà, établissaient une nette distinction entre le "haty", le coeur au sens physique - anatomique, donc - et le "ib", le coeur au sens moral, entendez : le centre de la vie
affective, le siège des sentiments, des émotions, de la pensée, de l'activité intellectuelle.

Bref, à leurs yeux, le "coeur-ib" constituait la conscience qui anime et guide tout être humain.

C'est celui-là, je pense, que nous offrent les artistes ...
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A
Il y a souvent des musiciens sur les marches de l'Opéra Garnier. Et j'aime bien cette idée que ce lieu un peu élitiste , accueille des musiciens, des artistes plus "populaires" (rien de péjoratif
dans ce mot). Le spectacle devient alors vivant et à la portée de tous.
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N
Oui, pourquoi? J'ai écouté des documentaires réalisés dans les communes où des maires avaient été élus, au précédentes élections. La culture à la poubelle...
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A
Non seulement on s'en prend à eux mais on a présenté fort habilement la chose en disant que les sommes qu'on leur verse représentent 1e quart des sommes totales versées par les assédics, ce qui
fait que pour la première fois, une large partie de l'opinion publique ne les soutient plus!
Ta photo est sublime Carole.
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J
Je ne sais Carole... Une vie sans musique, sans comédie, sans comédien serait bien tristounette...
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