Derrière la grille

Publié le par Carole

Derrière la grille
- Nantes - affiche collée sur le mur d'un porche, rue des Olivettes -
 
 
Quand je L'ai vue coincée là, derrière la grille, en passant rue des Olivettes, cela m'a presque amusée. L'affiche était hideuse, et Elle se décollait déjà, incapable pourtant de s'arracher au mur et de fuir dans le vent de la rue. Bouclée. Oui,  Elle était bien bouclée, là,derrière les barreaux. Et tout le vieux folklore - les serpents, les dragons, les dents de faux, l'oeil charbonneux - devenu si dérisoire et si laid... On était bien tranquilles, enfin débarrassés d'Elle, on était bien, on pouvait vivre en paix.
Et puis j'ai distingué ce mot, en bas, à droite, qui était comme le commentaire en marge de celui qui avait poussé la grille : Désolé.
Désolé ?
J'ai imaginé cette fable... :
 
Lorsque la maladie, la vieillesse et la mort eurent disparu de la surface de la terre, lorsque l'angoisse de disparaître et la terreur du néant ne furent plus que de lointains souvenirs, la Camarde, avec dignité, empocha la pension de retraite confortable que le gouvernement lui avait fait voter, et se retira dans ses appartements.
Elle rangea sa faux dans l’armoire près de l’aspirateur, enfila ses pantoufles, se prépara un plateau de chips et de coca cola, s’installa sur son canapé, alluma la télévision, regarda quelques films policiers, prit des nouvelles du monde, et attendit.
Cela ne pouvait tarder.
Et bientôt, en effet, retentit le premier coup de sonnette.
Elle s'empressa d'aller ouvrir. C’était un vieil-homme-toujours-jeune : « Mort, supplia-t-il dans un souffle, Mort, douce amie, Mort, aie pitié, donne-moi un coup de ta faux, je ne peux plus continuer ainsi ».
-Pas question, dit la Mort, on m’a mise à la retraite, tu le sais bien.
Mais un autre sonnait déjà, et un autre, et un autre encore, une foule attendait derrière la porte : "Mort, donne-moi la fatigue, disait l’un, donne-moi la vieillesse, disait l’autre, donne-moi l'espérance du néant comme un pain quotidien ! La vie a perdu toute saveur depuis que Tu t’es retirée. Mort, ô Mort, la vie, sans toi, ne vaut plus rien."
-Non, dit la Mort, c’est fini, vous m’avez mise à la retraite et je ne reprendrai pas du service à mon âge…
Ils étaient tous là, tous, à supplier, tous ceux qui avaient tant souhaité se débarrasser d’elle, tous, absolument tous, il n’en manquait pas un… La Mort s’amusait follement. Elle les contempla : hagards, épuisés, malheureux, ils étaient des cadavres vivants… Elle avait donc enfin remporté la victoire, une victoire comme jamais elle n’avait pu en espérer, même dans les grandes pestes et les tremblements de terre, même dans les guerres et dans les camps, une victoire absolue. La terre était désormais son royaume. D’un coup sec elle referma sa porte comme le couvercle d’un cercueil. Puis elle éteignit la télévision. Il n’y avait plus rien à voir, de toute façon.

Publié dans Fables

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K
Encore une belle peinture urbaine
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C


Merci, Kri. A bientôt.



Z
En reste pensive....
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C


C'est le but des "fables"...



A
J'aime beaucoup ta fable. Un grand sourire. Amitiés
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C


Merci pour ce sourire, Adamante. Il va éclairer ma journée.



C
Certes, des chercheurs ont récemment redonné vie après dix-sept jours à des cellules-souches d'un cadavre mais je crois que la Faucheuse a encore de beaux jours devant elle.
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C


Oui, ces rêves d'immortalité, relayés par une science devenue "folle" - et des journaux avides de sensationnalisme, nous détournent de cette évidence : il faudra bien mourir.



F
franchement je suis épatée par ton oeil observateur, j'ai peiné à voir le mot désolé et j'aime ta façon d'expliquer les choses.. Merci, bizzz
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C


Merci Fran ! Tes commentaires me font toujours grand plaisir ! A bientôt.



L
trés jolie fable. Connaissez vous Les intermittences de la Mort de Jose Saramago?
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C


Je ne connais que le titre. Mais je crois que je vais suivre votre conseil et le lire, Saramago est un auteur de grande valeur.



R
Si votre intérêt pour la vieillesse vous porte à remonter le temps, peut-être un jour croiserez-vous sur mon blog cet article du 26 février 2011 :

http://egyptomusee.over-blog.com/article-de-la-vieillesse-en-egypte-antique-67957269.html
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M
Jolie fable sur la nécessité de la mort afin que la vie soit supportable. Paradoxe et complémentarité!
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C


Paradoxe, oui, et qu'l faut savoir affronter. Merci, Masnfield.



C
Je trouve cette mort très festive, comme à l'image des enterrements mexicains!
Belle prise!
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C


Oui, le rapprochement avec les enterrements mexicains me semble très pertinent. Merci, ClYk.



R
Merci à vous pour cette prompte réponse.
J'attendrai donc la suite de votre réflexion sur ce sujet ...
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C


Je ne sais pas quand ce sera, mais, oui, je poursuivrai... la vieillesse est un sujet qui m'intéresse beaucoup.



J
Bonjour Carole... Cette affiche me fait penser à un prisonnier oublié au cachot mort dans l'oubli... Puisque Camarde fait partie de la vie sur cette terre, jouons le jeu... et partons en bon joueur
! Merci... jill
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C


Oui, jouons le jeu - et jouons-le bien - avant de sortir de scène.



R
"La mort qui vient la mort qui va la mort vécue" ...

Avec votre fable, étrange comme l'est l'affiche qui vous donna envie de l'écrire, poursuivant chez Eluard, je dirais que "la mort entre en moi comme dans un moulin".


Et désireux pourtant de refermer la porte, je m'interroge encore sur le sens exact de cette parabole ...
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C


Rien de bien compliqué en fait : on nous parle trop de recherches visant à conférer aux hommes une quasi immortalité - ou du moins visant à repousser indéfiniment les limites de l'existence. Pour
ma part je n'y crois guère, bien sûr, mais je pense qu'il faut cesser de poursuivre de tels rêves. C'est parce que nous sommes mortels que la vie a du prix, et des hommes "immortels" seraient
détruits, me semble-t-il, par une forme de mort intérieure, qui se substituerait à la mort au sens physique. D'où le triomphe final, dans la fable, de la mort qu'on croyait vaincue...


Ici, en fait, sous les allures sombres, je rends hommage à la vie - à son caractère précaire, qui la rend belle et précieuse. A la vieillesse aussi (si méprisée et si redoutée souvent
aujourd'hui) pour la réflexion qu'elle doit permettre : mais lce sujet-là n'est qu'effleuré, je le reprendrai dans un autre article



H
Mort et vie, soeurs jumelles d'un même paradis...
Que serait l'une sans l'autre? Serions-nous humains sans leur chemin?

Encore une magnifique réflexion. Merci Carole.

Hélène*
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C


Hélène, vous résumez parfaitement mon propos ! Merci !