ça va aller

Publié le par Carole

.

Tout à l'heure, au centre commercial, je me suis acheté une paire de chaussures. En me tendant le ticket de caisse, la vendeuse m'a fait observer qu'il ne me servirait de toute façon pas à échanger l'article.
-Ah, pourquoi ?
-Le magasin va fermer.
Rien ne l'indiquait pourtant.
-Fermer ? Complètement ?
-Oui. Il n'existera plus.
J'ai dit, bêtement : - C'est dommage.
-Pour nos emplois surtout !
-Oh, je suis désolée... pour vous... !
-Vous inquiétez pas pour moi, ça va aller !
Elle a dit cela du même ton que ces grands malades qui, lorsqu'on leur demande de leurs nouvelles, n'en ayant que de terribles à donner, repoussent votre pitié -"Oh, ça ira, ne vous tourmentez pas pour moi, j'en ai vu d'autres ! "- parce qu'on n'a pitié que de ceux qui n'ont plus d'espoir, et que l'espoir est la dernière cheville retenant à la vie les corps qui se défont, celle qu'il ne faut jamais lâcher.
 
Il m'a semblé bizarrement sinistre, à la sortie de la boutique, le mannequin démonté de la vitrine d'à côté. Comme si ses tronçons ternis, rayés, usés, avaient attendu là, patients et obscurs, l'imprévisible choix du maître capricieux qui pouvait décider de les remonter en forme d'humains, ou de les renvoyer à l'entrepôt dans le panier à déchets.
 

Publié dans Fables

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
Q
C'est terrible...
Les boutiques ferment, souvent sans préavis.
Et ceux qui perdent leur emploi ne sont pas du tout sûr d'en retrouver.

Ton récit est tellement réel !
Répondre
Z
repousser la pitié, repousser l'angoisse..
Répondre
N
Un billet criant de vérité... "ça va aller" = "la situation ne peut que s'améliorer" ?
Répondre
F
Tous des mannequins désarticulés dans cette société où les robots se créent pour avoir un cerveau intelligent!! les scientifiques et autres créateurs font vraiment joujou avec l'humain!! que veulent-ils? Il faut juste vendre son âme aux diable des lobbies!!oscour!! Bisous Fan
Répondre
M
Un de ces moments si représentatifs de notre société tellement désabusée et peu porteuse d'espoir! Quel dommage!!
Répondre
A
Ce billet m'a fait penser à ce texte sur l'évaluation. Tout ce qui y est dit est vrai, je peux le certifier. Dans ces grandes "enseignes", le client sait-il ?

http://lefenetrou.blogspot.fr/2016/03/la-vie-moderne-du-manageur-levaluation.html
Répondre
A
Le mannequin tronçonné le montre bien, cette société démantibulée marche sur la tête!
Répondre
C
Avec seulement une moitié de corps d'ailleurs...
A
C'est bien cela la vie : tout est imprévisible ! Et comme dit la vendeuse : pourquoi se faire du souci ? Nous n'avons aucun poids sur les choses ; arrive ce qui arrive...
Le mannequin coupé en deux est en effet extrêmement "parlant" : dans l'ordre du matériel, tout se fait et se défait sans cesse, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme...
Répondre
C
C'est vrai. Et c'est ce que je voulais dire aussi dans mon récit "Les reflets". Pourtant nous portons aussi le poids de chacun de nos jours difficiles. L'humanité (et ses misères) se trouve sans doute dans cette contradiciton.
J
Fermé un mot qui de nos jours est synonyme d'angoisse... pour en retrouver de l'emploi !? Quant au mannequin, pas mieux... va t'il encore servir....
Répondre
C
Dans la "grande surface", plus d'espace pour l'humain où l'homme n'est plus qu'un mannequin.
Répondre