Quelque chose de Sarajevo

Publié le par Carole

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Hôtel de la Duchesse Anne - Nantes 
 
 
Le soir où il a brûlé, les rues voisines se remplissaient de cendres chaudes, comme à Pompéi.
De vieilles gens se racontaient les bombardements de 43, que la fumée leur rappelait.
Il flottait sur l'été commençant comme un parfum de ruine et d'agonie.
Les arbres du jardin des plantes faisaient non de la tête, en hennissant dans le vent brûlant.
Le feu grimpait aux poutres des charpentes comme un animal fou.
Cela grondait et frémissait d'une colère ancienne, d’un souffle de volcan et de guerre.
La clarté du couchant s'est prolongée dans la nuit jusqu'à l'aube du lendemain.
 
Il est resté près du château ce grand corps vide et blanc, ce grand squelette séché au feu, aussi mort et aussi immortel que la duchesse en sabots.
Portes murées, parois recouverts de suie et de tags, et, tout là haut, dans les feuillages art-déco épargnés, comme à la cime d’un grand pommier foudroyé, l’enchantement de ces balcons, nids de béton pour les anges, et la merveille de ces fenêtres ouvertes tout grand sur le ciel.
 
Château de Belle au bois brûlé, depuis dix ans endormi, hésitant entre mourir et vivre, entre défaite et renaissance.
Et c'est bien comme cela. Il faut qu'il y ait dans une ville un petit coin de Pompéi. La mémoire des désastres, la certitude de la fragilité. Quelque chose de Sarajevo. 

 

Publié dans Nantes

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flipperine 22/06/2014 16:26

et oui tant de zones contaminées où l'homme ne peut plus aller

dalva 22/06/2014 12:58

Je n'arrive pas à exprimer ce que m'évoque cette photo avec ton texte. Mais il y a plein d'émotions en moi que je ne sais juste pas nommer.

mansfield 21/06/2014 19:22

Il faut bien que les villes aient leurs meurtrissurent prouvant qu'elles sont vivantes, merci Carole!

Mamilouve 21/06/2014 14:32

Et l'avion, impavide, survole les vestiges du vieil hôtel, emportant son lot de vacanciers inconscients toujours plus haut, toujours plus loin, vers d'autres cieux plus conformes à leurs
aspirations de voyageurs du XXIe siècle. La fin de l'hôtel Anne de Bretagne, c'est aussi celui d'une époque de tourisme de (plus grande) proximité. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il n'a
pas été reconstruit. Qui pense encore à visiter les villes de France, pourtant riches de tant de souvenirs, de tant de beauté ?

Nounedeb 21/06/2014 14:22

Quelque chose qui rappelle avec dignité la violence des hommes, et celle de la nature.

Richard LEJEUNE 21/06/2014 10:28

Très beau texte qui magnifie un triste fait divers advenu à un hôtel qui, bien que particulier architecturalement parlant, ne fut évidemment jamais hôtel particulier ...

Carole 30/06/2014 00:09



Une très belle façade art nouveau, au milieu des vastes hôtels particuliers du XVIIIe, dans ce quartier central.



La magie mysérie 21/06/2014 09:22

Etonnant qu'un promoteur ne l'ait pas encore fait démolir !

tardlesoir 21/06/2014 09:03

C'est très beau : étrange, cette beauté des mots sur le désastre. Un souffle d'épopée guerrière antique!

almanito 21/06/2014 07:10

Un endroit témoin de toutes les guerres à travers le temps et à travers le monde où cependant l'espoir apparait sous forme de ciel bleu entre les ouvertures restées béantes.
Je crois bien que je connais cette image, mais je ne serais plus capable de retrouver le billet..
Tu vas être choquée mais je trouve que ce bâtiment a des allure s de décor de théâtre.

Carole 22/06/2014 01:09



Oui, c'est un billet que j'ai republié pour l'anniversaire de l'incendie, et aussi parce que j'ai lu que le sort de l'hôtel était très incertain, et que la façade commençait à s'écrouler.


Décor de théâtre, je suis tout à fait d'accord.



jill bill 21/06/2014 06:39

Nous avons aussi dans notre ville un bâtiment sinistré qui reste en place... un air de comme tu dis si bien... merci, jill