Oribl

Publié le par Carole

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"L'homme habite en poète sur cette terre." (Hölderlin)
 
Oribl, je l'avais souvent vu, à vrai dire, sur les murs de la ville.
Et voilà que je l'ai retrouvé acrobate, à quelques centaines de mètres du Passage, un peu plus loin, un peu plus haut aussi dans la ville, sur ce toit de la rue du Chapeau rouge.
 
Il avait posé, cette fois, son orible patte dans l'encre de couleur, et avait dessiné, sur les ardoises un peu moussues, un peu rouillées, de hautes lettres jaunes solidement cerclées de bleu, que ponctuaient de sauvages et léopardines taches blanches.
La flèche, qui accompagne partout son nom tête basse, osait cette fois s'élever vers le ciel, rouge comme une aurore - haute et forte comme la fusée de Michel Ardan.
 
 
J'ai imaginé Oribl se hissant la nuit jusqu'à ce toit avec son sac à dos rempli de bombes -à peinture-, puis, accroché comme un lynx à la gouttière fragile et glissante, s'appliquant lentement à former les lettres, à bombarder, couleur après couleur, la peau de reptile humide des ardoises.
De longues minutes, des heures peut-être, il était resté là au-dessus du vide. Ses jambes crispées s'engourdissaient, ses doigts se raidissaient, son corps glissait d'angoisse et de fatigue, il poursuivait, obstiné. A l'aube, je l'ai vu redescendre, épuisé, le long du tuyau crevé de la vieille gouttière, reprendre dos voûté sa marche anonyme, dans la ville où soufflait le vent gris crachin des jours pauvres de ciel.
 
Je me suis demandée ce qui l'avait porté tout ce temps, là-haut, grelottant de froid, tremblant de peur aussi. Pourquoi il s'était acharné en fanatique à poser ce nom immense et flamboyant comme l'enfer sous la flèche de Saint-Nicolas. A accomplir un bel exploit pour proclamer la laideur. A être, comme un démon, somptueusement, au-dessus de notre terreur et de nos certitudes, au-delà de nos vies fermées par la peur et la banalité, de toute sa vigueur insolente, Oribl.
Je l'ai imaginé très jeune et en colère, très pauvre et relégué, furieux de toutes ses forces inemployées.
Ou bien déjà adulte, employé à de ternes besognes, saisi de cette rage qui tord les coeurs comme un dernier incendie du couchant, dans ce moment ultime où les gagne déjà le froid de la résignation.
 
 
Oribl, jeune héraut de la laideur, du mépris ardent, et de l'impudence hautaine, je crois maintenant te connaître, ou plutôt te reconnaître.
Je te le dis, Oribl, ne va pas croire que ton existence tienne toute entière sur ce toit, dans l'ombre et le danger. Quand les pluies auront lavé la peinture et lessivé ton cri, tu auras oublié ta rage et ta fureur. Tu prendras ton envol, apaisé, dans le ciel serein qui se lèvera enfin, ta vie aura sa place au milieu des nôtres. Ce sera une vie ordinaire, sans doute, pauvre peut-être, et difficile - mais tu la feras tienne et tu l'habiteras. Peut-être même sauras-tu l'habiter en poète. Alors, sur la porte entrouverte au bonheur, avant de vieillir comme un autre, tu mettras ton nom d'homme.

Publié dans Nantes

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Carole 23/12/2012 16:13

MERCI, "Oribl" ! Continuez à "regarder plus haut", quand trop d'humains ne regardent qu'en bas. Mais prenez garde à vous tout de même, ne vous mettez pas en danger.
Je suis heureuse de vous avoir "rencontré", sachez-le.
Je vous ai "vu" et photographié hier, figurez-vous, alors que j'étais au troisième étage de la Tour de Bretagne.
A d'autres, je souhaite une bonne soirée, ou une bonne journée, à vous je dirai simplement : "Bonne vie !"

Balladine 21/05/2012 21:22

Un acrobate qui se prend peut être pour un dieu ? Immortel ? Mais comme tu l'évoques, le temps aura raison de tout !

Carole 22/05/2012 11:45



Pendant quelques moments, il éprouve son immortalité... avant de redescendre sur terre et dans ces rues où il n'est plus rien.



simple-regard 19/05/2012 11:07

Le mot, tes mots, l'image, il ne manque rien à la réussite de cet article passionnant!
Bon week end Carole

Carole 19/05/2012 18:21



Merci pour ce commentaire plus qu'agréable à mes yeux rougissants.



emma 19/05/2012 08:34

une enquête un peu thriller, passionnante...
un souvenir :
"Nouvel art pariétal
l'énergie qu'il a fallu au gamin de la nuit
pour aller bomber sa signature tarabiscotée
au péril de sa vie
sur le tablier de la passerelle.
la rage de proclamer : j'existe.
Dans le souterrain, ce matin,
Ce délectable graffiti
"j'emmerde mon oncle Marcel"

Carole 19/05/2012 18:19



Merci pour ce graffiti délectable en effet.


Je crois comme toi que tous ils veulent nous dire : "j'existe".


 



adamante 18/05/2012 14:23

Comme j'aime ton dernier paragraphe, Carole. Oribl, ce héraut, peut-être une sorte de Quasimodo des temps moderne faisant saigner sa douleur sur les murs et les toits de la ville. Cette toiture
devient belle de ce tag à l'équilibre pyramidal.

Carole 18/05/2012 16:01



Un Quasimodo qui sait nous parler cependant. J'admire ton observation sur "l'équilibre pyramidal", je n'y avais pas pensé.


A bientôt, Adamante, amitiés.



cafardages 18/05/2012 09:16

jeune héraut ou jeune Ayrault ?
amitiés cafardesques

Carole 18/05/2012 10:50



Le jeu de mots s'impose en ce moment...



Nounedeb 18/05/2012 07:58

"Habiter la vie en poète". Ne le fait-il pas, cet Oribl', à sa façon provocante? Quel défi à lui-même, pour laisser sa trace, qui n'est pas, je trouve, laideur.

Carole 18/05/2012 10:50



Je crois comme toi que cet Oribl a le sens de la poésie.



joelle.colomar.over-blog.com 18/05/2012 07:01

Les bras ouverts tu l'accueilles plutôt que de le rejeter...tu as l'art d'aimer et "Oribl" le saura un jour. Belle journée Carole. Joëlle

Carole 18/05/2012 10:51



Dommage qu'Oribl ne vienne pas sur le blog... Merci, Joëlle.



lutea 17/05/2012 21:00

j'aime beaucoup ce texte, mais je ne sais encore si je suis d'accord avec la conclusion, je repasserai quand j'aurais les idées claires

Carole 17/05/2012 21:18



Je me suis moi-même posée la question... car la révolte a un charme puissant. Mais je préfère la sagesse de celui qui sait habiter sa vie, aussi simple soit-elle, sans chercher les défis
"lucifériens". Pour clarifier mon propos, j'ai ajouté, après avoir lu ton commentaire (qui m'a beaucoup plu, car il m'a montré que le texte faisait réfléchir), une citation du poète allemand
Hölderlin.


Merci beaucoup, Lutea,


Carole



valdy 17/05/2012 20:57

Carole, je te laisse poser la marque de tes vagabondages intérieurs sur les strates moussues de ma mémoire. Elle s'y pose et, même si le temps en estompera la belle couleur, restera le souvenir de
l'impression laissée : beauté
:)Valdy

Carole 17/05/2012 21:15



Valdy, voilà un commentaire que je n'oublierai pas... Merci, merci.



jill-bill 17/05/2012 17:51

Bonsoir Carole, je souris à la photo...tout de même ! On pousse les murs qui ne suffisent plus ! Tu sais lever le nez pour en trouver de l'Oribl... J'aime ta conclusion finale... espérons oui !
Merci... Jill

Carole 17/05/2012 21:13



Je crois que l'acceptation doit venir après la révolte : tous ne seront pas d'accord.