Les miettes

Publié le par Carole

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Je me suis arrêtée, saisie d'une sorte de joie enfantine, devant cette clôture. Admirable clôture, en vérité, où chacun des poteaux,  bien équarri et soigneusement enfoncé, de pas en pas, comme il convient aux prés que mesure l'allure simple des bêtes et des hommes, a été joliment coiffé d'une boîte de conserve. On comprend l'utilité de ces chapeaux de métal empêchant le bois de pourrir aux pluies d'automne, de se gonfler de gel en hiver, de déborder de mousse au printemps, de sécher de soif en été. Mais qu'il y en ait tant.... c'est ce qui force l'admiration... des boîtes de chicorée, des boîtes de café, des boîtes de petits pois, des boîtes de champignons, des boîtes et des boîtes, soigneusement vidées, nettoyées, collectionnées, triées, posées et ajustées poteau après poteau. Des dizaines, des centaines de boîtes, coiffant les dizaines, les centaines de poteaux qui clôturent tous les prés de ce coin de vallée. Des boîtes aussi nombreuses que les mottes, qui rouillent sous les nuages en bons outils bien usés, blanchissent sur l'herbe en bons vieux os, et, dodelinant de ci de là, cognant un peu le bois quand le vent souffle, s'accordent, tranquillement, cling cling, marteaux émoussés du vieux piano des jours, aux pluies, au bois, à la terre, à l'herbe, aux fermes basses, au paysan qui s'affaire, au cheval qui broute.
C'était très beau vraiment, et j'ai repensé aux miettes.
L'histoire des miettes, je suis sûre que vous la connaissez vous aussi, qu'on vous l'a apprise un jour. Moi, on me l'a répétée toute mon enfance : jamais mon arrière-grand-père n'aurait laissé sur la table une miette de son pain. Quand le repas se finissait, qu'il avait refermé son couteau, replié sa serviette, très soigneusement il rassemblait sur la table les précieuses miettes tombées de la miche, il les recueillait en prière dans le creux de sa main, puis il les avalait avec délice et respect.
On me racontait cela partout avec ferveur, chez mes parents, chez mes grands-parents maternels, chez mes grands-parents paternels, ches mes oncles, chez mes tantes, chez les parents et chez les grands-parents de mes amis, partout. Si bien que cet arrière-grand-père mythique n'était pas, je le comprenais bien, tel ou tel de mes arrière-grands-pères que je n'avais jamais connu, mais l'ancêtre, tout simplement. Quand venait, à la fin du repas, l'histoire des miettes, je voyais s'ouvrir son immense vieille main ridée - les blés mûrs s'y couchaient en flots pressés sous le vent d'été, les sacs de grain et de farine s'entassaient dans les greniers débordants, et la pâte en gonflant sous le souffle du four faisait craquer la croûte comme une phalange de géant.
Pour lui, je le comprenais si bien, pour lui, l'ancêtre, qui était l'esprit des miettes, chaque grain de mie, chaque éclat de croûte était une part sacrée de la miche, chaque boîte fabriquée par un homme méritait d'être gardée, chaque être, chaque objet avait un destin à accomplir sans démériter, pour tout ce qu'il avait coûté de peine, jusqu'au bout. C'était ainsi, et cela ne se discutait pas plus que le froid en hiver et le chaud en été, que l'effort lent des laboureurs et la sereine bonté du pain.
L'esprit des miettes, c'est lui que j'ai reconnu dans cette clôture, autour de ce cheval, de cette ferme au toit de tuiles humblement incliné, de ce paysan contemplatif.
 
L'esprit des miettes, on ne le rencontre plus guère. Les miettes, les modestes et si précieuses miettes, qu'en faire aujourd'hui pour ne pas trahir l'ancêtre aux mains calleuses ? Je n'ose pas les jeter, je n'ai plus le goût de les recueillir dans le creux de ma main pour les avaler... alors je les donne aux oiseaux du jardin. C'est mon hommage à mon arrière-grand-père inconnu, à l'ancêtre, à l'esprit des miettes et des boîtes de conserve, à la sagesse du monde d'avant, qui sera aussi, nous le devinons tous, le monde d'après. Mais d'après quoi ? - seuls les oiseaux le savent.

Publié dans Le village : Selommes

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céline 24/11/2014 10:08

Merci à vous j'aime votre façon de rendre hommage à ces personnes qui ont travaillés dur pour nous donner un monde meilleur.
A Selommes mon grand-père était réputé pour être le dernier fermier à travailler avec des chevaux.
D'après ce que j'ai pu lire vous connaissez Selommes, qu'elles sont vos liens encore avec ce village (moi qui en suis native connaît beaucoup de personne).

Carole 25/11/2014 01:25



Je suis la fille d'André Buisson, qui s'occupait du silo et a été longtemps maire. Ma grand-mère était une Ferrand... Une vieille famille selommoise, comme vous voyez ! Je me souviens très bien
d'avoir vu votre grand-père traverser le village avec ses chevaux pour venir au silo. Tout le monde disait en effet que c'était "le dernier" (et c'est bien dommage). Un excellent souvenir.



céline 23/11/2014 21:07

merci de rendre hommage a mon grand-père et mon père( ici en photo).

Carole 23/11/2014 21:14



Merci, Céline. Je ne savais pas qui j'avais photographié (de très loin, en fait). J'espère que ça leur fait plaisir, car j'ai vraiment voulu leur rendre hommage, et, à travers eux, à tout un mode
de vie respectueux de la nature et de la rareté de ses ressources, que nous serions bien avisés de retrouver. Je voulais aussi montrer cette ferme merveilleuse, avec ses chevaux, ses oiseaux, et,
bien sûr, ses piquets "chapeautés" !



Amaryllis 02/03/2012 18:52

Bizarre il me semblait avoir laissé un com sur cet article... dont j'avais d'ailleurs envoyé le lien à Pyrausta parce qu'il m'avait beaucoup touché... mystère d'ob ! C'est une époque qui est si
près de nous et en même temps si lointaine... 2 générations et le monde a tourneboulé sur lui-même... fini les valeurs, le respect... un seul mot CONSOMMATION !!! alors les miettes de la table !!!
et pourtant l'un va avec l'autre... le respect de la nourriture et celui du voisin ! Quand je dis cela j'ai l'impression d'être un dinosaure !!! bisous Carole

Carole Chollet-Buisson 02/03/2012 19:48



OB a ses mystères en effet... je ne vois pas ton premier commentaire. Mais il y a eu quelques dysfonctionnements sur mon blog la semaine dernière.


Je n'ai pas du tout l'impression que tu sois un dynosaure, Amaryllis ! Je partage avec toi cette idée que le respect est un tout.


Bises à toi aussi, et à bientôt !



Pyrausta 25/02/2012 12:03

de belles paroles pleines de respect pour l'ancêtre,respect qui tend à disparaître pour être positive ,que les parents n'enseignent plus forcément aujourd'hui car il faut regarder de l'avant sans
faire attention à l'Histoire ou à notre histoire.
Ton très beau texte m'a fait repenser à mon arrière grand oncle qui par la faute de la guerre de 14/18 est devenu mon "arrière grand père" ,pour mon plus grand bonheur et celui de ma maman.
j'ai revu ses mains ridées qui elles aussi ramassaient les miettes..
je n'en jette jamais,je les picore du bout de mon doigt mouillé .
Merci pour ce moment de souvenirs plein d'émotions.

Pyrausta 25/02/2012 12:02

de belles paroles pleines de respect pour l'ancêtre,respect qui tend à disparaître pour être positive ,que les parents n'enseignent plus forcément aujourd'hui car il faut regarder de l'avant sans
faire attention à l'Histoire ou à notre histoire.
Ton très beau texte m'a fait repenser à mon arrière grand oncle qui par la faute de la guerre de 14/18 est devenu mon "arrière grand père" ,pour mon plus grand bonheur et celui de ma maman.
j'ai revu ses mains ridées qui elles aussi ramassaient les miettes..
je n'en jette jamais,je les picore du bout de mon doigt mouillé .
Merci pour ce moment de souvenirs plein d'émotions.

Carole Chollet-Buisson 25/02/2012 15:42



J'espérais en effet éveiller des échos, le souvenir de tant d'humbles ancêtres et de leurs mains ridées.


Merci, Pyrausta, et à bientôt,


Carole