La pierre du poète

Publié le par Carole

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                  - Tombe de René-Guy Cadou - Cimetière de la Bouteillerie à Nantes - 
 
Déménager
 
Triste vie
Auras-tu fermé la porte
A temps ?
 
Souvent quand les déménageurs passaient
Dans leur voiture empanachée
S'arrêtant au 18 ou au 15 de la rue
Tu te taisais
Tu prenais l'air à la fenêtre
 
Aujourd'hui c'est ton tour, va !
Tu peux partir
Et loger sous les ponts douteux de l'avenir
 
Ne trouera plus la nuit
Ta lampe
Et le dernier feuillet
Dans la boue ramassé
Ira pourrir au loin
Sous les feuilles
 
Mais un feu toujours neuf
Brûle en la cheminée."
(René-Guy Cadou,  L'Héritage fabuleux)
 
 
Rue Clemenceau se trouve encore le bâtiment de briques à la belle architecture italienne de l'ancienne clinique Notre-Dame de Lorette, où le poète René-Guy Cadou a séjourné, avant de rentrer pour mourir dans sa maison d'école de Louisfert.
L'une des fenêtres s'ouvre souvent, aux beaux jours, je l'ai remarqué. Je ralentis toujours le pas, quand je passe, pour regarder frémir le tulle blanc du rideau..Il me semble, à chaque fois, que c'est lui qui se tient là, fébrile, douloureux, cherchant le ciel et le printemps, tremblant de l'effort de s'être levé. Je ralentis le pas... il se pourrait…il faudrait qu’enfin je te voie, que je t’écoute, que je parle avec toi qui serais encore là et vivant…
Mais il n'y a plus rien déjà, ni personne, derrière la fenêtre entrouverte, que le rideau de tulle blanc que le vent fait trembler. Et je reprends ma route, la terne route, celle qui mène au portail du lycée, ou à l'arrêt d'autobus, nulle part.
 
Ce n'est rien d'autre, un poète, tu l'as toujours su, ce n'est rien d'autre, la poésie, que ce léger frémissement sur le pauvre chemin des hommes, ce souffle blanc et frais que l'on devine à peine, cette fenêtre entrouverte sur la présence, dans un monde qu'on s'apprête à quitter.
 
Pourtant, René-Guy, quand je vais, quelquefois, sur ta tombe, dans ce cimetière de la Bouteillerie qui se trouve à quelques pas seulement de cette clinique où commença ce déménagement qui t'éloigna de nous, je le remarque toujours avec un certain étonnement : la Tour de Bretagne, qu'on aperçoit, là-bas, par-dessus la ville embrumée d'horizon, paraît vraiment bien petite à celui qui se penche vers ta tombe.
Dans le royaume des morts où les vivants prennent leçon, la simple pierre du poète est plus haute que les plus hautes tours de ces villes où l'on passe.

Publié dans Nantes

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joelle.colomar.over-blog.com 02/06/2012 09:07

La pierre du poète se grave de mots qui résonnent dans le coeur des vivants. Jamais il ne meurt, il s'éloigne seulement. Belle journée à toi Carole. Joëlle

Carole 03/06/2012 23:05



Tu as bien dit les choses, Joëlle, merci.



Catheau 02/06/2012 08:50

Merci, Carole, pour cet article frémissant comme un voile léger. Connaissez-vous l'album illustré de Roland Halbert "Blues pour Cadou" (Poésique) ? Il s'achève ainsi :
L'aventure intérieure se poursuit/ Dans le roc/ J'écris au silenciaire/ ici/ demeure/ la Poésie
"Concession perpétuelle".

Carole 03/06/2012 22:57



Je ne le connais pas, mais cette citation m'intéresse énormément : merci Catheau !



Hélène Carle 01/06/2012 22:18

Un poète: une invisible lucarne tracée d'opalescence. La poésie c'est toute la lumière qui s'y infiltre.

Merci de me faire découvrir celui-ci.

Hélène*

Carole 03/06/2012 22:50



Presque rien, et presque tout, voilà la poésie.



lutea 01/06/2012 20:57

trés beau, merci beaucoup pour ce partage

Carole 03/06/2012 22:49



J'ai voulu en effet faire connaître ce très grand poète qui n'a pas la célébrité qu'il mériterait.



adamante 01/06/2012 20:17

Que dire après tes mots ? Que j'aime ce poète ? Que je te remercie de me l'avoir remis en mémoire ? Que ta nostalgie me touche au plus profond ? Tiens, je vais garder le silence, laisser s'éloigner
le crissement des roues de la charrette fantôme qui s'éloigne dans le brouillard de nos vies.

Carole 03/06/2012 22:45



Merci, Adamante. Il y a toujours une charrette fantôme dans une vie, c'est vrai.



Nounedeb 01/06/2012 16:36

Un hommage frémissant à un poète que je ne connais pas, bien sûr; et à la poésie, ce souffle blanc et frais qui permet l'évasion. Merci Carole.

Carole 03/06/2012 22:44



Nounedeb, je suis sûre que tu aimerais ce poète.



Richard LEJEUNE 01/06/2012 16:09

Merci de lire, ci-dessus :

"Et me reviennent tout naturellement en mémoire ..."

Richard LEJEUNE 01/06/2012 16:07

Merci, Madame, par ce très beau texte et ce superbe aphorisme qui le clôt d'avoir rendu hommage à un grand poète - probablement bien plus connu en France qu'en Belgique - dont le voile de la
discrétion fut, pour ce qui me concerne, un instant levé quand j'entendis un jour notre poète et chanteur hennuyer Julos Beaucarne - probablement bien plus connu en Belgique qu'en France -
interpréter la "Lettre à des amis perdus", de René-Guy Cadou qui, alors, m'était inconnu.

Je me renseignai quelque peu, dénichai un petit ouvrage de ses textes aux éditions Seghers et fus notamment bouleversé par ces vers, hommage à sa mère défunte alors qu'il n'était encore qu'un tout
jeune adolescent, il me semble :

"Il n'y a plus que toi et moi dans la mansarde
Mon père
Les murs sont écroulés
La chair s'est écroulée
Des gravats de ciel bleu tombent de tous côtés
Je vois mieux ton visage
Tu pleures
Et cette nuit nous avons le même âge
Au bord des mains qu'elle a laissées."


Nous sommes et resterons toujours orphelins, toujours meurtris, nous les hommes, quel que soit notre âge, par la perte de notre mère.

Et me revient tout naturellement en mémoire ces mots de Barbara, dans Rémusat :

"Personne ne pense qu'au-delà de 18 ans, on peut être une orpheline en n'étant plus une enfant ..."

Décidément, Madame, avec vous, avec Nantes, que de grands poètes balisent notre vie !


Ce m'est un réel plaisir d'avoir pu, grâce à mon ami Jean-Claude, découvrir votre blog ...

Carole 03/06/2012 22:43



Et merci à vous, Richard, pour ce beau commentaire qui me touche beaucoup !



jill-bill 01/06/2012 14:53

Bonjour Carole... Un départ à un âge trop jeune pour se faire, il aurait sans doute eu tant de choses à écrire... Je ne connais pas ce poète, mais à te lire une émotion me traverse... merci à toi,
jill

Carole 01/06/2012 17:18



C'est un poète qui n'a guère quitté les environs de Nantes et de Châteaubriant. Il est mort très jeune de plus.


Mais si peu de poètes sont "connus", de toute façon...