Les ombres - Paroles de mendiants

Publié le par Carole Chollet-Buisson

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Reflet dans une vitrine 
 
Dans le tramway, ce matin, très tôt, dans la foule muette des matins tristes, un vieux clochard est assis, et discourt :
"J'suis un ancien bandit, un ancien bandit..." .Il est frêle et vieux, sa voix a la douceur gouailleuse de celle de Michel Simon dans le rôle de Boudu. Et, comme personne n'y prend garde, "J'suis un ancien bandit", répète-t-il avec obstination, "un ancien bandit", et sa voix maintenant est celle, faible et triste, d'un vieillard fragile et fou. 
 "J'suis un sdf, un èssdéèffe". Il étend ses jambes sur la banquette d'en face, désertée par les voyageurs du matin, qui se sont éloignés de sa vieillesse, de son odeur, de sa décourageante silhouette de miséreux. "J'suis un èsse-dé-èffe...". Il étend ses jambes ; son odeur s'épaissit dans la rame surpeuplée des matins lourds.
"Mais au moins, j'travaille pas", conclut-il en regardant à la ronde les voyageurs de l'aube aux visages si mornes.
 
Je vous parle de celui-là. Je pourrais également vous parler de cet homme, encore assez bien habillé, croisé sur un parking, qui me demande très poliment, comme s'il s'agissait de payer son parcmètre, si je n'ai pas "une petite pièce". Comme je cherche ma monnaie, au fond de mon sac, avec un peu de difficulté, il s'excuse : "Ce n'est pas une obligation".
 
Et encore de cet autre, à qui je m'apprête à donner un euro : "vous n'auriez pas deux euros plutôt ? Même cinq euros ? Même dix, même vingt... même cent ?" Le rêve enfle dans ses yeux et dans ses paroles, et il s'en va tout déçu des deux euros que j'ai mis finalement dans sa main, qui l'auraient probablement réjoui si j'avais d'abord tendu vingt centimes.
 
De celui-là aussi, avachi et inerte sur une banquette du tramway, qui se lève d'un seul coup et dresse vers moi un doigt divin accusateur : "Et toi, ma grande, et toi ?..."
 
Et même de tous ceux qui ne disent rien et attendent, résignés, toujours sur le même petit coin de trottoir qui est dans la ville leur maison, leur jardin, leur bout de propriété privée
 
 
Ils sont comme nous tous, les mendiants, ils vont en foule, et pourtant chacun est unique. Ce sont des hommes, voyez-vous.

Publié dans Fables

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Voilier 08/06/2012 12:03

Voyons-nous... ou pas... et lorsqu'on voit, soyons nous, ou essayons au moins...
Merci pour ce que tu écris de l'Homme, Carole, pour ce que tu invites à regarder et à écouter de ce qui nous est commun à tous.

Voilier

Carole 08/06/2012 23:31



Voir et entendre, c'est si simple en apparence ; et pourtant je ne connais rien de plus difficile.



Pyrausta 05/06/2012 09:44

Oui ce sont des hommes et la question est: Pourquoi en sont ils là? Qu'est ce qui a fait que leur vie défile sur ce bout de trottoir ? Qu'est ce que la société leur a fait pour qu'ils soient autant
en marge? Certains le sont par choix (et encore faudrait il savoir ce qui leur a imposé ce choix.On ne grandit pas avec pour tout reve d'etre SDF)et pour les autres, quelle cassure les a fait
vaciller, pourquoi la societé ne les a t elle pas empeché de sombrer?
Vraiment beaucoup de talent, Carole!!

Carole 06/06/2012 18:12



Oui, ils ont vacillé, ils ont chuté, mais il reste en eux encore beaucoup de ce qu'ils ont été, et ils sont encore beaucoup aussi. C'est pourquoi j'ai recueilli ces quelques paroles que j'ai pu
entendre. Car nous ne les voyons pas, mais nous ne les entendons pas non plus, ce qui est encore pire, d'habitude...



Nounedeb 04/06/2012 18:06

Tous les hommes sont différents, et non pareils, comme on l'enseigne avec bonne volonté. Cependant, comme tu le dis, tous hommes.

Carole 05/06/2012 23:55



Cette évidence semble pourtant difficile à comprendre, hélas !



Parisianne-Musardises 04/06/2012 10:40

Triste réalité. Terrible constatation quotidienne.

Carole 05/06/2012 23:54



Quotidienne, et c'est ce qui nous habitue à l'indifférence, qui est comme la corne sur la peau longtemps frottée à ce qui fait mal.



Richard LEJEUNE 04/06/2012 07:42

Longtemps, adolescent et même jeune adulte, j'ai cru, les yeux remplis de cet espoir d'amour qu'Elsa autorisait, aux matins qui chantent ...
Qui devaient chanter ...

Qui devraient chanter.

Aujourd'hui, à l'adolescence de la vieillesse, je déplore qu'Aragon tout entier est bel et bien mort.
Résonnent alors plutôt ces "mots" de Sartre avant le point final de son ouvrage éponyme :

" Si je range l'impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui."


Il avait lui aussi raison.
Mais quand accepterons-nous de voir ainsi TOUS nos contemporains ?

Carole 05/06/2012 23:53



Et vous avez raison vous aussi. Mais c'est presque toujours triste d'avoir raison.



Hélène Carle 04/06/2012 05:36

Souvenirs qui se tendent et nous tentent, invitant, appelant, donnant l'envie du retour en arrière. Alléchants souvenirs, restant inaccessibles, malgré leurs allures aussi réelles que des fraises
sauvages.
Très beau ce texte, savoureux comme ce goût de l'enfance!

Hélène*

Carole 05/06/2012 23:52



"Souvenir, souvenir, que me veux-tu ?"


Merci, Hélène.



JcVincent 03/06/2012 23:52

En cette période de crise où nos gouvernements et banques tentent de dialoguer à coups de milliards d'euros, que dis-je, de dizaines de milliards, voire de centaines ... N'est-ce-pas
disporportionné ?

En cette période post-électorale française qui a coûté la bagatelle de 238 millions d'euros ... N'est-ce-pas disproportionné ?

En cette triste période sous bien des aspects, le mendiant, le sans-abri, le pauvre, tous paraissent avoir une existence inexistante ; une présence invisible ; des souhaits, envies et besoins
inassouvis ...

Rien de ce qu'ils souhaitent ne paraît pourtant disproportionné.

Carole 05/06/2012 23:50



Jean-Claude, voilà un beau texte que vous m'envoyez en commentaire ! Hélas, tout ce que vous dites est juste. Merci.



Erato :0059: 03/06/2012 22:54

Je suis toujours peinée de rencontrer ces personnes qui ont oublié leur fierté d'homme pour mendier quelques sous et parfois râler parce que ce n'est pas assez.Quelle triste déchéance que la foule
fuit.Que serons-nous si le malheur s'abat sur nous? Douce soirée, bises Carole

Carole 03/06/2012 23:03



Le mendiant qui voulait que je lui donne "plus" ne râlait pas en fait, mais "essayait" et avait surtout l'air de rêver tout haut. Je ne voulais porter aucun jugement, mais juste rendre compte de
ce que j'avais entendu (car je n'ai rien inventé là) et ainsi faire remarquer que même dans la déchéance chacun gardait une forme d'originalité. Ce qui est triste, comme tu le dis bien, c'est
cette chute de tant d'êtres, au milieu de l'indifférence des autres. En fait, je ne sais pas comment nous pouvons accepter cette honte de nos sociétés "modernes".



jill-bill 03/06/2012 21:25

Bonsoir Carole, la marginalité fait peur, on la fuit comme ci elle pouvait être contagieuse... Ah cent euros tu es tombé sur un gourmand... bien tenté le monsieur... oui il y a ceux qui se taisent
sans mendier dans un coin ou un autre devenu leur terrain, triste terrain de vie... merci ! jill

Carole 03/06/2012 23:42



Ce qui est certain, Jill, c'est qu'il y a tant de mendiants que je n'ai eu qu'à choisir parmi une multitude de "paroles de mendiants" entendues chaque jour...



MARIE 03/06/2012 21:15

un jour je disais à ma mère pour plaisanter "je ne fréquente ni les vieux ni les pauvres de peur que ce soit contagieux", c'était une plaisanterie idiote dans le seul but de la voir me fustiger du
regard puis se détourner avec dédain, comme elle savait si bien le faire... mais malheureusement trop de gens raisonnent ainsi, sans le dire parce que ça ne se dit pas (surtout si on y croit, si on
ne plaisante pas !, on a peur de la vieillesse, on a peur de la pauvreté, on détourne le regard... alors ces gens qui quelques fois on eut une vie comme vous et moi, eux que l'on rejette,
s'offusquent, se rebellent, juste un instant...

Carole 03/06/2012 23:38



Les vieux et les pauvres mettent mal à l'aise car si peu de chose nous sépare d'eux...