La maison Ferrand

Publié le par Carole

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- "La maison est un archétype [...]. En sa cave est la caverne, en son grenier est le nid, elle a racine et frondaison." - Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos -
 
Une cave pour assise, un grenier pour mémoire, pour épine dorsale un long escalier sinueux, pour artères de vieux câbles électriques : c’est la maison.
Enfants, nous la dessinions tous, à l’école, sur nos cahiers à carreaux violets, la maison - grand rectangle percé de fenêtres clignant comme des yeux derrière leurs paupières de rideaux, et coiffé à la diable d'un chapeau en triangle, tressé de tuiles ou d'ardoises.
La maison était alors un prolongement souriant et pensif du bonhomme solitaire aux doigts grêles des toutes premières années, une forme nécessaire de l’existence humaine, un rêve de bonheur à suivre du crayon.
Toute maison était une maison natale, non parce qu'on y était né - ce qui n'était pas toujours vrai - mais parce que la vie y prenait force, s'y enracinait comme une vigne, grimpait feuille à feuille sur les murs de pierre, et puis se laissait mûrir là, jusqu'aux soirées glacées des automnes ultimes.
 
Qui habite encore aujourd’hui de telles maisons ? 
Dans les villages elles disparaissent peu à peu, ferment leurs volets sur l'oubli, murent les vitrines de leurs magasins fermés, se tassent sous le poids du lierre et la morsure des lézardes, puis lentement, tristement, comme de vieilles bêtes, s'accroupissent et s'écroulent.
Dans les villes on les démolit d'un coup sous les mâchoires des bulldozers, pour planter, sur la terre nettoyée jusqu'à l'os, les cubes lisses de béton ou de bois où nicheront les vies précaires des enfants de demain.
 
La maison Ferrand n'est pas ma maison natale, c'est la maison de mes grands-parents, mais c'est, à coup sûr, une maison natale, bien plantée sur la terre, avec ses murs de tuffeau humide, son chargement d'hirondelles au faîtage et de hiboux au grenier.
Avec ses hangars à blé vides qui sentent le rat, le chèvrefeuille et la vigne vierge, sa cave étroite où se suspendent les araignées sur leurs fils de patience, et les chauves-souris qui rêvent à l'envers.
Et puis, surtout, ses fantômes très doux, que nous croisons à chaque marche de l'escalier, sur chaque carreau du grand échiquier de la cuisine, à l'ombre du prunus voûté de la cour, sur la grille rouillée du puits - ombres fragiles et lumineuses de très vieilles gens et de tout petits enfants, qui nous ressemblent tant.

Publié dans Le village : Selommes

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erato:0059: 20/04/2012 21:28

Je partage profondément ton ressenti .La maison symbole et souvenir d'une vie. Belle soirée Carole

Carole Chollet-Buisson 20/04/2012 23:26



Tu as résumé les choses : symbole et souvenir.
Merci, Erato.



joelle.colomar.over-blog.com 20/04/2012 20:12

Bienheureux sont les gens qui peuvent retrouver leurs racines ! Une manière de mieux savoir d'où on vient. Sait-on mieux pour autant où l'on va ? Belle soirée à toi Carole. Joëlle

Carole Chollet-Buisson 20/04/2012 20:45



Merci, Joëlle. Où on va, c'est pas à pas qu'on le découvre...


 



Gerard 20/04/2012 15:34

La maison familiale par excellence oú chaque piėce raconte une histoire. Ta plume est trės inspirée pour évoquer son histoire.

Carole Chollet-Buisson 20/04/2012 17:54



Merci, Gérard. J'avais écrit ce texte pour ma famille en effet.



emma 20/04/2012 09:33

il me semble que c'est lui qui disait qu'on ne peut pas "se construire" dans une maison sans grenier... dans les dessins d'enfant de maison, il y a aussi toujours une cheminée, qui fume (la chaleur
du foyer), par dessus le soleil qui, parait il, représente le père... tous ces archétypes de l'inconscient collectif. Merci, Carole, pour tes textes profonds

Carole Chollet-Buisson 20/04/2012 17:18



La cheminée... je sais bien : je lui réserve un texte, à paraître très prochainement sur le blog.


Merci, Emma



adamante 20/04/2012 00:50

Notre histoire s'écrit dans le grincement d'une lame de parquet ou d'une marche d'escalier, avec un rayon de soleil sur un édredon rouge ou le souvenir d'une vieille pendule qui sonne les heures,
étourdie par les mouvements de son balancier...

Carole Chollet-Buisson 20/04/2012 17:16



Belle évocation de la maison d'enfance...