Le F

Publié le par Carole

F6.jpg.psd.jpg-version-du-27-8-12.psd.jpg.psd.jpg.psd.jpg
"CADEAU : le mot désigne d'abord une lettre capitale ornée, d'où spécialement une lettre ornée de grands traits de plume pour décorer les écritures, remplir les marges, le haut et le bas des feuilles, un trait de plume figuré que les maîtres d'écriture faisaient autour des exemples. Par analogie, il se disait aussi des formes que l'on trace distraitement sur les cendres et le sable." (Grand Robert historique)
 
 
Quand mon arrière-grand-père, Gaston Ferrand, fit bâtir, en 1902, cette maison, attenante à son commerce de grains, il la fit haute et étroite – afin de conserver le plus de place possible pour ses entrepôts – puis il la couronna d’une longue cheminée, sur laquelle il fit poser pour la cercler, au lieu du X de fer habituel, un F - haute flamme de métal grimpant sur la brique en salamandre agile, à la façon des F de François 1er, au château de Blois tout proche.
F comme Ferrand, bien sûr. Mais aussi F comme Force, comme Famille, et même F comme Fraternité puisque c’était un ardent rad-soc, républicain et anticlérical.
Je crois que ce fut aussi trop souvent le F de Fatigue, qu’il aurait bien troqué contre le F de Facilité, ou, s'il avait osé en rêver, contre celui de Félicité.
Plus tard, quand le siècle avança, ce fut aussi le F de Futur, de Fée électrique et de Fils téléphoniques, puisqu’il fut au village un esprit moderne, une sorte de pionnier, et l’un des premiers, parmi une méfiante population de paysans prudents, à croire à l’électricité et au téléphone.
Jamais, toutefois, ce ne fut le F de Fortune, et, le jour où ma grand-mère décida d’un coup de vendre tout son mobilier pour partir s’installer en ville, on crut que le F de Fin allait s’inscrire en traits brisés dans la cendre et le sable, au bas de la cheminée écroulée.
Aujourd’hui  pourtant, même s’il se perd un peu dans le fouillis de ferraille qui soutient l’antenne télévisée – en forme de F elle aussi -, même si la peinture, refaite il y a quelques années, bave un peu sous les pluies beauceronnes, encrassant les fins apex et charbonnant les briques, on le voit toujours très bien, et de très loin, au-dessus de la vieille maison, ce F jadis calligraphié au fer et au feu par un ferronnier de village.
 
Il est bon d’avoir, quelque part dans sa vie, une lettre haute et bien affûtée, une lettrine sur laquelle appuyer tous les mots nécessaires, afin qu’ils s’élancent et se déploient, de page en page, à pleins et à déliés, dans la lumière et dans l'ombre des jours, comme sur un grand livre d’heures.
 
Ce F, cadeau d'un ancêtre que je n'ai pas connu, ce F bien droit, un peu faraud, un peu frondeur, fragile sur les bords, mais ferme et franc de coeur comme le fer du ferrant, c’est peut-être, au fond celui de la Fidélité.
Et puis, si j'y réfléchis bien, n'est-ce pas aussi, d'une certaine façon, qui peut-être n'aurait pas déplu à cet anticlérical passionné que fut mon arrière-grand-père, le F de Foi ? S'il est vrai que cette foi que j'ai dans le pouvoir des lettres - cette foi pour laquelle je pourrais mourir, pour laquelle je veux vivre - 
se tient droite clouée sur cette cheminée de briques, comme le coq qui veille, au sommet de l'église, parmi les tourterelles, comme le Christ qui rouille, derrière le haut portail, parmi les ombres longues.
 
le portail

Publié dans Le village : Selommes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

MARIE 25/09/2012 12:42

Beau portrait... le portrait d'une lettre, qui est un nom, qui est une famille, qui est une personne au final !

Carole 28/09/2012 10:55



Exactement : c'est un portrait - et même à l'origine un autoportrait pour mon ancêtre.



erato:0059: 23/04/2012 17:12

Quel fabuleux hommage à la famille .Bises Carole

Carole Chollet-Buisson 24/04/2012 21:36



Merci, Balladine. A bientôt.



valdy 22/04/2012 19:16

Le F de la fronde est-il encore possible pour toi qui espères espérer encore pour ton village. Il irait bien avec le F de foi que tu retiens :))
Bonne soirée Carole
Valdy

Carole Chollet-Buisson 22/04/2012 22:02



F de fronde, oui, je prends aussi ce beau F !



Gérard Méry 21/04/2012 22:15

Sans doute pour indiquer qu'à cet endroit sort la Fumée

Carole Chollet-Buisson 21/04/2012 22:19



Hélas, non, car la cheminée est bouchée depuis longtemps, et je le regrette. Mais je retiens le F de fumée, tout de même.



joelle.colomar.over-blog.com 21/04/2012 18:40

Au firmament de ton histoire, il n'y a pas de fissure, il y a une flamme vivante qui brûle en toi. Merci pour ce empli de finesse. Joëlle

Carole Chollet-Buisson 21/04/2012 18:42



Merci, Joëlle, pour ce F de firmament !



Nounedeb 21/04/2012 17:26

Un texte où l'on sent la ferveur au bout de la plume.

Carole Chollet-Buisson 21/04/2012 17:39



Ferveur me va : encore un F



emma 21/04/2012 10:18

je comprends pourquoi tu as voulu parler spécialement de la cheminée. ce qui est touchant aussi sont les dates écrites sur les façades, qui témoignent de la fierté d'avoir construit sa maison pour
abriter sa famille

Carole Chollet-Buisson 21/04/2012 11:39



Pour la cheminée, oui, j'avais préparé et réservé ce second texte sur la maison familiale.
Il n'y a pas de date sur cette maison-là, mais j'aime bien moi aussi repérer ces dates, sur d'autres maisons - plutôt en ville, je crois.


Carole 



Jean-Claude 21/04/2012 07:08

Plus j'observe cette fière lettre F, plus j'éprouve le sentiment que vient se greffer à sa base, à la faveur d'une ou l'autre brique plus sombre, le petit C d'une petite Carole, devenue grande ; ou
encore le E d'écrivain ... Regardez ! Les voyez-vous comme moi ?

Carole Chollet-Buisson 21/04/2012 10:11



Merci pour ce commentaire qui me touche énormément.