Berserk

Publié le par Carole

Les faits-divers s'accumulent, et l'horreur ne semble plus avoir de limites, en ce jour où nous apprenons qu'un garçon de 19 ans qui vivait chez sa mère vient d'égorger sans frémir un vieil homme de 86 ans. Au nom de Dieu et dans une église. Avant d'être neutralisé, c'est-à-dire abattu.
Je dis cela aussi précisément que je le peux, mais le disant j'ai l'impression que je touche à l'indicible. Qu'il n'y a pas de mots. Qu'il ne peut y en avoir, car les mots sont humains, et tant d'horreur, n'est-ce pas, ne saurait être humaine ?
Pas de mots l'indicible plus de mots l'innommable.
 
D'où, sans doute, ce grand flot de lieux communs et d'idées toutes faites qu'on s'empresse de jeter, à la télé, à la radio et dans tous les journaux, comme de grands seaux d'eau, sur le sang répandu.
 
Pourtant nous devons le penser, cela qui nous échappe. Trouver les mots. Les affronter. L'erreur des humanistes, ce fut justement d'oublier que les humains ne veulent pas seulement la vie, le progrès, la sagesse et la paix, mais qu'ils veulent aussi quelquefois, avec furie, l'horreur, le délire et la mort. De n'avoir pas voulu souiller les mots du bien en pensant malgré eux l'atroce fascination de la mort, de la régression et de la destruction. 
 
Aujourd'hui, nos pensées sont désarmées, les mots nous manquent à tous. Il nous faut en chercher qui viendraient de plus loin. Racler les coins sombres de l'histoire et de la littérature où tout l'humain est en dépôt.  
On a parlé d'Amok, par exemple, en référence à la terrible nouvelle de Stefan Zweig. AmokAmoklauf. C'était pour Nice.
Ce soir, un autre mot me hante, un mot anglais venu des sagas scandinaves, où il désigne les guerriers habités par un dieu de violence qui, devenus furieux, tuent et se font tuer, extatiques, animaux. BerserkIls sont devenus berserk. They have gone berserk.
Mais s'il me hante, ce mot berserk, il me fuit, aussi, comme un fantôme, tant j'ai de mal à le prononcer. Il glisse sur le sang, il penche encore, indicible, dans mes pensées qui s'effraient, du côté noir de l'innommable.
Berserk. C'est bien cela pourtant. They have gone berserk. Sie laufen Amok.
 
Le temps viendra peut-être - oui, bien sûr qu'il viendra - où nous regarderons en arrière, dans toutes les langues du monde, vers cet aujourd'hui de furie. 
Où ce sera le passé. Qui n'a jamais empêché l'avenir de sourire. Quand même.
Où les historiens nous auront donné les faits, les dates et les repères.
Où nous pourrons reprendre le grand chemin des humanistes en nous gardant de ce qui fut leur unique erreur : croire que le désir de vivre libre et d'être heureux résume l'âme humaine.
 
Se méfier des coins noirs. Toujours se souvenir du mot amok. Toujours se souvenir du mot berserk. Même s'il va nous être tellement difficile de les apprendre - ou de les réapprendre - ces mots nouveaux qui nous viennent de si loin.
 

Publié dans Divers

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mansfield 31/07/2016 20:40

Des mots nouveaux à mettre au service de textes anciens dont on essaie de détourner le sens pour se livrer à la barbarie. Il en faut évidemment!

Catheau 28/07/2016 14:54

Des mots, aux origines de la violence, pour une ubris folle.

Quichottine 28/07/2016 10:56

Il y a eu Caïn... il y a eu la Saint-Barthélémy... il y a eu tant de morts inutiles, tant de bains de sang dans l'Histoire, dans nos légendes ou dans nos livres qu'on dit "saints" et qui sont la mémoire de l'Homme...
Nous avons besoin de mots pour affronter le pire, nous avons besoin de les dépasser aussi pour avancer, pour reconstruire notre propre chemin quand certains s'acharnent à le détruire...

Nous avons besoin de retrouver aussi la confiance en l'autre qui reçoit tant de coups en ce moment, partout.

Nous avons besoin de retrouver le "vivre ensemble" qui seul peut nous permettre de dépasser la violence...

Merci pour ces mots en partage, Carole.
Tant qu'il y aura des mots pour le dire, rien ne sera perdu.

almanito 27/07/2016 13:38

Touchée par ton désarroi, que je partage.

jill bill 27/07/2016 08:05

Au jour le jour nous perdons nos mots pour en parler !! Restons bouche bée, hier cet homme d'église... Si vivre c'est prendre le risque de mourir chaque jour, de maladie, d'accident, finir égorgé ou criblé de balles, non, on dit non alors... mais, en ce moment, certains humains sont berserk...