fables
Le petit escargot s'en allait parmi les roses encore humides, voyageur minuscule dans un pays de miroirs et d'étangs. Portant comme une perle sa coquille transparente, il semblait né d'une goutte de pluie.
A chaque averse le jardin renaît, pur et lavé de tout ce qui l'alourdissait.
N'y a-t-il donc que dans les coeurs humains que la suie s'accumule et que la nuit s'acharne, brûlant son mauvais bois de colère ?
Je lisais tristement tout à l'heure les journaux tout noircis de sondages acharnés et de doctes discours. Au jardin j'ai trouvé cet escargot nouveau qui frayait son chemin, solitaire.
Je l'ai suivi un moment... avant de le doubler... Il avançait si lentement dans les allées du Jardin.
Il tenait ses mains dans son dos, comme un prisonnier.
Comme un prisonnier il savourait sans se presser ce moment de bonheur au jardin, ce doux chemin de vie, près du petit chien gris.
Comme un prisonnier, les deux mains nouées dans le dos, il savait qu'il faudrait retourner
tout à l'heure
après la promenade sous le ciel
à la solitude
à la vieillesse
à la souffrance
à l'ennui
à l'attente.
Et il courbait la tête sans révolte
fatigué résigné
comme un prisonnier
les deux mains serrées dans le dos
sur sa prière inexprimée.
Puisque l'histoire semble n'être qu'une perpétuelle réédition des mêmes nouvelles trop souvent resservies qui nous abîment la pensée, et des mêmes haines rerancies qui nous brouillent le coeur, je peux bien, moi aussi, rééditer ce texte de février 2008...
Le voici donc, je vous le recopie, ce "papier" ressurgi, hélas ! dans ma mémoire réveillée par le très vieux et si triste refrain qu'on nous propose encore en guise d'actualités.
"Question d'interprétation
Dans le numéro de Vingt Minutes Nantes qu'on vient de me distribuer gratuitement, sur le quai du tramway, je lis ceci :
"Une Roumaine de 30 ans [comprendre, évidemment : "une Tzigane"] a été arrêtée mardi au Carrefour de *** , a indiqué hier la police, après avoir menacé de frapper un vigile avec son bébé de 11 mois. Soupçonnée d'avoir volé des produits, elle a brandi l'enfant au-dessus de sa tête "comme si c'était une arme, a rapporté le vigile, qui s'est dit "très choqué". La suspecte s'est ensuite introduite samedi dans le foyer où son enfant avait été placé, pour tenter de le récupérer. Sans succès".
(http://www.20minutes.fr/nantes/212027-Nantes-Elle-menace-un-vigile-avec-son-bebe.php)
Et, tout en me hissant dans le tramway bondé, derrière quelques "Roumaines" sans manteau et chaussées de simples sandales malgré le froid très vif, je ne peux m'empêcher de penser qu'on aurait pu écrire l'article autrement...
"...Une jeune mère tzigane, arrêtée comme à chacune de ses visites au supermarché - ces Tziganes, tous des voleurs, des malfaiteurs et des sans-coeurs - par un vigile soupçonneux, a brandi au-dessus de sa tête son bébé, comme un bouclier, avant de se laisser interpeller par des policiers appelés en renfort. On n'a trouvé sur elle aucun objet volé, mais, sur le témoignage du vigile, on lui a retiré son enfant, qu'on a placé dans un foyer où il lui faudra désormais grandir, seul, orphelin dans un monde étranger – qu'importe qu'importe puisque dans sa famille il serait devenu un voleur un malfaiteur et un sans-coeur –. Sa mère, le lendemain, a frappé à la porte du foyer où son enfant pleurait tout seul. On ne lui a pas ouvert. On l'a durement renvoyée. On a jugé bon d'informer les journaux, afin que la femme ne puisse se plaindre à personne."
Il est vrai qu'un tel récit déplairait aux lecteurs. De Nantes ou d'ailleurs. Qu'il leur déplairait même beaucoup. Et puis, si on commençait à tout réécrire, le monde changerait de visage – un changement insupportable, toutes nos idées renversées, bouleversées, sur tout... sur tout ce que nous connaissons ou croyons connaître, d'autres mots, d'autres noms... un autre monde, je vous dis. Et ça, personne n'en veut. Ça se conçoit.
(11 février 2008)"
Campement "roumain" - Rezé - 2012
En lisant récemment (link) que le grand street-artist Banksy avait échoué à vendre à vil prix dans la rue les oeuvres qu'il écoule d'habitude à prix d'or dans les plus célèbres galeries, j'ai repensé à Orphée dans le métro...
L'expérience est connue. Le premier à l'avoir tentée fut le violoniste Joshua Bell.
La conclusion fut sans appel. Pourtant, Renaud Capuçon a voulu essayer à nouveau... il en est résulté ce court-métrage passionnant de Simon Lelouch - où l'on s'aperçoit que seul l'aveugle entend :
http://vimeo.com/17688367 (cliquer sur l'image pour voir la vidéo)
(capture d'écran)
Alors, pourquoi ? On vous parlera de contexte, d'ambiance, de disponibilité des esprits. Certes, il faut à l'émotion artistique la lente maturation du désir et le loisir qui vous fait une âme. Il est facile de concevoir qu'on n'est pas prêt à écouter Orphée lorsqu'on arpente en hâte les sinistres couloirs du métro, tandis qu'on se prépare le coeur, dans l'attente et la joie, pour se rendre à cette fête qu'est tout concert. Il est constant aussi qu'on n'admire volontiers que ce que d'autres ont déjà admiré, tout jugement personnel supposant une assurance et un effort critique dont bien peu sont capables, alors que se ranger au goût dominant apporte toujours au contraire la douce certitude d'être du bon côté. Voici, en somme, déjà, bien des raisons...
Mais je crois qu'il y en a d'autres encore, plus troubles - ou plus limpides peut-être, après tout ?
Celle-là, en particulier : ce qu'on admire et applaudit, quand on admire et applaudit un artiste, ce n'est pas seulement son oeuvre. C'est aussi sa célébrité. C'est le long effort qu'il lui a fallu pour sortir de la foule. Ce sont les millions que paient pour lui des admirateurs fanatiques. C'est la marque invisible et pourtant rayonnante que le destin a posée sur le front de l'élu.
Tandis qu'à l'artiste perdu dans la foule, à celui qui nous ressemble, au mendiant qui ne peut nous donner que ses oeuvres, aussi merveilleuses soient-elles, il manquera toujours cette aura de la fortune, ce nimbe de l'universelle admiration qui fait qu'un homme peut devenir, comme les héros de l'Antiquité, un demi-dieu.
Ce n'est pas seulement d'art que les hommes ont besoin quand ils se tournent vers l'art. C'est aussi de croire qu'il y a des dieux parmi eux. Et aux dieux, on ne croit vraiment que dans leurs temples, sous les ors et la pourpre, assis au milieu des fidèles en extase.
Alors dans le métro, ligne 6... Seul l'aveugle, qui ne sait pas à quoi les dieux ressemblent, peut encore entendre...
(capture d'écran)
L'auteur de la plaque avait sans doute trouvé le message spirituel... Si souvent on déclare la méchanceté lucide, et la bonté stupide. Le "malin" n'est-il pas le plus fort aux jeux de l'esprit trompeur ?
Pourtant je crois, moi, à l'inverse, que seule la bonté rend vraiment perspicace.
Qu'il faut pour aller vers les autres, pour comprendre ce qu'ils souffrent et les aider à vivre, pour déjouer aussi les pièges de tous les chasseurs nocturnes, une lucidité aiguë, un esprit toujours en alerte, d'inouïes facultés d'imagination, et, surtout, cette extraordinaire capacité à sortir de soi et à aimer qu'on appelle compassion. Que cette bonté-là est probablement même la forme la plus haute de l'intelligence humaine.
Alors qu'il ne faut pour être méchant que le refus obtus de comprendre ce qu'on détruit.
Et que tant de sots font tant de mal, en prétendant faire le bien.
Pourquoi ce couchant merveilleux, ce grand oiseau de soie tout poudré d'or, s'était-il posé au-dessus d'un parking ? Pourquoi s'appuyait-il si laidement sur les branches de fer de deux pylônes, et sur le toit de tôle d'un obscur entrepôt ? Il aurait pu choisir pour s'exposer un cadre d'océan dentelé de rochers, un pic échevelé de glaces, un bouquet d'arbres attendri d'automne... Mais non, c'était là qu'il était venu nous chercher, sans crier gare. Dans l'ombre crasse de ce soir de banlieue, il y avait même un ange, qui passait lui aussi du côté du parking.
La beauté, quand elle s'en vient vers nous, ne s'embarrasse jamais de prévenir, c'est à nous d'être prêts, et souvent nous ne savons pas la voir, parce qu'elle n'est pas à la place où nous l'attendions. Capricieuse et folâtre, elle aime tant se présenter en mendiante, dans les loques méconnaissables de l'élégant costume que nous avions si bien taillé pour elle que nous le confondions avec elle...
C'est qu'elle ne vit que de surprendre, et qu'elle ignore ce qu'est Le Beau.
C'était si surprenant, en s'approchant de la haute clôture qui de loin paraissait solide et imprenable, de s'apercevoir qu'elle était faite en réalité de deux jeux de poteaux mal équarris et posés là sans soin, l'un au-dessus de l'autre, tout juste solidarisés par une barre de fer et un filet de grillage grossier. Si bien qu'un vide béant séparait les morceaux de bois que nul n'avait pris le temps d'unir et d'ajuster. Certains piquets malgré tout paraissaient essayer encore de se rejoindre, cherchant la droite ligne d'harmonie. D'autres avaient renoncé tout à fait et commençaient à pencher, solitaires. C'était plein de lumières et d'ombres, désinvolte et meurtri d'échardes. On se disait que le ciel bleu ne ferait pas toujours illusion. Que les planches pourrissantes allaient se gorger d'eau noire. Que le grillage serait vite éventré par les poteaux brisés. Que la barre de fer, sous l'assaut de la rouille, ne tiendrait pas longtemps. Que c'était bien étrange de laisser s'élargir cette faille au milieu de ce monde. Que c'était bien risqué, de s'en aller en foule en autant de morceaux.
Elle était émouvante, cette ancienne réclame tatouée en couleurs sur la vieille peau grise d'une boutique éteinte. Elle donnait à penser... On l'oublie si souvent, quand on sort de sa poche son petit compact, qu'il fallait être un as, jadis, pour manipuler les plaques et les papiers "Lumière", les autochromes et les tirages platines.
Mais pourquoi l'As de trèfle ? Je me suis demandé si certains fabricants de cartes ne s'étaient pas transformés, à cette belle époque, en fabricants de papier photographique et de plaques à saisir la lumière... Il y aurait eu là une logique aussi profonde que pratique.
Après tout, photographier, n'est-ce pas jouer avec le hasard, tricher avec le temps, manipuler la donne, pour emporter l'instant qui passe, le couper ou l'abattre d'un bon coup de poker ?
Et toute photographie, aussi modeste, aussi mince, aussi pâle, aussi jaunie, aussi ignorée soit-elle, n'est-elle pas une carte que nous jouons, humains précaires et passants photographes, contre le géant Néant ?
Souvent, en ville, on marche dans des rues où les murs vont si haut, où les murs vont si gris, qu'on ne voit plus le ciel. On se souvient des champs tout bordés d'horizon où l'on allait, enfant, portant sur ses épaules le firmament entier, léger et frissonnant.
Et puis on aperçoit, pendu à sa muraille comme un tableau de maître, un beau morceau de ciel captif, infusé de nuages, remué d'infini, pris tout vivant au piège d'une vitre.
C'est idiot, on sait bien, mais brusquement on a envie de courir - comme avant.
Voyant ce mannequin attendre et s'ennuyer avec tant de réalisme, et jouer à merveille son petit rôle de starlette devant le décor en noir et blanc de l'église Saint-Nicolas, tandis que les passants de la rue s'égaraient aux reflets brumeux des vitrines, je me suis demandé, comme souvent, si ce monde que nous persistons à dire moderne, n'est pas bien plutôt redevenu un monde baroque, où l'illusion s'ingénie sans fin à paraître vérité, tandis que la réalité multiplie ses reflets.
Mais ce baroque moderne est un baroque sans au-delà, un baroque kitsch qui ne nous montre que la vanité du monde, sans indiquer l'autre chemin, et ne nous fait sortir de scène que pour nous jeter aux coulisses du néant. Une perle aussi virtuelle que parfaite, d'une eau pure et aride, pour mirer notre ennui et notre âme Narcisse - et notre angoisse aussi - à l'infini de nos vitrines, de nos écrans, de nos babels de métal et de verre.